Science : l’obscurantisme qui vient

Publié Par Patrick Coquart, le dans Sciences et technologies

Par Patrick Coquart.
Un article de l’Institut économique Molinari

L’Académie des technologies vient de publier un rapport intitulé La perception des risques. Un enjeu pour les sciences et les technologies. Les auteurs – Gérald Bronner et Étienne Klein – y mettent à jour l’inquiétude, la méfiance, voire la défiance envers toute nouveauté. Une peur, souvent injustifiée, qui entrave le progrès technique.

Il fut un temps, pas si lointain, où l’on considérait que les sciences et techniques amélioraient la vie quotidienne de tout un chacun. Elles rimaient alors avec progrès. Aujourd’hui, le terme semble oublié ; on lui préfère celui d’innovation.

Mais si les innovations sont porteuses d’avancées, elles sont, dans le même temps, immédiatement critiquées car grosses de risques potentiels : environnementaux, sanitaires, éthiques, etc.

Suspicion à l’égard de la science

obscurantisme rené le honzecOn pourrait rétorquer que tout cela n’est pas bien neuf. De tous temps, les découvertes ont, à la fois, effrayé et enthousiasmé. Cependant, notre époque présente quelques particularités qu’il convient de bien appréhender pour comprendre la suspicion à l’égard de la science et de la technologie. En voici quelques-unes.

Premièrement, le progrès aujourd’hui, écrivent les auteurs du rapport, « devient une affaire de valeurs qui s’affrontent et non plus de principes, que ceux-ci soient éthiques ou normatifs. Or, les valeurs sont en général moins universelles que les principes (la valeur d’une valeur n’est pas un absolu puisqu’elle dépend de ses évaluateurs), de sorte que plus les principes reculent, plus les valeurs tendent à s’exhiber et à se combattre ».

Deuxièmement, la parole des scientifiques est mise en doute. Ils sont soupçonnés de cacher la vérité sur la catastrophe annoncée. De toute façon, ils sont à la solde d’intérêts industriels ou économiques. Ils ne sont pas impartiaux. Et des militants associatifs, la plupart du temps ignorants du sujet dont il est question, sont (auto-)déclarés « experts indépendants ». On est même venu à « inventer la notion oxymorique ‘d’expertise ignorante’… ».

Ce phénomène est renforcé quand nos concitoyens pensent connaître le sujet dont il est question. « Ainsi 25 % [d’entre eux] seulement affirment ne pas faire confiance aux experts des sciences du cerveau, mais ils sont 71 % à confesser ne pas y comprendre grand-chose. En revanche, 58 % déclarent ne pas faire confiance aux scientifiques pour dire la vérité dans le domaine des OGM ou du nucléaire, mais ils ont le sentiment de bien connaître la question (63 % pour les OGM, 67 % pour le nucléaire) ». Donc, plus ils s’estiment informés et compétents, plus les Français doutent de la parole des scientifiques !

Troisièmement, les craintes focalisent l’attention, car elles sont mises en avant. Bronner et Klein parlent même « d’embouteillage des craintes ». Les médias, en effet, diffusent des alertes sur tel ou tel danger. Mais, si les arguments du soupçon sont aisés à produire et à diffuser, ce n’est pas le cas des démentis sérieux. Le rythme de la science n’est pas celui de l’information. Et les médias, qui aiment plutôt vendre de la peur, ne relaient que mollement les démentis qui pourraient apaiser les craintes.

Quatrièmement, internet amplifie le phénomène avec « la propagation d’une forme de démagogisme cognitif qui voit peu à peu s’imposer les points de vue intuitifs et parfois erronés sur toutes sortes de sujets ». Il est vrai que ce sont ceux qui sont le plus motivés sur un sujet qui s’engagent le plus et donnent de leur temps pour occuper l’espace de parole. Du coup, ils arrivent à instaurer « une sorte d’illusion de majorité qui peut affecter le jugement de nos concitoyens les plus indécis ou bien qui n’ont pas le temps de défaire les arguments qui sont, par ailleurs, en apparence convaincants ». Cécile Philippe l’a récemment montré avec le cas du glyphosate.

Cinquièmement, le principe de précaution vire au « principe de suspicion ». Il faut dire que le principe de précaution, tel qu’il est compris, consiste « à revendiquer le droit de vivre tranquillement, autrement dit de ne pas être exposé à une inquiétude, et de réduire non pas le danger mais l’inquiétude, le souci, l’angoisse ». Par conséquent, tous ceux qui entreprennent quelque chose doivent prouver, par avance, que leur activité est sans risque. Ce n’est pas seulement la catastrophe qu’il faut éviter à tout prix, « mais également l’ombre de toute catastrophe possible ». Ce qui est évidemment illusoire.

