L’étalon-or et les Autrichiens

Réponse aux interrogations de Pierre Duhamel quant à la recommandation défendue par Maxime Bernier

Dans un article paru récemment, le journaliste/bloggeur Pierre Duhamel soulevait plusieurs interrogations quant à la recommandation défendue par Maxime Bernier voulant que le Canada retourne à l’étalon-or. Je réponds ici à ces interrogations.

Tout d’abord, voici ce que M. Duhamel mentionne quant à la prescription des économistes autrichiens à l’égard du système monétaire :

« Parce que pour eux c’est précisément la croissance de la masse monétaire qui serait la seule cause de l’inflation et provoquerait les crises économiques. Pour limiter la croissance de la masse monétaire, il faut donc abolir les banques centrales qui en sont responsables, et lier la valeur de la devise à l’or. La quantité de monnaie en circulation dépendrait ainsi uniquement de la quantité d’or détenue. La création de monnaie (et l’inflation) serait modeste, parce qu’elle dépendrait de l’augmentation de la quantité d’or produite. »

La stabilité monétaire et économique ne dépend pas seulement de la présence ou non d’une banque centrale et de l’utilisation ou non de l’or comme monnaie de réserve. En fait, les économistes autrichiens en ont surtout contre le système bancaire à réserves fractionnaires. Dans ce système, les banques se permettent de prêter davantage de monnaie qu’elles n’ont de réserves. Cette façon de faire prévalait aussi avant l’avènement de la Federal Reserve, ce qui explique pourquoi de violentes crises financières sont survenues avant la création de la Fed (incluant les paniques de 1893 et 1907). En fait, le lien entre les cycles économiques et la création de monnaie ex nihilo est flagrant et infaillible…

Suite à la création de la Fed et l’abandon graduel de l’étalon-or, la manière de fonctionner des banques a changé, mais le principe est le même. Les banques prêtent les dépôts à vue, alors que ceux-ci devraient être entièrement couverts par leurs réserves. Cette façon de faire est anti-capitaliste puisqu’elle constitue un viol des droits de propriété des déposants. Lorsque les choses tournent mal, la banque centrale crée la monnaie nécessaire et la prête aux banques. Ce système a permis de réduire la fréquence des crises financières, mais d’augmenter leur intensité. L’autre conséquence importante est l’augmentation constante de l’endettement total, qui atteint maintenant des niveaux insoutenables.

Comment les banques créent de l’argent (1)
Comment les banques créent de l’argent (2)

Cette précision était nécessaire pour mieux comprendre la suite…

(Les questions en gras-italique proviennent de l’article de M. Duhamel.)

1) Si je comprends bien, la richesse d’un pays serait essentiellement définie par l’or qu’il détient et celui qu’il peut extraire. L’Afrique du Sud, la Russie, le Pérou, l’Ouzbékistan et le Ghana, parmi les principaux producteurs mondiaux, deviendraient-ils d’emblée de grandes puissances économiques indépendamment de leur niveau de développement ? Si la croissance de la quantité de monnaie émise dépend des nouvelles quantités d’or produites, fait-on dépendre le progrès économique de la planète de ces pays ?

Non ! La production d’or est présentement très faible relativement au stock d’or existant (voir ceci). Le fait d’être un pays qui en produit beaucoup n’aurait aucun impact. La richesse d’un pays est et a toujours été définie par le capital productif de son économie. Si un pays est en mesure de produire une grande quantité de biens désirables, il pourra échanger ces biens contre de l’or. Ce pays n’a donc pas besoin d’avoir de la production ou des réserves d’or. Finalement, le « progrès économique » ne dépendrait aucunement de la quantité d’or en circulation (seuls les prix en dépendent). Le progrès économique dépend de l’investissement dans le capital productif de l’économie.

2) Parlant toujours du 19e siècle, il me semble que le recours à l’étalon-or se concevait plus facilement quand il n’y avait que cinq ou six pays qui comptaient vraiment. Nous vivons dans un monde beaucoup plus éclaté. Comment s’assurer d’un accord international sur une question aussi fondamentale, car elle réintroduit un taux de change fixe en lieu et place du marché pour déterminer la valeur d’une monnaie ? Cela n’est-il pas utopiste ?

En réalité, nous n’avons pas besoin d’un accord international pour adopter l’étalon-or ; nous pouvons très bien le faire unilatéralement. Évidemment, cela aurait comme impact de renforcir notre devise, ce qui augmenterait notre pouvoir d’achat international (mauvais pour les exportateurs, mais bon pour tous le reste de la population, ce qui est donc souhaitable).

D’autre part, il faut faire une distinction entre un taux de change fixe « artificiel », comme celui de la Chine par exemple, et un taux de change fixe « métallique » (i.e. qui dépend du poids de métal par unité monétaire, un poids est une quantité fixe), les conséquences ne sont pas les mêmes.

En quoi est-ce utopiste ? Les banques n’accepteront jamais qu’on leur enlève le pouvoir de créer de la monnaie et le gouvernement n’acceptera jamais qu’on lui retire le pouvoir de créer de la monnaie pour financer ses déficits. Le « monde ordinaire » ne fait pas le poids face aux forces politiques en présence.

3) Tous les pays ou ensembles de pays veulent la devise la plus faible qui soit pour être plus compétitifs ?

L’affaiblissement délibéré d’une devise a un effet potentiellement positif à court terme en rendant les exportations de ce pays plus compétitives. Cependant, les choses se rééquilibrent à plus long terme lorsque l’inflation fait augmenter les coûts de production et annule ainsi l’avantage compétitif. J’ai expliqué le phénomène ici.

