Effort et juste rétribution

Conversation à bâtons rompus sur le thème de « la juste rétribution » entre un libéral et un socialiste

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Effort et juste rétribution

Publié le 11 janvier 2011
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Payer l’« effort » s’avère une voie sans issue. Non seulement c’est conceptuellement insuffisant mais, de plus, il est strictement non-opérationnel : dès qu’on doit traiter des choses complexes, l’effort devient impossible à mesurer.

Imaginons une conversation à bâtons rompus sur le thème de « la juste rétribution » entre un libéral et un socialiste.

par Aludosan

Le premier pas, que nul socialiste ne peut refuser de faire, c’est de se demander si un type qui ne travaille pas – alors qu’il est apte – mérite ou non de gagner autant d’argent qu’un autre qui, lui, travaille dur, du matin au soir. Si la réponse est positive, tout dialogue est impossible ou d’une longueur hors norme : on oscille entre mauvaise foi ou dialogue de sourd. Dans l’autre cas, et sans verser dans le discours sarkozyque à deux euros et purement électoraliste, il est légitime que celui qui travaille plus gagne plus. Certes, il peut exister de criantes inégalités, et nous n’avons pas encore abordé le cas des rentiers, ou du capitalisme financier, etc. Mais ici, la question n’est pas la richesse ou la pauvreté ; il s’agit de savoir si la richesse ou la pauvreté d’une personne est méritée ou pas.

Ce premier pas posé, on peut attaquer la partie plus délicate : si l’on part du constat modéré et assez facile à comprendre que la richesse méritée n’est pas insupportable, reste à savoir comment, en retour, on détermine qu’une richesse donnée est méritée ou non. Ceci revient à se demander comment déterminer les mérites de chacun. Couramment, on abondera dans le sens que celui qui travaille dur doit avoir plus que celui qui travaille moins. La paye doit, en définitive, récompenser l’« effort » : à « effort » égal, salaire égal !

Aussi naïve qu’une telle hypothèse puisse paraître, elle séduit beaucoup : il est fort fréquent de trouver un raisonnement basé sur une récompense de l’« effort », et non pas du « résultat ». Or, dans les pays appliquant le socialisme, horizon indépassable pour encore des millions de gens, on se rappellera que le dogme « provisoire » – en attendant le communisme qui allait offrir à chacun tout ce qu’il voudrait – était la rétribution selon « la quantité et la qualité du travail fourni ». Pour évacuer cette erreur de raisonnement qui vise donc à rétribuer l’effort plutôt que le résultat, mettons pour le moment de côté le cas particulier de l’éducation (on va y revenir), et restons-en au niveau des adultes et du travail. L’hypothèse « salaire pour effort » paraît séduisante mais comporte un gros souci. Tentons une image pour l’illustrer.

Dans un village, un petit malin se met à creuser un fossé au milieu de la route. Il y bosse dur, n’épargne pas sa sueur qui coule à flot. Cependant, ce fossé n’a été commandité par personne, et embête tout le monde ! On comprend ici que si c’est l’« effort » qui doit être récompensé, ce type mérite qu’on le paye (grassement même !) À l’évidence, il y a un problème : soit le critère de l’effort est faux, soit il est insuffisant. Bien sûr, le socialiste déclarera qu’il va de soi que l’effort à payer est seulement celui qui apporte un plus, un bénéfice, une utilité à la société.

Ceci est l’occasion d’approfondir un point déjà effleuré : les « ça va de soi » sont dangereux en ce qu’ils camouflent souvent des erreurs de raisonnements, des malentendus ou des contre-sens. Dans le cas présent, on vient donc de découvrir que l’« effort » comme seul critère est pour le moins insuffisant et qu’il faut lui adjoindre un critère d’utilité. Le deuxième problème de l’« effort » (l’« utilité » – cœur du débat économique – sera abordé une autre fois) est celui de sa mesure. À quelle aune le quantifier ? À titre d’anecdote, on raconte qu’un peintre flamand, grand portraitiste, se faisait payer grassement pour les portraits qu’il faisait des notables de son époque. Un de ces notables, ayant payé chèrement le privilège d’avoir son portrait réalisé par le maître, vint pour la séance de pose. Le maître arriva et le portrait fut terminé en à peine une heure. Notre notable ne put s’empêcher de grogner : il avait payé une somme considérable pour une heure de travail ! Il en fit la remarque : « Maître, vous abusez ! Une heure pour tant d’argent ! » « Ce n’est pas cette heure de travail que vous me payez, répondit le peintre, mais les milliers d’heures passées à apprendre ce que je sais faire aujourd’hui en une heure ! »

À la suite de ça, on peut essayer de voir pour toute activité humaine, des plus courantes aux plus complexes, si l’on a réellement les moyens pour déterminer correctement l’effort nécessaire pour y aboutir ; il faut alors tenir compte aussi bien l’effort actuel mais aussi, comme on l’a vu, de l’effort passé, en somme, tout ce qui a été nécessaire pour que, aujourd’hui, tel ou tel bien ou service soit réalisé. Pour l’exemple, on peut demander à l’interlocuteur socialiste de mesurer « objectivement » ce qu’une feuille de papier A4 « doit valoir » : y est incorporé un peu de l’effort du forestier, du transporteur de bois, mais aussi celui du fabricant de haches et de scies dont le forestier s’est servi, du tailleur et du chausseur (qui ont permis à nôtre forestier de ne pas mourir de froid au milieu de la forêt), etc. Dans cette simple feuille de papier, il y a un peu de tout : elle représente, en réalité, une fraction de l’effort de toute l’humanité, depuis quelques millénaires.

Il faut se rendre à l’évidence : payer l’« effort » s’avère une voie sans issue. Non seulement c’est conceptuellement insuffisant (on n’a pas encore dit faux, mais simplement insuffisant) mais, de plus, il est strictement non-opérationnel : dès qu’on doit traiter des choses complexes, l’effort devient impossible à mesurer. Mais ne nous leurrons pas : le travail qui consiste à « démonter » les idées reçues est le plus dur et le plus long : on racontait ainsi que, dans un empire lointain, le souverain voulait que son fils reçoive la meilleure éducation possible. Comme le prince grandissait, l’empereur fit ainsi venir à sa cour le plus célèbre sage, pour parfaire l’éducation du fils chéri. Le sage, pour cette tâche, demanda trois ans et une somme d’argent considérable. L’empereur s’étonna un peu : « Tant de temps et tant d’argent ? Mais, mon fils a déjà étudié avec les plus grands savants de la Cour ! » Le sage, calmement, doubla alors son prix et le temps qu’il lui faudrait : « Il me faudra donc d’abord lui désapprendre tout ce qu’il a mal appris et seulement ensuite lui apprendre correctement les choses. »

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