Enfants, démographie et bien commun

La seule politique familiale conciliable avec la liberté et la responsabilité est l’absence de politique familiale

La pensée reçue offre une vision collectiviste (étatiste) de la question démographique, des enfants et de la politique. Et pourtant, les enfants dans une société libre constituent un bien privé, en ce qu’ils procurent des bénéfices à leurs parents (et à leurs proches?). En ce sens, ils sont très productifs, puisque les parents choisissent de les mettre au monde. Mais le bénéfice qui en découle échoit aux parents.

Dans la mesure où le bien commun n’est que la somme du bien-être des individus qui composent la société, les enfants ajoutent au bien-être de la collectivité. Mais ils n’ajoutent rien au-delà du bien-être des parents. Si ce sont les parents qui obtiennent l’exclusivité du bénéfice, ce sont eux qui doivent en assumer l’exclusivité du coût.

Les enfants n’exercent pas d’effets de débordement sur le reste de la société, ni négatifs, ni positifs. La seule condition, non réalisée en fait, qui infirmerait cette proposition serait la suivante: que la taille de la population soit en relation positive avec la production nationale (par les économies d’échelle) ou avec le bien-être général de la population. Or on sait empiriquement, surtout en régime de libre-échange, qu’il n’y a pas de relation entre la taille d’une population et son niveau de vie. En d’autres termes, la population du Canada pourrait doubler, tripler ou tomber de moitié, que le niveau de vie moyen n’en serait pas affecté, contrairement à la pensée reçue.

Donc, non, « la population n’a pas besoin de mes enfants »; « les enfants ne sont pas un investissement social », mais privé; « les enfants ne constituent pas un don à la société »; « la fécondité n’est pas insuffisante », du moins pas en dehors de l’idéologie (car ce n’est que ça) collectiviste-nataliste. On croirait en fait entendre les échos des dictateurs en herbe de 1789 appeler les jeunes françaises à faire des petits pour sauver la nation.

Corollaires politiques

La seule politique familiale conciliable avec la liberté et la responsabilité est l’absence de politique familiale.

Ce qui n’exclut pas (peut-être) une forme de politique anti-pauvreté, qui, en fait, privilégierait les familles avec enfants. Mais les porte-parole de la pensée conventionnelle n’aiment pas ce biais, parce qu’ils veulent des petits, tout court.

Même à cet égard, une réserve s’impose, qui conditionnerait l’opérationalisation de cette consigne: La pauvreté obéit aux règles générales: si on la subventionne, on en récoltera plus. Phénomène bien documenté par l’histoire récente. Par exemple, après les coupes à l’assistance sociale en Ontario, la pauvreté a diminué de 10%. Inversement, sous le NPD, qui avait haussé les bénéfices de 25% en termes réels, le nombre de pauvres s’était gonflé de 44% (892 000 à 1 284 000).

On peut aussi citer Phipps sur cette question: « Les pays qui ciblent le plus les pauvres sont ceux qui réussissent le moins à réduire la pauvreté ». Pourtant on continue de postuler que les allocations d’État abaisseraient la pauvreté chez les enfants. Comme si, à la façon des analystes conventionnels, la fiscalité et les transferts publics n’affectaient pas les comportements.

Démographie, pensions d’État et médecine d’État

Les fondements aussi retenus pour justifier les politiques natalistes s’énoncent en deuxième lieu comme suit: La population vieillit par suite de la chute du taux de natalité. Le phénomène est alarmant parce que les enfants ont une fonction sociale; ils sont un bien collectif (économies externes dans le langage de économistes). En quoi? 1) En ce que les enfants suscitent de l’activité économique (le vieux multiplicateur keynésien discrédité) et 2) en ce qu’ils sont (ou seront bientôt) nécessaires pour porter le fardeau de la retraite et de la santé des vieux dont les rangs se gonflent.

Or, aucune de ces deux propositions ne peut être prise au sérieux par des analystes dignes de ce nom. Toute activité économique fait appel à des inputs et suscite donc de la production, qu’il s‘agisse de la fabrication de berceaux et de l’éducation des enfants, ou de la fabrication de chaises roulantes et de la prestation de services de santé aux vieux. La perspective du vieillissement de la population ne pose de problème de retraite et de santé que parce que le régime de retraite public et la médecine socialisée impliquent le transfert du fardeau des vieux à une ou des générations plus jeunes.

Les jeunes portent les vieux parce qu’on le leur impose de force. C’est donc la politisation de la question qui pose un problème démographique, non le vieillissement. Sous un régime où les gens (ou en tout cas la plupart d’entre eux) épargneraient pour subvenir aux besoins du vieil âge en termes de retraite et soins de santé, le problème serait inexistant. Les vieillards ne seraient plus des dépendants, mais porteraient plutôt eux-mêmes le coût de leur condition via leurs épargnes accumulées et la production supplémentaire qu’ils vaudraient ainsi à l’économie.

Article paru dans Le Québécois Libre n° 285 du 17 mars 2001, reproduit avec la permission de l’auteur.