Assemblée nationale, lobbies & puissance d’Internet

Comment internet permet de mettre en lumière le lobbyisme à l’Assemblée Nationale et les enseignements qu’on peut en tirer.

Assemblée nationale, lobbies & puissance d’Internet

Dans un de mes récents billets, j’évoquais l’impact de plus en plus fort des technologies d’information mises à la disposition de tous pour, littéralement, couper l’herbe sous le pied des politiciens. L’actualité me donne l’occasion d’illustrer en vraie grandeur cette tendance lourde …

Frémissements et étonnements, yeux écarquillés, lippes pendantes et exclamations surprises chez les biberonneurs de subventions de la presse traditionnelle : des gens, tous seuls comme des grands, ont aidé une association de lutte contre la corruption, Transparency International et un collectif de citoyens à produire un relevé assez étendu des lobbyistes qui interviennent à l’Assemblée Nationale.

Avant de détailler la réalisation, et en quoi elle se lie parfaitement avec les remarques que je faisais dans mon précédent billet, rappelons que j’avais évoqué récemment Transparency International au détour d’une application sur iPhone permettant de consulter en ligne le degré de corruption d’un pays. C’est grâce à ce genre d’associations qu’on découvre que la France se tapait un petit 6.8 sur 10 en matière de lutte contre la corruption, ce qui est franchement médiocre pour un phare de l’humanité.

Et on notera d’autre part que le collectif de citoyens, Regards Citoyens, est majoritairement composé d’informaticiens, ce qui corrobore assez clairement la thèse que je soutiens : dans le monde qui s’ouvre à nous, ceux qui traitent l’information, qui sont capables d’y accéder et qui donnent à tous la possibilité de la créer et de l’obtenir facilement sont, réellement, ceux qui agissent concrètement pour une perte du pouvoir des politiciens. Or ces derniers n’ont toujours pas compris que les informaticiens ne font plus partie, depuis longtemps, de la simple intendance de leurs cabinets et de leur staff technique… Tant mieux, à la limite.

Anonymous : we do not forget, we do not forgive.

Et justement, ce que ce groupe de personnes a réalisé mérite largement le détour : en faisant appel à de nombreux internautes par crowd-sourcing, ils ont réussi à établir une carte de l’influence des lobbys sur l’Assemblée Nationale.

Et l’étude des chiffres fait bondir. Même les joyeux pisse-copies sont obligés de lister quelques éléments qui font froid dans le dos.

Brut de décoffrage, on note ainsi l’écart d’un fort beau gabarit entre les registres officiels de l’Assemblée (qui référencent un peu plus de 120 organisations de lobbyistes) et le nombre total de ces organisations recensées à la main par les internautes, plus de 5000. Un petit dérapage de plus de 40x, c’est un peu bavou, mais ce n’est finalement pas si inhabituel dans le pays phare de l’humanité et de la transparence.

Et quand on regarde le détail des chiffres, l’image brossée confirme ce que les libéraux savaient déjà. On découvre que les députés auditionnent :

  • des organisations publiques, 48,3 % des cas concernés,
  • des organisations représentatives (20,9 %), parmi lesquelles on sait que se nichent douillettement les syndicats, dont la représentativité et l’homogénéité n’est plus à démontrer,
  • le secteur économique privé, qui ne pèse que 16,4 %,
  • la société civile, elle, ne représente que 7,5 %,
  • et le reste (think-tanks, notamment) à hauteur de 6.9%

Là encore, surprise et ébahissement — mais pas chez les folliculaires qui se contentent de cracher les chiffres sans y ajouter deux onces d’analyse — lorsqu’on se rend compte que, finalement, les lobbyistes travaillent majoritairement pour les groupes d’influences qui bénéficient de l’impôt (à hauteur totale de 69.2%, n’est-ce-pas) et que les autres, qui concernent donc la société civile et le secteur privé, ne se taillent même pas un quart du gâteau.

Dit autrement : nos députés passent les trois quarts de leurs auditions avec des gens qui sont ouvertement pour plus d’état, plus d’impôts, plus de régulations, et qui vivent officiellement de ces impôts et de l’accroissement de l’état. Qui a chuchoté « conflit d’intérêt » dans le fond de la salle ?

Et pour que ce soit clair comme du cristal, redisons-le : il y a, à l’Assemblée Nationale, trois fois plus de lobbyistes qui bossent directement pour des affidés de l’état que pour tout le reste de la société, celle qui paye pour les premiers.

Le plus comique, c’est que devant cette non-révélation — la surprise n’étreint que ceux qui ne veulent pas voir la vérité en face — on va encore trouver (dans les commentaires de ce billet, sur le reste de ce blog, partout dans la blogosphère, dans les papiers médiatiques, dans l’opinion d’un paquet d’hydrocéphales en mode Panurge) de glougloutants imbéciles pleurnicher que l’état rétrécit, que le turbolibéralisme est partout, que les députés sont à la solde des grosses entreprises, que l’état manque de moyens et qu’ils n’écoutent pas les syndicats, qu’ils n’écoutent pas les organisations syndicales, ouin, ouin, snif beeeuh c’est très triste.

Quoi qu’il en soit, le travail réalisé est primordial : il met en lumière ce que les libéraux s’époumonent à dénoncer, à savoir la collusion parfaite, aux joints devenus quasi-étanches, entre l’administration, les syndicats et l’ensemble de l’appareil législatif dans une course folle à leur propre profit.

Mieux : il démontre par l’exemple que les citoyens peuvent renvoyer à la face des incrédules bornés l’image de plus en plus claire de ce que vaut vraiment le pays, ses institutions, son administration.

De la même façon qu’Anonymous et Wikileaks font de plus en plus peur aux gouvernements qui vont, enfin, se sentir épiés, ces outils sont indispensables pour que les députés, les syndicalistes, les fonctionnaires, les lobbyistes,  et les personnes qui, finalement, vivent des impôts — et de ce fait, du travail — des autres sentent sur leur nuque le regard scrutateur des gens qui les payent, qu’enfin s’achève le règne où l’opacité de l’information donnait à tout ce petit monde les coudées franches pour faire, somme toute, ce qu’il voulait.

Je ne peux que tirer mon chapeau au collectif Regards Citoyens et au travail effectué : messieurs, bravo, continuez ainsi.

Et rappelez-vous : vous êtes légion. Internet n’oublie pas.
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