La mondialisation va-t-elle… nous tuer ?

Critique de La mondialisation va-t-elle… nous tuer ?, par Agnès Verdier-Molinié, paru aux éditions Larousse.

Par Alexis Vintray.

Agnès Verdier-Molinié, vice-présidente de l’iFRAP, est aussi une essayiste talentueuse qui a sorti en 2008 un petit opuscule intitulé La mondialisation va-t-elle… nous tuer ? Derrière ce titre humoristique, se cache une véritable question, celle de la peur instinctive et peu fondée des français pour la mondialisation.

La mondialisation, cette grande inconnue

La collection « Idées fausses, vraies réponses », dirigée par Mathieu Laine, ambitionne de présenter les idées reçues erronées qui règnent dans le débat public. Agnès Verdier-Molinié les liste avec justesse : nouveauté supposée de la mondialisation, développement des « inégalités » et des délocalisations qu’elle engendrerait, etc. L’ouvrage s’organise autour de six parties qui chacune reprennent une idée reçue, un lieu commun sur la mondialisation.

Au fur et à mesure du déroulement de l’ouvrage, l’auteur expose des illustrations de la peur panique qui découle de ces erreurs : par exemple, l’étude menée par l’université du Maryland entre juin et août 2005 sur la perception de l’économie de marché avec la question suivante : « la libre entreprise et l’économie de marché sont-elles le meilleur système pour construire le futur ? » 74% des chinois, 71% des américains, 70% des sud-coréens, 67% des britanniques approuvent. La France est le seul pays où la majorité réponde non. On serait curieux de savoir quel autre modèle peut bien exister après l’effondrement des pays communistes et l’échec de ceux qui avaient choisi un développement centré sur soi. Les comparaisons ne laissent pas le moindre doute : quelle illustration des effets de la mondialisation plus frappante que la comparaison entre Corée du Nord fermée et pauvre et Corée du Sud ouverte sur le monde, insérée pleinement dans les flux commerciaux internationaux et qui est sorti de la pauvreté par le commerce international et la division internationale du travail ?

Cette peur panique est d’autant plus incompréhensible que la France est insérée pleinement dans la mondialisation et en bénéficie chaque jour. Pourquoi ce fossé entre une réalité de la mondialisation très positive pour tous les français et une perception si négative ? Principalement à cause de ces idées reçues auxquelles Agnès Verdier-Molinié répond successivement.

Une mise au point riche

L’auteur reprend la même présentation que les autres ouvrages de la collection « Idées fausses, vraies réponses » avec un « chiffre qui tue » pour montrer la réalité de la situation et dissiper les lieux communs qui entourent la mondialisation. Par exemple, entre 1975 et 2005, le pourcentage de pauvres en France est passé de 12% à 6,3%. Ce n’est pas seulement une coïncidence, c’est essentiellement la conséquence de la mondialisation. A la différence du protectionnisme qui n’enrichit que quelques amis du pouvoir au détriment de tous les autres individus, le libre-échange bénéficient à tous, y compris aux moins fortunés. En France comme dans le reste du monde, contrairement aux discours des tenants de la lutte des classes à l’échelle mondiale qui voit une exploitation des pays pauvres par les pays développés dans le commerce international. Là où certains manient la peur, Agnès Verdier-Molinié explique clairement, en s’appuyant en particulier sur les travaux de Suzanne Berger, que les délocalisations ne sont pas une menace pour l’emploi et permettent aux pays pauvres d’enclencher leur développement économique et de sortir leurs habitants de la pauvreté.

Comme Agnès Verdier-Molinié l’évoque, la mondialisation n’est au final qu’une étape supérieure de la division du travail, qui permet d’améliorer la situation de tous. Plus rien désormais n’est produit par un seul individu, les opportunités à l’échelle planétaire sont utilisées pour produire au mieux, avec le moins de ressources possibles. Comme le résume Hernando de Soto, cité dans l’introduction de cet ouvrage : « rien, aucun des objets que vous voyez dans cette salle, n’est le produit du travail d’un seul homme. A part la mûre sauvage que nous cueillons dans les bois, toutes nos consommations sont le fruit de la collaboration et de l’échange entre plusieurs individus ».

Limites de l’ouvrage

Cependant, ces réponses aux lieux reçues restent à mon avis trop légères : il est significatif que la bibliographie soit constituée uniquement d’ouvrages en français. L’auteur aurait pu ajouter avec profit des ouvrages comme The World is Flat de Thomas Friedman ou Why Globalization Works de Martin Wolf par exemple. Sur la question des inégalités, les travaux de Christian Broda qui a souligné comment la mondialisation des échanges, en particulier avec la Chine, réduisait de 1/3 la « hausse des inégalités » observée récemment aux Etats-Unis. Cet exemple est doublement révélateur : peu ou pas d’exemples tirés de la littérature anglophone, germanophone ou hispanophone, peu ou pas d’exemples tirés directement de la littérature académique. Les ouvrages sur lesquels s’appuient Agnès Verdier-Molinié sont déjà des ouvrages de vulgarisation, certes de très bonne qualité comme ceux d’Augustin Landier, David Thesmar, Johan Norberg ou Suzanne Berger, mais qui ne proposent déjà que peu de contenu original. L’ouvrage d’Agnès Verdier-Molinié décevra donc le lecteur qui connait les fondamentaux du sujet et cherche à enrichir ses perspectives.

Il vise le lecteur néophyte, explicitement français, avec des exemples trop souvent tirés uniquement de la situation française, comble pour un ouvrage qui traite de la mondialisation, i.e. du monde entier ! Ce francocentrage de la bibliographie est d’autant plus perceptible quand, comme dans mon cas, on lit le livre depuis l’étranger, dans un pays qui n’a pas les mêmes peurs paniques à l’évocation du monde mais au contraire souhaite bouger. C’est cet élargissement au reste du monde qui est nécessaire pour montrer l’absurdité de certaines peurs françaises ; des raisonnements chiffrés, des arguments théoriques sont utiles, mais présenter les succès extérieurs, les politiques concrètes est bien plus parlant. On regrettera qu’ils ne soit pas plus évoqués dans ce livre et que l’insistance sur la situation française aboutisse à noircir le tableau. Le reste de l’Europe n’est pas marquée par ce pessimisme récurrent et cette crainte de l’ouverture aux autres. Certes, le livre s’ouvre sur l’image d’un jeune français qui profite à plein de la mondialisation et s’insère avec optimisme dans l’économie mondiale mais le tableau semble bien artificiel. Qu’il est frappant de voir en comparaison avec la France tous ces irlandais qui partent par exemple un an travailler en Australie ou ailleurs à l’autre bout du monde !

Pour ces raisons, l’ouvrage plaira plus au néophyte qu’au connaisseur du sujet, mais est-ce vraiment un mal ? S’il est quelque chose qu’on ne peut critiquer, c’est le désir de s’adresser à tous, de faire un ouvrage de vulgarisation. C’est un des terrains sur lesquels les libéraux ont beaucoup à apprendre encore et sont bien impuissants face au simplisme manié à l’envie par les partisans du repli sur soi. Tenir un discours modéré, très français dans les références, n’est-ce pas le meilleur moyen de toucher l’homme de la rue ? Un lecteur libertarien goutera fort peu les références nombreuses à Dominique Strauss-Kahn ou Hubert Védrine, tous deux issus d’une social-démocratie bon teint, mais il y a fort à parier que, au vu du lourd biais français en faveur de l’ultraétatisme et du protectionnisme, ce soit le seul discours réellement audible et convaincant.

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