Les technologies se diffusent dans tous les interstices de la vie quotidienne, nous rendant des services dont on aurait du mal à se passer dès l’instant où on les a essayés. Et, dans le même temps, on voit naître une résistance de plus en plus forte à ces mêmes technologies. Cette opposition se retrouve parfois chez une même personne. Tout le monde connaît quelqu’un qui utilise un Smartphone tout en s’opposant à l’installation d’une antenne relais près de chez lui.

L’obscurantisme serait donc de retour. Pour en sortir, il est nécessaire que les scientifiques, et les intellectuels en général, communiquent davantage, fassent preuve de pédagogie, suscitent des débats contradictoires. Il faut aussi que les consommateurs, les citoyens aient le soin de s’informer vraiment, sans aller au plus visible ou au plus sensationnel. Enfin, il est indispensable que les politiques fassent preuve de discernement en ne légiférant pas à tout va au moindre doute ou à la moindre crainte. C’est peut-être sur ce point que les choses auront le plus de mal à évoluer dans le bon sens.

Sur le web

  1. Tout à fait juste, j’approuve.
    J’ajouterai qu’ un expert ou un professionnel expérimenté est contesté « par principe » par le quidam qui a surfé 2 heures sur internet. A l’international on préférera un mauvais expert local à l’étranger reconnu. Un employé de l’USAID m’a nié un jour qu’un expert puisse être un ex-professionnel de son secteur ! Quand on sait que les agences de développement ONG et secteur public ne recrutent que parmi des universitaires n’ayant jamais exercé dans le privé, n’ayant jamais vécu la prise de risque d’un investissement, on comprend comment les professionnels se font arbitrer par plus ignorant que soit. Un comble !
    Particulièrement vrai pour les écologistes qui ne lisent que leur propre références.
    Les médias n’échappent pas à la règle: ils ignorent tellement le domaine que quand il s’agit d’interviewer un « spécialiste » ils choisissent non pas celui qui est reconnu par ses pairs, mais « celui qui sait parler aux nuls » qui ne va pas mettre en évidence que vous n’y connaissez rien.
    Le nivellement par le bas pour ne pas vous discriminer. L’exigence de l’effort intellectuel, du travail de recherche, de l’écoute des grands universitaires, est ce qui doit être de nouveau affirmé, au risque de discriminer les paresseux.
    J’en veux pour exemple du choix d’islamologues par les médias, conduit rarement au choix de chercheurs, et pourtant il y en a. Rarement on invite Rémi Brague, parce que le résultat de ses recherches risque de « mettre à mal le schéma pré existant de nos bisounours » ????
    Nous sommes de la taille de nos rêves: petits.
    Nous devons rêver en grand, avec plus de désir de progrès scientifique, plus d’effort intellectuel.

    1. +1000 « l effort » ? vous n’y pensez pas ! Enfin , tant que nos pédagogo avanceront en tête de cortège sanctifiant « le plaisir » d’apprendre comme but final et non comme conséquence méritée d’un effort soutenu .

    2. On peut très bien expliquer des choses compliquées de manière simple mais le probleme c’est que l’on se rendrait compte que la chose en question n’était pas si compliquée que cela et donc l’expert ne servirait plus à rien. Rendre les choses compliquées pour faire vendre son expertise voila ce que font les soi disant expert, malheureusement la population est peu intéressée par la connaissance et ceux qui font l’inverse pour rendre les sciences accessibles comme elle devrait l’être n’ont finalement pas d’intérêt financier à faire cet effort là, et finalement vous vous retrouvez avec les pedagos idéologues qui vous racontent n’importe quoi. Ce n’est pas un problème d’effort mais de mentalité, la population ne voit aucun intérêt personnel ni à faire l’effort de décrypter (Même avec l’immense base de données qu’est Internet, l’information ‘utile’ est noyée par des procédés inutiles compliquées et par de l’information inutile) ni de payer pour faire l’effort de décryptage et de sélection.

    3. rien ne me choque dans le fait qu’on puisse contester ou plutôt critiquer une expertise après deux heures d’internet, ou même par principe, je suis plus ennuyé par le fait que désormais l’ignorance devient un argument pour interdire, voire interdire de chercher pour lever l’ignorance.
      Toute innovation présente des effets négatifs et des effets positifs, comme toute chose par ailleurs, mais les experts sont comme les autres , quand on ne sait pas on ne sait pas…

      Le problème est idéologique, critiquer est une excellent chose, mais nous voyons des arguments assez bizarres prospérer comme le fait qu’il suffit de financer une recherche pour trouver des arguments contre tout et n’importe quoi.
      est ce que le monde de la recherche est innocent sur ce point?

      1. ou comme argument bizarre ce que vous a dit ce type du usaid…mais une critique fondée sur les faits et la logique est acceptable venant de quiconque, le financement d’une personne peut permettre la corruption de son opinion…mais on doit prouver la corruption ou le mensonge pour le dénoncer, sinon , comme toute recherche est financée…toute recherche est critiquable pour les mêmes raisons.

