Nos grèves « made in France » [Replay]

Publié Par Jacques Garello, le dans Syndicalisme

Par Jacques Garello.
Un article de l’aleps.

Panneau gare SNCF By: Frédéric BISSONCC BY 2.0

 

Après le football, c’est le sport le plus populaire en France. Mais au foot les joueurs tapent dans un ballon, alors que les grévistes prennent les Français pour des ballons. Certaines victimes du shoot en sont ravies : ces gens aiment la grève, parce qu’ils aimeraient bien shooter eux aussi dans un ballon, ils en ont le droit mais ils ne peuvent en profiter. Ce sont souvent ces victimes masochistes que l’on interviewe dans les médias : toutes contentes et solidaires des cheminots et des aiguilleurs du ciel, ces forçats du capitalisme.

Vous me direz que je suis de parti pris et qu’il y a une autre lecture de la grève. La grève est le fait de ceux qui veulent à tout prix sauver les services publics « à la française », menacés par la mondialisation, le pacte budgétaire, les eurocrates et les ultra-libéraux. Nos grèves, à nous, sont « made in France » : elles ne sont pas faites pour bloquer, mais pour servir. En grève, on débloque.

On débloque ce pauvre gouvernement qui ne parvient pas à se débarrasser de Madame Merkel et qui se voit imposer une politique d’austérité dont personne ne veut. Les grévistes parlent au nom de la France, de la souveraineté et de la relance. Ils font la démonstration que les forces sociales françaises sont toujours vivaces, mobilisées. La droite réactionnaire avait fait une démonstration à base de marches dans les rues de Paris, les grévistes ont fait le choix d’une démonstration à base de queues sur les quais de gares et dans les halls d’aéroports. Il y avait bien un million de Français concernés (de leur plein gré) par la grève, mobilisés spontanément et immobilisés volontairement.

« La grève », c’est aussi le titre du roman fleuve d’Ayn Rand (dont le titre anglais est « La Révolte d’Atlas ») qui donne en fait tout son sens à ce qui se passe aujourd’hui en France et dans d’autres pays où s’est installée la « tyrannie du statu quo ». La romancière et philosophe américaine pose le problème de la grève en termes originaux : que se passerait-il dans un pays si l’élite de la nation se mettait en grève ? Il faut en effet beaucoup d’originalité pour imaginer un pays avec des entrepreneurs lassés des attaques qu’ils subissent, des artistes ou sportifs allant exercer leurs talents ailleurs, les jeunes s’expatriant pour fuir l’enfer fiscal et social, les professionnels s’arrêtant de travailler le jeudi soir. N’allez surtout pas croire que cela puisse se passer en France en 2013 !

Ayn Rand démonte le mécanisme de la grève, c’est-à-dire les raisons qui poussent l’élite d’un pays à « débrayer ». La raison principale est l’hostilité au changement, le refus du progrès : l’innovation est rejetée parce qu’elle remet en cause des positions, des métiers, des traditions, mais aussi des privilèges. Donc, tous les innovateurs, et les entrepreneurs par priorité, sont désignés à la vindicte populaire. Cependant, ce désamour des « gens d’esprit » en resterait au stade des sentiments si l’État ne s’en mêlait pas. La tyrannie du statu quo s’institutionnalise avec la législation qui va être mise en place pour bloquer et dissuader les innovateurs. Le « principe de précaution » est un bon exemple : il permet de paralyser toute action, parce que toute action est risque. Un autre exemple est le « décret d’égalisation des chances » qui interdit de promouvoir des idées ou des techniques auxquelles d’autres ne peuvent avoir accès. C’est dire que les « mouvements sociaux », comme on aime les appeler en France, ne peuvent s’exprimer avec éclat que parce qu’ils puisent leurs sources dans l’État-providence et dans la négation de l’état de droit.

Je ne vous demande pas, évidemment, de partager cette analyse, tant elle est empreinte de mauvaise foi toute libérale. Tout le monde sait que nos grévistes sont des gens de progrès, qu’ils ne défendent aucune position, aucun privilège. Ce sont au contraire des victimes d’un système injuste, d’ailleurs promis à la crise et à l’effondrement. Mais supposez que le scénario d’Ayn Rand aille au bout de sa logique : alors ce ne sont plus les cheminots, les contrôleurs du ciel, les pilotes, les gaziers, électriciens, postiers qui sont en grève, mais tous les Français entreprenants et dynamiques qui veulent prendre leur revanche : Atlas, qui porte le poids du monde, se révolte, et le monde s’écroule.

