Quatre mythes à propos du Tea Party

Tea-Party

Et pourquoi la gauche prend le mouvement trop à la légère

John B. Judis est un journaliste et écrivain américain « liberal », c’est-à-dire de gauche. Pourtant, et c’est là tout l’intérêt de cet article, il rétablit un certain nombre de vérités sur le Tea Party.
Il réfute notamment le « récit » de la gauche à propos du mouvement – que ce n’est pas un véritable mouvement, qu’il est fasciste, raciste, et soumis aux intérêts des grandes entreprises. En tant que « liberal », Judis a lui-même ses propres mythes, exprimés principalement dans les dernières lignes. Mais en identifiant le Tea Party comme étant essentiellement « anti-étatiste », il fait preuve d’honnêteté et de lucidité.

Quatre mythes à propos des Tea Partis
Et pourquoi la gauche prend le mouvement trop à la légère.

John B. Judis, le 28 octobre 2010

A la veille des élections de Novembre (NdT : Aux Etats-Unis), nous sommes soudainement inondés de livres, articles, monographies sur les « Tea » Parties (NdT : TEA = « Taxed Enough Already », soit « Déjà Assez Taxés »). Certains de ces textes – je distinguerais le papier historique de Sean Wilentz dans The New Yorker – approfondissent notre compréhension, mais la plupart ne cernent pas bien le sujet. Ils rejettent ou stigmatisent les Tea Parties trop vite. Et les erreurs faites ne sont pas seulement théoriques ou conceptuelles, elles contribuent à la mauvaise compréhension de ce qu’il en coûtera à la gauche, sans parler du gouvernement Obama, pour redresser la politique américaine après Novembre.

Voici quelques idées fausses parmi les plus courantes :

1) « Le Tea Party n’est pas un mouvement. » Dans un article ayant fait la une du Washington Post de dimanche dernier, Amy Gardner écrit que les Tea Parties « ne sont pas tant un mouvement qu’un groupe disparate de rassemblements vaguement reliés qui fait étonnamment peu pour prendre part au processus politique. » Comme preuve, Gardner cite l’absence de plate-forme commune, le manque d’un candidat commun national, et l’absence d’une organisation nationale unique dominante. Les Tea Parties, suggère l’auteur, sont une formule bien plus faible qu’on ne le pense communément.

Mais de nombreux mouvements puissants se passent d’une ou de plusieurs de ces fonctions. Dans leurs premières années, les Populistes (telle la Farmers Alliance – Alliance des Fermiers) ne disposaient d’aucune de ces fonctions. En 1892, ils se réunirent autour d’un candidat et d’une plate-forme, mais cela ne dura pas. Le mouvement populiste des années 1880 et 1890 fut essentiellement un mouvement décentralisé et frondeur. Considérons aussi la Nouvelle Gauche des années 60, dont je peux personnellement parler. Il y avait une multitude d’organisations : étudiants, noirs, Chicanos, féministes. Et certaines des organisations qui affichaient des milliers et des milliers de membres étaient elles-mêmes désorganisées et décentralisées. Je faisais partie d’un bras de la SDS (NdT : SDS : « Students for a Democratic Society » – Etudiants pour une Société Démocratique) en Californie, mais nous n’avons jamais – et je dis bien jamais – consulté le bureau national à Chicago. Quand certains à tendance léniniste tentèrent de consolider la SDS en une organisation soviétisée en 1969, elle éclata et fut finalement dissoute.

Le mouvement conservateur qui commença au milieu des années 50 manquait lui aussi d’une plate-forme commune et d’une organisation nationale dominante. L’American Conservative Union (NdT : « Union » pour Syndicat) fut et demeure une organisation sur le papier qui se borne à monter des conférences. Les conservateurs se regroupèrent autour des dirigeants nationaux en 1964 et 1980, mais entre ces deux dates, ils n’ont pas reconnu un chef unique. Il est facile d’oublier que, lors de l’élection de 1980, certains nouveaux dirigeants de la droite ont soutenu John Connally contre Ronald Reagan ! Et lors du second mandat de Reagan, les conservateurs traversèrent à nouveau une vendetta. En d’autres termes, la politique américaine a presque toujours connu des mouvements désorganisés et décentralisés tels que les Tea Parties, lesquels eurent un impact significatif.
Je ne veux pas trop lire entre les lignes de l’analyse de Gardner, mais ce que je soupçonne ici c’est que l’auteur plaque un modèle de mouvement politique d’Europe continentale sur la politique américaine. Dans les systèmes multipartites d’Europe, les mouvements se fédèrent plus facilement en partis, mais en Amérique, le système des deux partis décourage la transition de mouvement à parti, sauf lorsque le mouvement prend le contrôle d’un des deux partis.

2) « Le Tea Party est un mouvement fasciste. » Plusieurs auteurs ont prétendu que le Tea Party, loin d’être incohérent dans ses vues, est en fait un mouvement Américain « fasciste. » Sara Robinson de la Campagne pour l’Avenir de l’Amérique cite la définition du fascisme à partir d’un livre, « The Anatomy of Fascism » :
« … Une forme de comportement politique marqué par la préoccupation obsessionnelle du déclin de la collectivité, de l’humiliation ou victimisation, et par le culte compensatoire de l’unité, de l’énergie et de la pureté, dans lequel un parti de masse fait de militants nationalistes engagés, travaillant en collaboration difficile mais efficace avec les élites traditionnelles, parti qui abandonne les libertés démocratiques et poursuit avec une violence rédemptrice et sans limitation éthique ou juridique des objectifs de nettoyage interne et de croissance externe. »
« Ça vous dit quelque chose ? » demande-t-elle. Pas à moi. Le Tea Party n’est pas un parti, n’a pas encore abandonné les libertés démocratiques, et n’a pas poursuivi de « violence rédemptrice. » Quelques bagarres ici ou là, peut-être, mais pas la violence des Chemises Brunes.
Ce problème ci est très similaire à celui de nier que le Tea Party est un « mouvement. » Dans les deux cas, l’auteur plaque des définitions abstraites issues de l’histoire Européenne et non Américaine. Ce que je dirais concernant le Tea Party, c’est que comme le fascisme européen entre les guerres mondiales, c’est un mouvement profondément réactionnaire. Face à l’adversité, les gens cherchent souvent les solutions dans le passé. En Europe continentale, cela signifiait se retourner vers un régime autoritaire passé – dans le cas de l’Italie, jusqu’aux jours de l’Empire Romain. Aux États-Unis cela s’est traduit par le retour des références à un passé anti-étatiste, quand la liberté était définie en opposition à l’administration. C’est bien la vue du mouvement du Tea Party. C’est notre version américaine de la désuétude politique et non pas du fascisme.