  2. Nombrilisme, parisianisme. Le reste du monde avance et se contrefiche de nos masturbations franco-françaises.
    Une des multiples raisons de l’exil de nos meilleurs cerveaux!

      1. Je n’ai pas (encore) traduit.

        Mais les billets de Riskmonger valent vraiment la lecture.

  3. le progrès … le feu, le bronze, la dynamite ,la bombe nucléaire …internet….heureusement que certains essaient de mettre des bâtons dans les roues du progrès !
    la TV fut un énorme progrés..avant qu’elle ne soit le plus parfait instrument de propagande et d’asservissement des humains alors n’empêchons pas les obscurantistes de faire leur job, ils sont nécessaires pour empêcher l’abus de progrès

    1. Ne pas confondre esprit critique et obscurantisme.

      1. ce n’est pas la même chose mais chacun a son utilité .
        j’ai limité mon post mais jamais plein d’exemple où l’obscurantisme est supérieur à l’opposition critique.
        un exemple avec les ondes de portables..totalement loufoque c’est certain mais est ce que le portable est bon pour l’homme alors que celui ci permet son contrôle total et son asservissement tel une drogue ?

        1. mais est ce que le portable est bon pour l’homme alors que celui ci permet son contrôle total et son asservissement tel une drogue ?

          Sans risque évident et démontré scientifiquement j’ai plutôt l’impression que l’asservissement c’est laisser une petite clique décider à la place des gens de ce qui est bon pour eux ou pas.

        2. Et l’électricité alors ? Ce dictateur invisible qui nous deconnecte de la nature et boulverse les cycles naturels ? Est-ce si bon pour l’homme ?
          Et je ne parle même pas de l’automobile, du feu ou de la roue !

  4. Bras sens chantait « au pied de mon arbre », les écolos voudraient nous y faire remonter.

  5. Nombre de vérités sont clairement mises en évidence par ce rapport et votre article.
    Hors le fait qu’une concurrence exacerbée entre scientifiques peut conduire à des publications (et des décisions politiques dérivées) relevant elles de la pseudo-science : ainsi en des domaines encore flous, tels la climatologie, des branches de la biologie, pour ne pas mentionner d’innombrables technologies et pire si on s’aventure dans l’empire des « sciences humaines » !
    Sont là à l’oeuvre toutes les idéologies dont chacun peut faire l’énumération… et malheureusement l’Europe (U.E. ?) y cède plus volontiers que d’autres contrées. Allons comprendre pourquoi ?

  6. L’obscurantisme n’est pas une nouveauté. Les siècles passés étaient pas mal de ce point de vue. La bonne question à se poser est à qui profite l’obscurantisme. Ne serait il pas entretenu par les élites dirigeantes modernes qui y voient un moyen commode d’assurer leur domination ? Face à une peur irrationnelle (exemple les électrosensibles) il est plus facile de créer des règlements, des administrations de contrôle et d’encourager des associations bidon, que d’aller à contre courant même contre des minorités. A chaque époque les élites ont choisi de s’appuyer sur des forces permettant leur domination. Autrefois c’était la violence primitive (le seigneur et ses hommes d’armes) aujourd’hui ce sont la manipulation, les sondages, la fausse concertation et le contrôle étatique déguisé en protection !

    1. Dans « les élites dirigeantes modernes », il y a ceux qui instrumentalisent les obscurantismes à leur profit et ceux qui s’applatissent devant les obscurantismes (quand ce n’est pas les deux à la fois).

      La domination ? Plutôt la survie par la démission intellectuelle, morale et civique.

  7. Ce qui est en filigranes mais jamais clairement énoncé est la perversion par le politique et son lot de dogmatismes utiles et autres militantismes nécessaires à son emprise.
    Les scientifiques devraient s’intéresser à ce qui peut bien motiver une partie si importante de l’humanité à ainsi ne pouvoir vivre qu’en imposant leur propre pensée aux autres. Source de tous les radicalismes.

  8. « Mais, si les arguments du soupçon sont aisés à produire et à diffuser, ce n’est pas le cas des démentis sérieux. Le rythme de la science n’est pas celui de l’information. »

    Le langage de la science n’est ^pas non plus celui de la désinformation.

    Celle-ci peut se contenter d’une phrase et d’une affirmation grossièrement fausse pourvu qu’elle attire le chaland. La science, en réponse, se doit d’être précise, faute de quoi on l’attaquera sur l’imprécision.

    « Un mensonge aura fait la moitié du tour du monde, avant que la vérité n’ait pu mettre ses chaussures » (Winston Churchill).

    1. Dis autrement :
      « The amount of energy necessary to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it. »

  9. C’est la version actualisée du malthusianisme, mais un malthusianisme qui se renforce par rapport à 1999, « Etude sur la nature des mouvements écologistes ». http://www.larecherchedubonheur.com/article-27817961.html

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