Les pénibles occupations de la presse

Marine Le Pen (Crédits : H16, licence creative Commons)

Avec une telle presse et de tels ennemis politiques, Marine Le Pen n’a pas vraiment besoin d’amis.

Le mois de novembre, avec toutes ses grèves, ses mouvement sociaux et ses journées d’inaction sponsorisées par les syndicats avait donné beaucoup de travail à la presse nationale. En ce mois de décembre, on sent la fatigue poindre derrière les yeux un peu vitreux de journalistes de moins en moins aiguisés. Et continuer à fournir un travail pénible lorsqu’on est fatigué, c’est prendre le risque d’un accident. Qui n’a pas manqué d’arriver.

Comme le souligne fort justement certaines fuites d’ambassade, le journaliste français croit en effet avoir le devoir d’analyser et d’influencer son lectorat ; cette mission lui impose une énergie de tous les instants et, après avoir tant défilé en novembre au côté des manifestants pour bien rapporter à tous la substantifique moelle de leur mouvement, on comprend que les esprits se soient laissés aller ce vendredi soir lorsque Marine Le Pen a tenu, à Lyon, un discours dans le cadre de la présidentielle pour le Front National.

Or, nous sommes, dois-je le rappeler, en République du Bisounoursland, ce pays merveilleux où chaque aspérité de terrain sera aplanie par le bulldozer démocratique, chaque difficulté et chaque inégalité seront gommées par les nombreuses interventions de la force publique au travers de lois et de decrets tonitruants, et où chaque épine du langage sera retirée par les associations de vigilance citoyenne.

Un discours de Le Pen, qu’il fut du papa ou de la fille, c’est donc, sans même se forcer, un festival de rugosités et d’échardes désagréables qu’il va falloir raboter à grand coup de journalisme conscientisé. Evidemment, il y a des petites et des grosses épines : quand un leader du Front National réclame un arrêt total de l’immigration, il s’agit d’une petite écharde. Quand il évoque l’absolue nécessité de reconduite à la frontière ou d’expulsions massives, c’est une grosse épine. Et quand il parle d’ « occupation », là, ça devient tout de suite un gros épieux.

Oui, vous avez bien lu : le mot « occupation » a déclenché une véritable furie médiatique autour d’un discours anecdotique de Marine Le Pen tenu devant quelques centaines d’encartés FN. Les propos sont les suivants :

« Il y a maintenant 10 ou 15 endroits où, de manière régulière, un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires. Je suis désolée, mais pour celui qui aime beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire.»

Comme on peut le constater, la violence inouïe du discours nous ramène, bien évidemment, aux heures les plus sombres de notre histoire. Et faire un vendredi soir un rappel aussi cru à ces fameuses heures les plus sombres de notre histoire que toute la presse, tous les journalistes, tous les intellectuels, tous les politiciens et tous les leaders d’opinion de la Fraônce s’emploient pourtant à nous faire oublier, c’est vraiment vilain, très méchant et pas du tout politiquement correct.

Marine Le Pen

On comprend alors le déchaînement qui s’ensuit, tant à droite qu’à gauche : Copé parle d’amalgames, Lamour de xénophobie, Chatel de propos inacceptables, Aubry a été choquée, Désir (pas d’avenir, Harlem) réclame une condamnation en justice, Hamon estime Marine Le Pen dangereuse, Montebourg part en sucette sur son grand-père et Duflot parle de racisme. Le Garde des Sceaux a cependant – couillemollisation ? – exclu une action en justice ; à ce rythme là, il sera bientôt possible d’exprimer une opinion politique en France. Où va-t-on ?

Sans faire de rhétorique détaillée, parler de racisme, de xénophobie ou réclamer une condamnation en justice est, dans le cas qui nous occupe, parfaitement stupide, mais tout à fait dans la ligne habituelle de ce que nos clowns politiques sont capables de produire, à froid, sur un événement qu’ils ne veulent absolument pas analyser. À la manière d’un Pavlov, dès qu’ils entendent « Le Pen », ils sortent la carte habituelle de « Racisme », la glissent dans le bastringue et voilà le cirque relancé pour un tour.

On est ici dans des eaux si balisées et des mers déjà tellement exploitées qu’il sera impossible d’y pêcher quelque chose si ce n’est les petits oursins d’élevage plantés-là, de temps en temps, pour justifier qu’on y envoie les gros chalutiers de la polémique politicienne.

En pratique, nos singes parlants ne font que réagir aux excitations vigoureuses d’une presse qui n’avait manifestement pas d’autres chats à fouetter ce week-end. Trop contente d’avoir un début de polémique, elle se sera empressée de relayer la petite phrase en attendant sagement que l’affaire mousse, quitte à utiliser quelques titres évocateurs pour attirer le chaland, sur le mode « Marine Le Pen dérape » (vraiment, c’est exceptionnel et inattendu !)

Mais dans cette même presse, on a bien du mal à trouver la moindre réfutation des propos incriminés. On a bien du mal à comprendre pourquoi, finalement, elle peut utiliser un tel argument, voire une outrance en faisant le parallèle entre l’occupation physique de lieux publics lors des prières et l’occupation allemande pendant la dernière guerre mondiale.

On ne trouve ainsi aucun autre parallèle entre la rapidité d’application de la laïcité républicaine dans certains endroits et l’absence de réaction des mêmes autorités dans d’autres.

Ainsi, il ne semble poser aucun problème à la presse que le tribunal administratif d’Amiens interdise l’installation d’une crèche de Noël sur la place d’un village de l’Oise. Laïcité, tout ça, zou les chrétiens, dehors.

Mais en revanche, c’est la même presse qui déclenche une purée nauséabonde massive dès qu’on évoque les soucis posés par la tenue, sur la voie publique, de rassemblement religieux.

Pas un article sur la nécessité pour ces musulmans de disposer de lieux de prière, aucune question posée à Marine Le Pen sur ce qu’elle envisagerait pour solutionner le problème effectif posé par des cérémonies encombrantes sur la voie publique.

Non seulement, Marine Le Pen bénéficie d’une publicité gratuite abondante, mais elle exploite ainsi de multiples effets bénéfiques du fait même de la nullité abyssale de la presse et des politiciens qui l’entourent :

  • Personne ne lui demandant son programme pour résoudre le problème posée, elle peut, à très peu de frais, passer pour une politicienne pleine de solutions sans même avoir à dévoiler ses idées.
  • En multipliant les articles sur ce sujet, la presse permet de montrer d’une façon éclatante le différentiel important, inégalitaire et pas du tout christian-friendly qu’elle entretient dans son traitement du fait religieux en France. Ça finit par se voir, et cet anticléricalisme de combat coûtera très cher.
  • En amenant les autres formations politiques à tirer à la grosse chevrotine sur la mauvaise cible, on finit par monter en épingle un acharnement sur la personne et non sur ses idées ; aucun contre-argument, aucune analyse, aucune solution n’auront été produits par tous ces magnifiques habitués de la polémiques du dimanche. En revanche, l’impression qu’on s’acharne pour la faire taire est de plus en plus pressante, ce qui donne furieusement à Marine Le Pen un statut de challenger qu’elle n’aurait sans doute pu espérer aussi vite.

Avec une telle presse et de tels ennemis politiques, Marine Le Pen n’a pas vraiment besoin d’amis.
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