3) « Le Tea Party est raciste. » J’ai analysé cet argument assez longuement auparavant, et je ne répéterai pas ce que j’ai écrit. Mais une nouvelle étude approfondie publiée par la NAACP (NdT : National Association for the Advancement of Colored People – Association Nationale pour la Promotion des Gens de Couleur) et l’Institut de Recherche et d’Education sur les Droits de l’Homme est parue, qui exige une réponse. Il y a quelques nouvelles informations sur les Tea Parties dans ce rapport, mais l’orientation générale de celui-ci est de stigmatiser le mouvement comme incurablement raciste en l’associant avec des personnes comme David Duke. Soit, je ne nie pas qu’il puisse exister des «antisémites, racistes et sectaires » au sein du mouvement Tea Party. Je ne saurais pas plus nier qu’il y avait des gens au sein de la gauche anti-guerre-en-Irak qui pensaient que les États-Unis l’ont bien cherché le 11 Septembre. Mais c’est une erreur que de réduire le Tea Party à un mouvement raciste – de la façon dont on pourrait à juste titre réduire par exemple les « Conseils des Citoyens Blancs » des années 50 (qui ne revendiquait que « des droits aux États ») à un mouvement raciste.

Le Tea Party est un conglomérat de divers mouvements de ces dernières décennies, dont la droite chrétienne et, comme le montre Wilentz, l’ancienne droite anti-communiste. Mais avant tout il s’intègre dans le cadre du populisme Américain, (lequel a toujours eu des variantes de droite et de gauche, et qui est enraciné dans une classe moyenne « cri du cœur ») (en français dans le texte) que nous qui travaillons et jouons selon les règles du jeu sommes exploités par les banquiers et les spéculateurs parasites et/ou par les bons-à-rien, les déchets-blancs-au-ralenti, les nègres, les immigrants illégaux, remplir-le-formulaire-ci-dessous… Ce qui est important c’est que ces mouvements, qui se renforcent dans l’adversité, peuvent tourner mal, ou pas. Pendant les années 1930, la tendance était à gauche plutôt qu’à droite. Pendant le premier mandat d’Obama, elle a été principalement vers la droite. Il y a de nombreuses raisons à cela, dont une au moins tient à la façon dont la Maison-Blanche a mis la crise financière sur le dos de la rue comme sur celui de la corbeille.

4) « Le Tea Party est un groupe républicain classique financé par les grandes entreprises. » Mon ancien collègue Michael Lind fait valoir que le Tea Party est en fait un produit dérivé du Parti Républicain. « Ses membres sont en colère pour la même raison que les démocrates étaient en colère entre 2001 et 2007 : leur parti est privé de pouvoir », écrit-il. Mais je pense ceci trop simpliste, telles les affirmations que le Tea Party est le jouet des grandes entreprises. Il y a des groupes comme « Tea Party Express » qui furent fondés par des consultants républicain et qui ont pour but ostensible d’obtenir le retour des républicains au pouvoir, mais comme l’étude du Washington Post l’illustre, beaucoup de ceux qui s’identifient au Tea Party et y sont actifs débutent en politique et sont motivés par des griefs spécifiques plutôt que par une allégeance au Parti Républicain. Cela était également vrai des électeurs de Ross Perot (NdT : Ancien candidat indépendant à l’élection présidentielle), dont le Tea Party descend en partie. Ils penchèrent vers les Démocrates en 1992 et vers les Républicains en 1994, mais dans l’ensemble leur allégeance première était de ne pas suivre un parti.

Il y a aussi des organismes qui parrainent le Tea Party, comme les « Américains pour la Prospérité » qui sont financés principalement par de grandes entreprises. Mais à nouveau, comme le révèle l’enquête du Washington Post, la plupart des groupes locaux sont irréfléchis, ce ne sont pas les « pionniers » de George W. Bush. Ce qui reste indéniable, cependant, les plus susceptibles de bénéficier des insurrections de l’aile droite de la classe moyenne ne sont pas les classes moyennes en difficulté, mais les milieux d’affaires et les riches figurant le Parti Républicain. Cela était certainement vrai de la « Révolution Reagan », qui mit fin au mouvement vers l’égalité des revenus qui avait commencé dans les années 1930. Dès lors, ceux qui tirent avantage de ces mouvements ne sont pas ceux qui les manœuvrent au jour le jour. Ceci sera probablement manifeste après cette proche élection de Novembre.

Source : http://www.tnr.com/article/politics/78718/four-myths-about-the-tea-party
John B. Judis est diplomé en philosophie de l’Université de Berkeley, il est rédacteur en chef de The New Republic et contribue à The American Prospect. Il est l’auteur d’un livre sur le conservatism américain : William F. Buckley Jr. : Patron Saint of the Conservatives (1988).

Traduction Stéphane Geyres, Institut Coppet.