4) On dit que l’or est rare et stable et qu’il mérite de ce fait d’être considéré comme la meilleure monnaie. En quoi l’or serait-il soustrait aux fluctuations considérables du prix des ressources ?

Qu’est-ce que le prix des ressources vient faire là-dedans ? À partir du moment où l’or deviendrait monnaie, la valeur de l’or équivaudrait à son pouvoir d’achat. Ainsi, la seule chose qui pourrait influencer cette valeur serait A) la découverte d’un immense gisement d’or (le plus gros jamais trouvé, ce qui est très improbable puisque tous les géologues affirment que les plus gros gisements d’or de la terre ont tous été découverts) ou B) une chute dramatique de la quantité de biens disponibles (disons suite à une catastrophe). Même si ces deux scénarios survenaient, le niveau des prix, la demande et la production s’ajusteraient rapidement et tout reviendrait à la normale.

5) Admettons qu’il y ait un accord international et que tous les pays passent à l’étalon-or. Les pays très endettés ne pourraient donc plus racheter une partie de leur dette comme ils le font maintenant. Pour attirer et rassurer les investisseurs privés ne devront-ils pas hausser fortement leurs taux d’intérêts ? Les mécanismes d’ajustement impliqueront peut-être l’ajustement à la baisse des salaires pour maintenir la compétitivité. Cela n’est-il pas une recette assurée pour une très longue récession ? Quelles seraient les conséquences dans la vie des gens d’une telle révolution ?

Dans un système tel qu’envisagé par les économistes de l’École autrichienne, les taux d’intérêt seraient exclusivement déterminés par le marché et non par la banque centrale. L’étalon-or et la fin du système bancaire à réserves fractionnaires occasionneraient probablement une hausse des taux, mais pas tant que ça (puisque ce serait compensé par une hausse de l’épargne réelle et par une baisse des anticipations d’inflation). Les pays endettés ne pourraient effectivement plus monétiser leur dette et devraient donc réduire leurs dépenses de façon à éviter les déficits à répétition.

Les conséquences dans la vie des gens seraient généralement très positives. Tout d’abord, le pouvoir d’achat des individus s’améliorerait. Les gains de productivité feraient graduellement baisser les prix. Les salaires nominaux devraient éventuellement baisser, mais les salaires réels seraient plus élevés car ils cesseraient d’être sans cesse à la traîne de l’inflation. Il n’y a aucune raison pour que cela occasionne une récession, au contraire.

Les gens seraient moins portés à s’endetter et plus enclins à épargner. Cette épargne financerait des investissements dans le capital productif de l’économie et créeraient des emplois. Ces investissements seraient sains et soutenables étant financé par de l’épargne réelle plutôt que par de la création de monnaie.

Finalement, les cycles économiques deviendraient minimes, ce qui réduirait grandement l’ampleur du chômage conjoncturel (voir ceci). Comme il n’y aurait plus de gros boums générant d’immenses quantités de mauvais investissements, le chômage structurel serait aussi grandement réduit. Par exemple, le dernier boum a créé beaucoup d’emplois dans la construction, attirant beaucoup de main d’oeuvre vers cette activité. Maintenant que ces emplois ne sont plus requis, ces gens sont sur le chômage et n’ont pas les compétences requises par les entreprises qui embauchent présentement.

6) Est-ce raisonnable de croire en démocratie qu’un gouvernement se donne comme mandat d’assommer l’économie pour la prémunir comme une inflation, somme toute très basse historiquement ? Connaissez-vous beaucoup de gouvernements qui se sont fait élire en promettant une baisse des salaires et une hausse des taux d’intérêts ?

Premièrement, il faudrait ajuster votre définition d’inflation. Par exemple, si cette année la productivité s’améliore de 2% et que l’IPC augmente de 3%, quelle est la véritable inflation ? Les économistes diront 3%, moi je vous dit que c’est 5%! Par ailleurs, même à 2% annuellement, la hausse des prix aura réduit le pouvoir d’achat de -43% en 20 ans ; ce n’est pas rien. Lorsque la déflation est causée par une hausse de la productivité, celle-ci est bénéfique pour l’économie, contrairement à lorsqu’elle est causée par le désendettement suite à un boum insoutenable (voir ceci).

Deuxièmement, le but de l’étalon-or et de l’abolissement des réserves bancaires fractionnaires n’est pas tant de se prémunir contre l’inflation, mais plutôt d’éviter les violents cycles économiques dont nous faisons régulièrement les frais.

Troisièmement, je suis d’accord qu’il existe une forte opposition politique à ces mesures. Néanmoins, celle-ci résulte d’un illettrisme économique flagrant, d’où l’importance d’éduquer la population à cet égard.

Voir cette série d’articles :

Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (1)
Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (2)
Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (3)
Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (4)
Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (5)
Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ? (6)

7) Le retour à un taux de change fixe est-il vraiment approprié ? Ne peut-on pas tirer des leçons de la crise qui secoue actuellement l’euro alors que des pays trop disparates économiquement partagent la même monnaie ?

Non ! Le problème avec l’Union européenne est que les gouvernements génèrent d’énormes déficits sans pouvoir les monétiser (voir ceci). On tente donc d’arrimer une politique fiscale irresponsable à une politique monétaire unique. Peu importe le système monétaire, les déficits gouvernements résultant de dépenses irresponsables seront toujours néfastes pour l’économie. La différence est que l’étalon-or impose une certaine limite à la capacité d’endettement des gouvernements, ce qui est une très bonne chose pour les citoyens.

Finalement, pour mieux comprendre l’essence de la théorie autrichienne des cycles économiques, je vous recommande cet article rempli de schémas.