L’Europe et ses histoires de sous

Jean-Claude Trichet, président de la Banque de France (Crédits European Parliament, licence Creative Commons)

Plutôt que résoudre de vrais problèmes, les dirigeants européens sauvent encore une fois la Grèce et se chamaillent pour décider du successeur de Trichet. Pathétique.

L’Europe et ses histoires de sous

Cela va devenir un rituel : en ce week-end attenant au 9 mai, les Institutions Européennes nous refont le coup des discussions étendues et négociations tendues aboutissant à un feu d’artifice de confusion et d’incertitudes…

Rappelez-vous, le 9 mai 2010 : alors que les Institutions Européennes fêtaient la déclaration de Robert Schuman instituant la CECA, les ministres européens de l’économie se réunissaient pour détricoter nerveusement les principes fondateurs de la Banque Centrale Européenne et décidaient qu’elle pourrait dorénavant racheter les obligations d’États membres impécunieux, ressortir la petite Epson du placard et, moyennant un nettoyage des buses, repartir sur la voie joyeuse de l’impression rigolote de papier-monnaie.

Ce week-end-ci, pour ne pas déroger à l’habitude prise il y a donc un an, nos ministres se sont réunis et, tout en grignotant les petits fours habituels (et quelques cachets d’aspirine), se sont fait des frayeurs sur la Grèce et se seront écharpés sur le successeur de Jean-Claude Trichet.

Eh oui : les histoires d’argent, elles sont toujours sordides quand elles se passent dans les vieilles familles nombreuses. Qui va récupérer l’héritage ? Qui va devoir se taper la vieille tante Berthe ? Qui s’occupera de la toiture et du jardin à entretenir ? Et les facturettes de l’Oncle Germain qui s’enfile des putes au champagne sans compter, qui va les régler ?

Ainsi, pour la Grèce, on vole de démentis en démentis ; comme l’Irlande qui a, jusqu’au bout, puissamment clamé sa bonne santé et l’absence de nécessité qu’on l’aide, comme le Portugal qui, cinq minutes avant sa mise à mort financière, se portait comme un charme, la Grèce avait elle-aussi expliqué qu’elle n’avait besoin de personne avant de croquer goulûment à la tarte à dette offerte par l’Europe.

Et en fin de semaine dernière, nous avons eu le droit au mélodrame « Puisque c’est comme ça, je retourne chez ma mère« , version « L’euro ne nous rend plus heureux ». Il faut dire que nos amis grecs s’y connaissent en drames épiques ; pour ainsi dire, ils ont inventé le genre.

Evidemment, après analyse, la Grèce n’a, en réalité, aucune marge de manœuvre concernant « sa » monnaie. Si le pays décide de revenir au drachme, tout indique qu’il subira une violente dévaluation : n’ayant plus la garantie implicite de pouvoir compter sur les autres pays de la zone euro pour se sauver des tourmentes financières, la nouvelle ancienne monnaie sera vue comme peu fiable par les investisseurs qui s’en détourneront bien vite. Non seulement, le drachme ne sera pas bien coté sur le marché des changes, mais en plus personne n’en voudra pour de nouvelles dettes émises par le gouvernement grec ; en outre, les précédentes dettes, contractées en euros, resteront à payer en euro, sauf à déclarer ouvertement la Grèce en défaut de paiement partiel ou total.

athen 2004 : true picture of the greek debtCette remarque est d’ailleurs parfaitement transposable à tout pays de la zone, à quelques nuances près lorsqu’on considère les plus solides (pays nordiques essentiellement). À ce titre, la France subirait les mêmes affres si elle décidait elle aussi de sortir de l’euro, comme le proposent d’amusants bricoleurs d’économie et autres nationaux-souverainistes ramant dans la même barque que les frontistes de Marine, et à l’opposé de ce que souhaitent les Français eux-mêmes – dont on peut légitimement soupçonner qu’ils comprennent dans quelle galère ils sont et ne souhaitent donc pas aggraver leur situation.

Mais de toute façon, que la Grèce reste ou pas dans l’euro, l’affaire est maintenant pliée : le reste de l’Europe (oui oui, toute l’Europe, pas seulement la zone euro) devra encore continuer d’aider les Grecs à ne pas faire les réformes impérieuses qui lui auraient évité le pire. Encore une fois, et pour la modeste somme de 30 milliards d’euros, l’ensemble des européens va devoir payer parce qu’une enfilade de gouvernements n’a pas eu le courage de remettre l’économie de son pays en bon état de marche, parce que ses dirigeants ont, ouvertement, fraudé dans des proportions largement dignes d’une Iliade et d’une Odyssée, parce qu’un peuple n’a pas su regarder la réalité en face, et a choisi de s’endetter pour des fêtes fastueuses au lieu de préparer son avenir.

Si cette description vous semble familière, c’est normal. La France suit le même chemin, décalé de quelques mois.

Mario à la BCE, ça va donner !Et c’est parce que, justement, nos dirigeants savent très bien ce qui nous pend au nez qu’ils se chamaillent pour obtenir de l’Allemagne qu’elle adoube Mario Draghi au poste de successeur de Trichet. Le prétendant est en effet beaucoup plus souple dans sa morale qu’un Allemand comme Weber qu’on voit mal signer un Bon À Tirer de quelques milliards d’exemplaires pour la petite imprimerie familiale BCE, Imprimerie de Labeur, Qualité Reprographie Quadrichromie ISO 14001, cartes de vœux, anniversaires, lettres à entêtes et hyperinflation.

On se rappelle en effet qu’il y a quelques jours, l’actuel directeur de la Banque d’Italie était quasiment déclaré vainqueur dans la course au remplacement du Jean-Claude national, après un magnifique épaulé – jeté d’éponge de l’actuel directeur de la Deutsche Bundesbank qu’Angela voyait bien ailleurs.

Sauf qu’à l’occasion des discussions sur les 30 petits milliards d’aides supplémentaires pour la Grèce qui pisse des fonds comme une vieille incontinente en phase terminale, le débat sur le changement de tête à la BCE a tourné à l’empoignade homérique : Angela boude.

En réalité, il s’agit d’une pure posture : il n’y a pas d’autres candidats réellement sérieux, et Mario a bien montré patte blanche en expliquant être attaché à l’orthodoxie budgétaire dont, objectivement, tout dans les événements passés montre que les États membres se fichent comme d’une guigne tant la situation financière des dettes souveraines semble préoccupante.

Toutes ces affaires sont en définitive la parfaite illustration de ce que l’Europe est devenue : un gros machin mou, composite improbable de compromis tous plus politiques les uns que les autres, duquel toute colonne vertébrale de principes fondamentaux aura été retirée au profit des intérêts millimétriques de chaque État membre. Là où il y a une soixante d’années, on visait l’entente des peuples dans de grands principes fondateurs au travers du commerce, il ne reste plus qu’une série d’aménagements tatillons et procéduriers sur des questions politico-politiciennes dont les citoyens sont systématiquement tenus à l’écart.

On peut raisonnablement se demander combien de temps ce cirque va continuer. Une chose est certaine : plus les efforts faits pour éviter de payer l’addition seront violents et pénibles, plus la dite addition sera salée.
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