La Suède après le modèle suédois

Durant de (trop) nombreuses années, la Suède fut le modèle d’État providence que tous les étatistes du monde désiraient imiter

Durant de (trop) nombreuses années, la Suède fut le modèle d’État providence que tous les étatistes du monde désiraient imiter. Les socialistes adoraient ce pays qui semblait pouvoir concilier croissance économique et égalitarisme social. Mais après avoir été balayé par la crise économique des années ’90 du siècle dernier, plus personne ne mentionne le « miracle » suédois. Pourquoi ? Comme l’explique Mauricio Rojas, député du Parti libéral suédois, dans son brillant essai Sweden after the Swedish Model, les sociaux-démocrates ne veulent plus entendre parler de cette expérience parce que les Suédois – après s’être rendus compte que ce système ne fonctionnait pas – l’ont réformé de manière drastique.

L’origine du fameux « modèle suédois » est plutôt curieuse : à l’origine, il se voulait être une manière de créer une communauté traditionnelle au cœur du processus d’industrialisation du pays. Déjà en 1830, on commença à développer les infrastructures et l’éducation tout en conservant les droits de propriété, la liberté du travail et le libre marché. En 1912, fut introduit le système de pension et plus tard, en 1917, étaient établies des aides aux plus défavorisés. Les réformes sociales se succédaient, mais la Suède ne cessait de croître.

C’est alors que Per Albin Hansson, chef du parti social-démocrate suédois, devint chef du gouvernement à quatre reprises entre 1932 et 1946 et que sous sa direction l’appareil étatique gonfla de manière exponentielle en vue d’un objectif utopique : faire de la Suède un grand « foyer pour le peuple » (Folkhemmet) où n’existeraient plus les différences sociales. La politique économique fut utilisée pour augmenter et multiplier les impôts, pour mettre l’économie en coupe réglée afin de contrôler la demande, tout en essayant, malgré tout, de ne pas trop porter préjudice à l’offre, c’est-à-dire le capital. Mais à partir des années ’60, les premières fissures du système apparaissent. L’emploi chuta et les impôts étouffaient les citoyens. Dans une fuite en avant effrénée, les dépenses publiques explosèrent pour soulager la situation des gens. Mais en vain. L’État providence suédois s’effondra finalement sous son propre poids dans sa recherche illusoire du paradis socialiste sur Terre.

La cause principale de l’effondrement du modèle suédois provient de ce que, comme le signale Rojas, le principe distributif social classique de « un salaire égal pour un travail égal » avait été substitué par celui de « un revenu égal indépendamment du travail ». C’est ainsi qu’en 2003 le secteur privé employait 300.000 personnes de moins qu’en 1965. Alors que, dans le même temps, le nombre de gens affectés au secteur public avait augmenté de 900.000 unités. Avec pour résultat une pression fiscale de 20 points supérieure à la moyenne des pays membres de l’OCDE et un chômage qui passa, officiellement, de 2,6% en 1989 à 12,6% en 1996.

Un autre motif de cette crise trouvait sa source dans la croyance oscillant entre l’arrogante prétention de la supériorité du modèle socialiste et la plus profonde naïveté que de supposer que personne n’allait « profiter » du système. Or la thèse utopique socialiste est irrémédiablement vouée à l’échec car il est impossible de pénaliser l’effort et de demander dans le même temps de travailler plus, alors même que l’on peut parfaitement vivre aux crochets de l’État nourrice, sans transpirer une seul goutte de sueur. Dans un article publié il y a quelques temps pour le Mises Insitute, « How the Welfare State Corrupted Sweden », Per Bylund étudiait l’impact de l’État providence sur trois générations de Suédois. En résumé, il décrivait la dégradation du modèle suédois en trois étapes.

D’abord, les grands-parents : Nés dans les années ’20, ils furent les représentants de la dernière génération qui avait l’orgueil et la moralité d’être maître de son destin, quoi qu’il puisse arriver. C’est ce qui leur permit de survivre à toutes les situations. Si leurs salaires étaient bas, ils travaillaient plus longtemps et plus durement. Ils étaient les architectes de leur propre futur. Ils étaient fiers de s’en sortir seuls, et valorisaient énormément leur indépendance par rapport aux autres. Nonobstant, ils se fièrent aux promesses des politiciens d’aider les « faibles », qui alors étaient bien peu nombreux. C’étaient des personnes au cœur bon, qui probablement pensèrent qu’une petite contribution pour aider ceux qui se trouvaient dans une mauvaise passe était digne du bon Samaritain.

