Alexandre Colcombet, le ruban mais pas seulement…

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire de l'économie

Par Gérard-Michel Thermeau.

Alexandre Colcombet, Dictionnaire biographique Lire 1899

Alexandre Colcombet, Dictionnaire biographique Lire 1899

Un fabricant de rubans qui l’a bien connu l’évoque dans ses Mémoires : « C’était un lutteur formidable, une sorte d’empereur qui faisait honneur à son prénom, un véritable conquérant. Il donnait la sensation d’une force sans cesse en mouvement, à laquelle il n’était pas bon de vouloir résister, et le fait est que la plupart des gens ne l’abordaient qu’avec crainte. Il faisait peur en effet. (…) Dans son commerce, il donnait l’impression d’un vainqueur, constamment sur la brèche, passant sans fatigue apparente des nuits orageuses avec les acheteurs américains et rentrant au bureau le premier de tous. »1

Sa stature et sa corpulence en imposent : 1 m 75 et 150 kg. Mais il y a de la rondeur dans ses manières, il n’est pas stéphanois pour rien : ni morgue, ni hauteur, la franchise mêlée à la générosité. Capable de manger un poulet et un gigot entier à son dîner, il avalait avec la même fringale les affaires et les fonctions officielles : « C’est un peu le type Yankee aux grandes vues, qui aime à frapper l’opinion par des coups d’audace » note un journaliste de gauche admiratif. Alexandre Colcombet (Saint-Étienne, 7 juillet 1852 – La Talaudière, 18 janvier 1928) a été, pour ses contemporains, l’incarnation du fabricant de rubans stéphanois.

Vu de l’extérieur, Saint-Étienne est souvent considéré comme une sorte de gigantesque cité minière. En réalité, c’était une ville aux industries multiples installée sur un bassin houiller. Si les puits de mines, par dizaines, cernaient la ville de toutes parts, transformant son sous-sol en taupinière et fragilisant les immeubles urbains, l’activité principale restait la fabrique de rubans de soie.

Textile étroit, le ruban de soie décore les chapeaux et les robes, sert de cravate aux hommes comme aux dames et tout aussi bien d’écharpe, marque les pages des livres. Il a de multiples emplois dans la décoration des appartements, bordures de rideaux ou tissu d’ameublement, comme dans la décoration des poitrines méritantes, ornant aussi bien les paquets cadeaux que les bouquets des fleuristes. Discret et fonctionnel, il se fait marque et étiquette tissées, bretelles et jarretières. Ostentatoire et liturgique, il sert de ceinture aux ecclésiastiques tout en rehaussant les habits du culte.

Organisée comme sa grande aînée, la soierie lyonnaise, l’industrie rubanière était aux mains de 150 fabricants, dont quelques-uns seulement brassaient de grandes affaires. À l’occasion de l’Exposition de Chicago, membre du jury, Alexandre Colcombet s’était efforcé de définir le rôle du fabricant : « Un fabricant a, dans la production du ruban, un rôle comparable à celui d’un chef d’orchestre : il doit diriger le moulinier, le teinturier, le tisseur, le fabricant de métiers, le dessinateur, le cylindreur, le moireur et obtenir de chacun de ces collaborateurs l’harmonie que produit le ruban parfait. » La plupart des fabricants font fabriquer, sous-traitant l’essentiel, se réservant la conception, la commercialisation et quelques opérations secondaires. Tel n’était pas le cas de la maison François Colcombet & Cie, sans conteste la plus prestigieuse de la fabrique stéphanoise, fondée au début du XIXe siècle.

