L’esquive de la réflexion

Jean-François Copé nous propose, dans une de ces interviews pleines de petites phrases à double-sens, une analyse bien particulière de la situation.

En ce jour d’inaction généralisée des salariés d’un secteur jadis connu sous le nom de service public, Jean-François Copé nous propose, dans une de ces interviews pleines de petites phrases à double-sens, une analyse bien particulière de la situation.

L’article du Figaro consacré aux habituelles et prévisibles déclarations du président du groupe UMP à l’Assemblée commence en fanfare avec un titre tout à fait d’actualité : pour Copé, « personne ne peut esquiver la réalité ».

Et c’est donc sous ce postulat audacieux que nous nous placerons pour analyser tant ce qui se passe aujourd’hui, dans les rues de France où des milliers de saucisses vont griller dans des barbecues citoyens, que ce qui se passe aussi sous les dorures d’une Cinquième République qui n’en finit pas d’agoniser.

On pourra tout d’abord noter que notre ami Jean-François est assez culotté pour aller dénicher les poutres coincées dans les yeux des socialistes de gauche, en oubliant – avec la décontraction du cuistre – celles enfichées dans les coins sombres des socialistes de droite.

En terme de déni de réalité, l’ensemble de la classe politique est en effet passée en trente ans du stade de l’oubli partiel calculé à celui de la démence pathologique caractérisée, devant laquelle n’importe quelle Mamie Alzheimer se pose en modèle de logique et de cohérence intellectuelle.

Copé, trop content

Et pour s’en convaincre, il suffit tout simplement de lire les premières réponses aux questions téléphonées (et probablement téléphoniques) du Figaro.

On apprend tout d’abord que, selon Copé et sa vision de la réalité, le report de l’âge légal de départ à la retraite à 62 ans est « la seule attitude possible ». Notant que tous les autres pays ont déjà reculé leurs âges légaux de retraite, il en conclut que la France se devait de le faire elle aussi.

Ici, on est bien sûr dans l’incantatoire, et tout autant que d’habitude, dans l’incohérence.

L’incantatoire, puisqu’en réalité, il ne devrait pas appartenir à l’Etat, en aucune façon, de déterminer pour chaque individu l’âge auquel il doit se sentir suffisamment fatigué pour partir en retraite. De même que l’entrée sur le marché du travail est autant un compromis entre les choix individuels que les possibilités d’absorption du marché, le passage à la retraite devrait en aller exactement de la même façon : l’Etat n’est en rien omniscient et ne peut donc juger, a priori ou a posteriori, de l’état général d’un individu. Le passage en retraite devrait, au final, être un choix exclusivement individuel, mûri en soupesant le besoin, l’envie de rester dans le monde du travail et celui de le quitter avec l’éventuelle et compréhensible, calculable et planifiable perte possible de revenus…

Pourtant, c’est bien à lui qu’on va faire appel pour imposer à tous un âge légal. Copé part donc du postulat que cet Etat a raison de venir s’immiscer dans la vie de chacun. On pourra supposer que l’étape suivante, c’est la date légale de mort, permettant de désencombrer les maisons de repos.

Et l’incohérence, c’est tout simplement en remarquant que les déficits de la branche retraite sont déjà galopants, que les pays européens ont modifié les âges légaux depuis un moment déjà, que la démographie permettait d’envisager le problème depuis des lustres et qu’il n’y a pourtant rien eu de fait. S’appuyer sur les décisions (déjà tardives) des autres pour justifier qu’on prenne, maintenant, le même chemin tortueux, c’est un demi-aveux d’échec du système par répartition : il a foiré chez les autres, ils le rafistolent comme ils le peuvent depuis des années, nous nous devions de les rattraper.

Mais de réflexion de fond, finalement, point : l’échéance indépassable de 2012 pose un rideau opaque sur tout ce qui pourrait bien se passer au-delà; la réforme doit passer parce que bon, c’est comme ça, c’était dans le programme. Que cette réforme soit à la fois basée sur une vision lamentable de la relation entre les citoyens et l’état, qu’elle arrive trop tard et soit, toute analyse faite, ridiculement inappropriée, qu’elle soit, dans les semaines qui viennent, progressivement rabotée jusqu’à ne plus ressembler à rien du tout, peu importe : elle sera passée et pourra être présentée, avec suffisamment de strass et de paillettes, comme un succès notoire, tout comme serait une réussite pour un proctologue l’introduction d’objets invasifs très larges et parfaitement inutiles sans déclencher de couinements du patient.

On a vu plus glorieux.

Copé, un politicien qui inspire confiance.

Et cette impression d’inconséquence et d’improvisation complète est confirmée dans les quelques paragraphes qui suivent : à un projet étudié et mûri sur une analyse construite intelligemment, on a troqué celui basé sur un slogan, fabriqué à renfort de moraline sur le précédent bien connu (« Travailler plus pour gagner plus »), pour nous en proposer une version qui, soyons clair, sent un peu l’urine : « Travailler mieux pour gagner plus ensemble ».

On pousse ici la langue de bois et le groupisme cher aux socialistes de tous crins à son paroxysme : il ne s’agit plus de travailler plus, mais mieux, avec tout ce que ce flou peut recouvrir, et on ne gagne plus que si on le fait ensemble, parce que toussenssemblonpeutyarriver, gna gna gna. Désolé si ça colle un peu, mais c’est le principe des slogans gluants.

Bref : toute réflexion sur la nature même des retraites par répartition, sur une alternative totale ou partielle, sur une reprise en compte de la responsabilité individuelle, toute étude de ce qui existe dans les autres pays, de ce qui fonctionne, de ce qui a été vraiment fait, tout ça aura bien vite été écarté.

Copé pourra donc se consacrer à proposer de dynamiter l’UMP, pardon, le dynamiser, étudier les turpitudes de Woerth dont – soyons bien clair – tout le monde se fiche, et partir dans des considérations et des petits bisous sur les fesses de Juppé (dont le pantalon n’est toujours pas remonté depuis les grèves de 1995).

Pendant ce temps, la syndicratie – qui peine à rassembler 10% des salariés – montre ses petits muscles dans la rue, dans laquelle défileront tout ce que le pays compte de personnes pour qui la répartition (des richesses, des retraites et des responsabilités) constitue l’alpha et l’oméga de la pensée, tant qu’il s’agit de l’imposer aux autres et de se ménager ses propres portes de sorties.

Autrement dit, à l’insolente absence de réflexion, proposée par un Jean-François totalement conquis par le modèle de société français, répond l’immensité du vide sidéral de la réflexion du groupe habituel de pleureuses françaises, faisant violemment savoir qu’ils ne veulent aucun changement de leur modèle de société, en ponctuant le tout des cris traditionnel sur le mode « A mort les riches » en mode édulcoré pour ne pas effaroucher le bourgeois.

En ce 7 septembre 2010, la France sera donc paralysée par la grève, et continuera à rester totalement paralysée dans ses non-réflexions stériles, aux cadres rigides définis il y a plus de 60 ans dans un contexte historique maintenant complètement dépassé dans lequel même le formica ferait furieusement futuriste.

Ce pays est foutu.