Vinrent ensuite les parents : Ceux-ci apprirent rapidement une nouvelle moralité basée sur les « droits » au bien-être. Cette génération fréquenta les écoles publiques et apprit que tous les citoyens « avaient droit » à l’éducation, aux soins médicaux, aux allocations de chômage et à la sécurité sociale. Moralement et philosophiquement, cette génération était très différente de la précédente, surtout en tenant compte de la rapide croissance économique postérieure à la Seconde Guerre mondiale et l’expansion parallèle de l’État. Les électeurs appuyèrent des constantes augmentations d’impôts en échange de plus en plus de bénéfices à recevoir de l’État. D’un autre côté, ils craignaient comme la peste les politiciens suspectés de vouloir réduire ces bénéfices. Le mot « changement » fut le plus effrayant pour toute cette génération.

Finalement, les petits-enfants : Per Bylund appartient à cette génération. La différence entre cette génération et l’antérieure est que la majorité des contemporains de Per Bylund n’ont pas été élevés par leurs parents mais par les fonctionnaires des garderies étatiques. Ensuite, ils passèrent par les écoles et les universités publiques. Leurs parents conservaient encore des traces du sens de la justice ou du bien et du mal que leur avaient inculqué les grands-parents. Cette dernière génération est différente. Éduquée par l’État, elle n’a aucune compréhension de l’économie. La justice est conçue comme le droit à exiger de l’État qu’il fournisse tout. Dans un récent débat télévisé, ces « petits-enfants » exigeaient aux générations antérieures de dégager le marché du travail parce qu’elles volaient « leurs » jobs. Cette génération ne veut pas prendre en charge ses parents et encore moins ses grands-parents, et exige que l’État le fasse. Quant aux enfants, ils sont livrés aux garderies publiques, l’éducation se résumant à les abandonner à 7 heures du matin et à les rechercher à 6 heures du soir.

Quand on enlève aux gens la responsabilité de leur propre vie, on crée des individus immatures, irresponsables et dépendants. De fait, l’État providence produit des enfants moraux et psychologiques. Les apprentis sorciers de l’État providence voulaient assurer la sécurité. Mais ils ne se rendirent pas compte que cela produiraient des changements dans les mentalités et les attitudes des gens. Selon la nouvelle morale, l’indépendance s’obtient en se débarrassant de la responsabilité sur d’autres, et la liberté en réduisant d’autres en esclavage. Le résultat est un désastre en termes économiques, sociaux, psychologiques et philosophiques. En sus d’un drame personnel. En effet, comment jouir de la vie sans aucun type de fierté personnelle ? Il ne faut pas chercher si loin les raisons qui ont poussé les jeunes Suédois à faire un usage massif des antidépresseurs et à se suicider chaque fois plus.

À la fin des années ‘80, les Suédois se rendirent finalement compte que, au moment même où ils avaient le plus besoin de l’État, ils étaient chaque fois moins aidés. C’est ainsi qu’en 1991 ils élurent à la tête du gouvernement Carl Bildt, le patron des conservateurs suédois, pour qu’il démantèle la cage socialiste, mette frein aux dépenses publiques et permette le retour de la liberté de choisir. Depuis, avec succès, furent introduites diverses réformes d’inspiration libérale comme l’introduction du chèque scolaire qui permet aux parents de choisir librement le centre scolaire de leurs enfants ou la privatisation partielle du système des pensions publiques en autorisant les gens à rester maître de 2,5% de leur salaire brut qu’ils peuvent investir de manière complémentaire dans le fonds privé de pension de leur choix.

Le défunt modèle suédois est l’illustration de ce qui pend au nez de tous les autres modèles d’État providence à travers le monde. Et cela en dépit de la foi fervente de beaucoup qui s’imaginent encore que peut raisonnablement fonctionner une société où les gens complètement déresponsabilisés perdent leur pouvoir d’achat et voient leurs revenus s’évaporer en impôts taxes et autres cotisations à la « sécurité sociale » et où le système public de pension par répartition est menacé de mort – car les bénéficiaires sont chaque fois plus nombreux et les contributeurs chaque fois moins.