Le représentant de la 3e génération

Alexandre a fait de bonnes études. Au collège jésuite de Saint-Étienne, il côtoie un garçon nommé Ferdinand Foch, dont le père, percepteur, était alors en fonction dans la préfecture de la Loire. Est-ce l’influence du futur maréchal de France ? Le jeune Alexandre, qui porte un nom de conquérant, rêve de gloire militaire : engagé au 10e cuirassier, il se verrait bien continuer dans la cavalerie. Son père lui rappelle son devoir et il sacrifie ses rêves aux affaires de la famille : « Le commerce et l’industrie ne m’attiraient pas, j’aimais le cheval et je jouissais de commander la manœuvre à un escadron, l’on ne fait pas plus mal ce que l’on fait par devoir et abnégation que ce que l’on fait par goût et par plaisir. »

Il représentait la troisième génération : son grand-père François Colcombet, le fondateur, avait été un des premiers à créer une manufacture actionnée par un moteur hydraulique dans la Haute-Loire voisine où la main d’œuvre rurale était meilleur marché qu’à Saint-Étienne. Son père Victor avait continué et développé l’entreprise : usine-couvent, La Séauve avait été conçue sur le modèle de l’établissement de Claude-Joseph Bonnet à Jujurieux. Les jeunes filles, de 15 à 25 ans, divisées par ateliers de 20 ouvrières sous la surveillance de soeurs de Saint-Joseph, étaient logées dans l’usine, ne rentrant dans leur famille que le dimanche.

Usine Colcombet de la Seauve, carte postale, coll. partic.

Usine Colcombet de la Seauve, carte postale, coll. partic.

La notice réalisée pour l’Exposition de 1873 met l’accent sur les efforts pour améliorer au moral et au physique le sort des classes laborieuses : une caisse d’épargne a été fondée pour gérer les dépôts des ouvrières, les malades sont soignés aux frais de la maison. Chaque année, une fête réunit les patrons, les ouvrières et les anciennes ouvrières mariées dans le canton.

Enfin, les Colcombet jouent un rôle actif dans le développement du bourg. La Séauve, qui n’était primitivement qu’un hameau, va devenir une commune sous leur impulsion. La chapelle de l’usine est remplacée par une véritable église, des écoles sont ouvertes par les sœurs de Saint-Joseph et les frères Maristes. Victor Colcombet divise les terrains en lots, trace la voirie et donne chaque emplacement gratuitement mais les constructions doivent se plier au plan prévu et tout nouvel habitant se voit imposer une servitude morale : l’obligation à perpétuité de ne jamais construire de débits de boissons ou de cabarets sur le terrain concédé !

La bourgade prospérant, la commune de la Séauve fut créée en 1925 et Alexandre Colcombet devait en être le premier maire.

Mais tout en développant une production usinière pour les rubans les plus ordinaires, la maison Colcombet continue, pour les beaux rubans, à faire travailler des passementiers à domicile à Saint-Étienne et dans diverses bourgades rurales de la Loire (Saint-Just-sur-Loire ; Saint-Rambert-sur-Loire ; Aveizieux ; Saint-Genest-Lerpt ; La Fouillouse).

À la mort de son père en 1890, Alexandre prend la suite mais l’importance des affaires de la maison l’amène à s’associer avec deux de ses employés, Charles Kensinger et Julien Delomier. Il va développer deux autres usines rurales, à Bourg-Argental et Riotord.

Le 8 mai 1893, un terrible incendie détruit le siège de la société installé dans un immeuble de la rue de la République, marchandises et matériel partant en fumée. Après une installation temporaire place Marengo, Alexandre acquiert un terrain rue de la Bourse et fait édifier le bel immeuble, qui existe toujours, et qui devient le nouveau siège de la maison. Pourvu de tous les perfectionnements modernes, dont des ascenseurs, il permet de centraliser tous les services et les opérations finales jusqu’alors dispersés. Les ateliers de lustrage et de moirage y sont également transportés.