Atlas n’est-il pas en train de se mettre en grève ? Pour l’instant, le découragement et l’angoisse envahissent des millions de Français et l’attitude des grévistes leur paraît injuste et décalée : ceux qui payent ne sont-ils pas tentés de jouer un bon tour à ceux qui reçoivent ?

Mais à la différence d’Ayn Rand, je ne crois pas à l’affrontement comme issue des injustices. Je crois, comme Adam Smith, à l’empathie, c’est-à-dire à la tendance de chacun à se mettre à la place des autres, et à rechercher ce qui est en commun. Cela prend du temps, cela prend de l’intelligence. Il faut partager l’intelligence, alors il n’y a plus de grève, ni d’un côté ni de l’autre.


Sur le web.

  1. Le problème avec les cheminots c’est qu’ils font grève sans crier gare !

    1. Joli , Orcus ..

  2. Je partage totalement et j’attends avec impatience la phase suivante:
    Mais supposez que le scénario d’Ayn Rand aille au bout de sa logique : alors ce ne sont plus les cheminots, les contrôleurs du ciel, les pilotes, les gaziers, électriciens, postiers qui sont en grève, mais tous les Français entreprenants et dynamiques qui veulent prendre leur revanche

    1. On y est deja ! Quand vous voyagez sur d’ autres continents, voyez combien de Francais talentueux et dynamiques sont presents, et excellent dans leur domaine. Ensuite, rentrez en France, et comparez avec ce que vous voyez autour de vous.
      J’ avoue, c’ est un peu intuitif, mais….

  3. La grève est déjà un signal rassurant : les grévistes sont trop payés, puisqu’ils peuvent se permettre de perdre des jours de salaire.

    Pour le reste, ils ont la pertinence de poulets courant après avoir eu le cou coupé ! C’est qu’on leur ait gober n’importe quoi et que, malheureusement, ils n’entendent jamais qu’une cloche et donc qu’un son. Qui tente même de les informer ?

    – l’argent public, qu’ils revendiquent à chaque hypothèse de fermeture, c’est l’argent du contribuable. Doit-on dépenser des millions à pure perte pour prolonger des agonies industrielles de quelques années ?

    – une grève n’a jamais renfloué une entreprise, au contraire, elle précipite sa chute.

    – quand tout va mal, les crétins brûlent des pneus et se la jouent « solidaire » pendant des semaines ou des mois : les malins, eux, rentrent immédiatement se coller à Internet et ont déjà retrouvé un emploi quand leurs chers collègues en sont toujours à leurs « piquets »

    – qu’une grande multinationale gagne des milliards dans le monde n’a rien à voir avec le problème de leur usine en perte. C’est aussi idiot que de prétendre garder un arbre fruitier malade et improductif, sous prétexte que les autres sont performants.

    – une entreprise bien gérée voit au moins à moyen terme, si elle doit augmenter ou réduire sa voilure : si elle attend de perdre de l’argent pour licencier, c’est trop tard.

    – plus on complique les licenciements, ou plus onéreux on les rend, moins les entreprises sont disposées à engager.

    Si déjà quelqu’un avait la bonté d’enfoncer ces évidences dans les crânes, on pourrait dire qu’un effort est fait en faveur de la classe salariée, qui comprendrait un peu mieux dans quelle pièce elle joue.

    Mais les syndicats et la gauche ne vivent que de la culture de gros bobard …

    1. La grève n’est pas seulement le fait du secteur publique, le personnel des entreprises privées fait aussi grève, ce que l’auteur ne met pas en lumière.

      Ce n’est pas une question d’être trop payé ou pas, ce n’est pas une question de peur du changement ou pas… C’est le seul moyen d’être entendu par la direction ou le gouvernement pour dénoncer un comportement inadapté, quand le dialogue ne peut être établi par l’une des parties.

  4. Il faut l’abolir au plus vite ce statut d’un autre âge et qui n’est rien d’autre qu’une discrimination positive que rien, strictement rien, ne justifie aujourd’hui. Il est grand temps d’établir l’égalité entre tous les salariés. Par ailleurs, ce n’est pas la vocation de l’Etat de transporter des gens ou des marchandises. Il le fait très mal …

  5. Privatisation! Que les politiques français (des vrais pas ceux au pouvoir) aient le courage de taper dans cette poubelle que devient la France.
    La France crève à petit feu…doucement mais surement…dommage. Bisous de Luxembourg 🙂

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