Alexandre Colcombet reçoit la Légion d’Honneur suite à l’exposition de Chicago (2 avril 1894) : les ouvriers à domicile « de Saint-Étienne, Côte-Chaude, La Fouillouse et Villars » lui offrent un bronze avec un livre d’honneur : « Collaborateurs modestes et dévoués auxquels vous avez fait appel, l’œuvre accomplie et le succès obtenu, ils s’enorgueillissent à bon droit de l’honneur qui vous a été conféré et dont une parcelle retombe sur chacun d’eux. » Grand prix d’honneur à l’Exposition de 1900, la maison Colcombet, qui  travaille pour la haute couture parisienne, exporte alors aux États-Unis, en Russie, en Asie, en Afrique et en Australie. Alexandre est de nouveau membre du Jury lors de l’Exposition franco-britannique de Londres (1908).

Un homme d’affaires aux activités multiples

Comme beaucoup de fabricants, qui sont avant tout des hommes d’affaires, il participe à la création d’autres sociétés : la société des eaux minérales de Saint-Romain-Le-Puy et la société des verreries associés à la source en 1893. Son mariage en 1876 avec Virginie Goubard, héritière d’une famille de la noblesse bourguignonne, lui apporte un certain prestige social, par les marquis de Cluzes sa femme descendait de Saint-Louis, mais aussi de nouvelles opportunités.

Le vignoble possédé par les Goubard autour de Dracy-le-Fort avait été détruit par le phylloxera. Il décide de développer l’apiculture sur le domaine de sa femme tout en menant une politique d’acquisitions foncières dans les domaines de la Côte Chalonnaise, autour de Mercurey, devenant propriétaire du Clos-L’Évêque par exemple. La vigne est replantée et les méthodes d’exploitation sont modernisées. Non seulement il développait de nouvelles sources de revenus mais il trouvait ainsi une solution à sa succession : il avait quatre fils, soit un nombre trop important pour reprendre la suite dans le ruban. Il pouvait ainsi confier le négoce du vin à deux de ses fils tandis que les deux autres allaient diriger la maison de rubans. La maison Colcombet Frères devait se présenter dans les années 1920 comme les plus grands propriétaires de vignobles et producteurs de vins en Bourgogne.

Il se fait construire un « château » (La Sablière) à La Talaudière, commune de l’agglomération stéphanoise dont il est maire, en 1893-1895 : l’édifice est majestueux mais bâti à l’économie en brique et mâchefer avec fausses pierres en ciment moulé pour donner une allure castrale. Le parc paysager relève d’une mise en scène romantique avec serres, chapelle gothique, pièce d’eau, statues.

Il exerce de nombreuses fonctions locales : vice-président de la chambre syndicale des Tissus (le syndicat des fabricants), administrateur de la succursale de la Banque de France, président de la Caisse de secours des fabricants, juge puis président du Tribunal de commerce de Saint-Étienne (1895-1898) qui était alors le 5ème de France par l’importance des affaires jugées. En 1897, il préside la première conférence des présidents de Tribunaux de commerce de France.

Il est un des fondateurs, en 1899, de la Société Hippique de Saint-Étienne dont il demeure le président pendant 25 ans, jusqu’à sa disparition en septembre 1924. Un hippodrome est aménagé sur une prairie marécageuse, à proximité de la gare de Villars, au nord de la ville, et inauguré en 1901. Toutes les élégantes du Forez et du Lyonnais se donnent rendez-vous le dimanche à l’Hippodrome de Villars.

Au niveau national, il succède à son père comme membre du conseil de la société de protection des apprentis et des enfants employés dans les manufactures tout en participant à la fondation du grand Cercle républicain en 1898 souhaité par Waldeck-Rousseau, sénateur de la Loire : il siège à son conseil général aux côtés de son ami Louis Chavanon, maire de Saint-Étienne. Il témoigne ainsi du grand sens de l’adaptation des Colcombet aux évolutions politiques : son grand-père était orléaniste sous Louis-Philippe.

Alexandre Colcombet envoie ses fils Johan et Yves à Feldkirch, en Allemagne puis en Écosse et enfin aux États-Unis. Il s’agit non seulement d’apprendre la langue, anglais et allemand, mais aussi d’assimiler ce qu’il y a de mieux dans chaque « race »  selon les stéréotypes de l’époque : l’Allemand est solide et réfléchi ; l’Écossais est sûr, tenace, travailleur, endurant et fidèle ; l’Américain est jeune et vigoureux car il est « la quintessence du sang de Japhet », tenant du latin, du Teuton et du Saxon ! L’aîné Johan est placé chez un ami de son père, fabricant de rubans à Paterson. En effet, Colcombet, en raison de ses associés, ne peut le former chez lui et aucune maison en Europe ne voudrait recevoir le fils d’un des plus importants fabricants de Saint-Étienne. En revanche, les fabricants de Paterson, travaillant exclusivement pour le marché américain, ne sont pas en concurrence directe avec la maison Colcombet.

Il avait écrit à l’attention de ses fils : « Je vous laisserai des usines qui vous ruineront ou vous enrichiront suivant que vous voudrez travailler avec assiduité et ténacité. C’est votre affaire, ma responsabilité cesse. Si vous faites des bêtises, vous seuls en souffrirez. »

En 1913, symbole de son intégration dans un grand marché mondial, il marie le plus jeune de ses fils à l’héritière d’un industriel allemand de la soie, Alexandre Gütermann : un an avant l’attentat de Sarajevo, une somptueuse cérémonie réunit Français et Allemands au château de Gutach, dans le grand-duché de Bade. On y joue Ambroise Thomas comme Wagner. La guerre devait faire entendre d’autres sonorités.

La Grande guerre paraissait condamner la fabrique de rubans comme les autres productions superflues mais la région stéphanoise, éloignée des combats, se prêtait à la fabrication textile. Surtout, dès 1915, la défense nationale découvre l’intérêt de la soie pour fabriquer ailes d’aéroplanes, dirigeables, parachutes et tous les articles étroits en coton comme les bandes de mitrailleuses, les étuis de musette ou les sangles militaires. D’un autre côté, avec la pénurie, les articles invendables trouvaient preneurs, les vieux stocks étaient liquidés.

En 1919, « lors de la constitution de la maison sous la forme anonyme par actions, il a tenu à laisser la présidence du conseil d’administration à son fils Johan, pour qu’il continue, avec son frère Charles, les traditions de famille » 2. La firme, au capital de 5 millions de francs, occupe alors plus de 2000 ouvriers et ouvrières tant à Saint-Étienne que dans ses diverses usines de Firminy, Bourg Argental (Loire) La Séauve et Riotord (Haute-Loire). Elle reçoit le Grand-Prix à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris (1925). Mais la rubanerie s’est radicalement transformée : la soie artificielle, la rayonne, supplante la soie naturelle, la fabrication d’articles tout coton, les rubans industriels, la fabrication d’étoffes l’emportent sur le ruban de mode traditionnel.

Officier (19 mai 1926) de la Légion d’Honneur, pour ses qualités d’industriel après « 50 années de pratique industrielle », il reçoit la distinction des mains du maréchal Foch, en présence du maréchal Fayolle, le 30 mai 1926, dans son château de la Sablière. Il devait consacrer ses dernières années à la culture des dahlias.

À lire :

  • Brigitte Reynaud, L’industrie rubanière dans la région stéphanoise (1895-1975), Publications de l’université de Saint-Etienne, 1991, 432 p.

La semaine prochaine : Léon Harmel

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  1. Georges Faure, Mémoires
  2. Le Monde illustré 1922
  1. Oh, mon vieux tonton Colcombet! Quoique rétroactivement. Joli panorama historique de l’industrie textile à Saint Etienne, qui continue d’exister malgré les inéluctables évolutions qu’elle a subi. Il y a malgré tout encore des rubanniers, qui continuent de créer et de tisser, et qui se font copieusement…. copier par les chinois et les américains.

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