Dimension des pays et liberté

Publié Par Hadrien Gournay, le dans Histoire

Par Hadrien Gournay

 

Quel type d’État est en général le plus compatible avec la liberté ? Celui exerçant son autorité sur un territoire de grande dimension ou celui présentant une étendue plus modeste ? Dans le cas de la France, en faisant abstraction du poids de l’histoire, une pluralité d’États aux dimensions des nouvelles régions (5 millions d’habitants) serait-elle préférable à l’organisation actuelle ?

Les facteurs susceptibles d’influer sur la réponse sont nombreux. Un État unique sur le territoire considéré permet a priori une plus grande liberté de circulation et d’investissement car même si l’on supposait que les petits États composant l’ensemble pratiquent l’ouverture économique, la diversité des règles juridiques applicables présenterait toujours une difficulté pour les entreprises. Un autre avantage du grand État est d’être a priori moins vulnérable aux agressions extérieures. En revanche, les décideurs étant plus éloignés de la population, il leur est plus facile de manipuler les institutions et à s’extraire du contrôle trop strict de la population.

Ici, la question de leur capacité respective à faire face à la montée de l’extrémisme sera suivie d’une comparaison empirique des États grands et petits.

Grands et petits États face à l’extrémisme

Un premier examen semble accréditer les avantages d’une souveraineté s’exerçant sur un territoire étendu.

Si l’on s’accorde sur le préalable que pour les pays de toute dimension, une majorité extrémiste est moins probable que le contraire, la perspective d’avoir une majorité extrémiste diminue nécessairement en fonction de l’étendue du pays. En effet, un plus grand nombre d’expérience fait coïncider probabilité et fréquence : plus le nombre de lancers d’un dé non pipé est grand et plus les chances d’avoir, par exemple, une majorité de 6, diminuent. Or, l’expérience de la confrontation entre l’extrémisme dans un grand pays correspond au cumul d’expériences semblables de petits pays potentiels. On peut trouver une confirmation de cette idée dans le fait que le Front national serait en capacité de gagner une région alors qu’une victoire nationale semble plus délicate.

Cette idée générale est exprimée par Madison, dans la lettre X du fédéraliste :

« L’influence des chefs factieux peut allumer la discorde dans leurs États particuliers, elle ne pourra amener un incendie général dans les autres États ; une secte religieuse peut dégénérer en une faction politique dans une partie de la confédération ; mais la variété des sectes répandues sur sa surface totale met les conseils de la nation à l’abri de tout danger à cet égard ; la fureur pour l’établissement du papier monnaie, pour l’abolition des dettes, pour le partage égal des propriétés, ou pour tout autre projet absurde ou désastreux, s’emparera plus difficilement du corps entier de l’Union, que de l’un de ses membres particuliers ; de même qu’une maladie de ce genre peut infecter un comté ou un district plus facilement que la totalité d’un État. »

Il faut noter que le caractère improbable d’une majorité extrémiste dans un grand pays s’applique aussi bien à un extrémisme unique ou à une pluralité d’extrêmismes dont les forces cumulées seraient majoritaires, situation favorable à une guerre civile.

Toutefois, la raison de la supériorité de l’État de grande dimension sur les États de petite dimension ne sera pas claire tant que l’origine de l’extrémisme n’aura pas été identifiée avec suffisamment de précision.

Comme beaucoup de phénomènes humains, nous sommes amenés à nous demander s’il est avant tout lié aux particularités intrinsèques de la personne ou à l’influence qu’exerce sur elle son environnement. Si la première hypothèse était vraie, il existerait de tout temps un certain pourcentage de chances pour qu’un individu pris au hasard soit extrémiste. Nous pourrions alors compter sur le fait que ce pourcentage représenterait également la proportion d’extrémistes dans la société. L’avantage d’un grand État sur le petit du point de vue de la protection contre l’extrémisme serait alors dérisoire. Si la probabilité qu’une personne donnée soit extrémiste était par exemple de 15 %, une population d’un millier de personnes serait très largement suffisante pour écarter le risque de voir une tendance extrémiste devenir majoritaire.

De toute manière, l’hypothèse d’un extrémisme s’exprimant de façon aléatoire au niveau des individus sans influence de l’environnement n’est pas crédible au vu de l’histoire. Les Allemands qui avaient vingt ans en 1970 étaient très différents des Allemands qui avaient vingt ans en 1940. Pourtant les premiers étaient les enfants des seconds. Expliquer ce basculement sans faire jouer l’environnement et le jeu complexe des relations entre individus serait trop difficile. Bien que les thèses environnementalistes fassent preuve de leur cécité lorsqu’elles tentent d’expliquer exclusivement le basculement extrémiste d’un individu par les circonstances sociales qu’il a connues, c’est sur la base d’une explication de l’extrémisme intégrant largement l’environnement des individus que nous devons rechercher les mérites des grands et petits pays pour lutter contre le phénomène.

Or l’avantage du grand État sur le petit pourrait ne pas être si grand que cela sur ce point. Le grand État, malgré la diversité des territoires qui le composent, reste un État unique. En tant que tel, il crée un contexte favorable à l’uniformisation des phénomènes sociaux existant sur l’ensemble du territoire sur lequel sa souveraineté s’exerce. Les politiques appliquées sont uniques et leurs conséquences sur les populations ainsi que la manière dont elles les ressentent sont assez proches. Dans le cas du Nazisme, malgré la diversité des régions allemandes, elles étaient toutes touchées par un chômage très fort. Au plus fort de la crise, la région allemande la moins touchée par le chômage l’était sans doute davantage que la région la plus touchée en France. Ensuite, la méthode pour réagir aux contraintes posées par les règles uniques étant de réformer le pouvoir unique, la population aura tendance à concerter des solutions globales et nationales. Il y a une influence de l’uniformité des règles juridiques et du cadre politique sur l’uniformisation de l’opinion.

Mais surtout, le modèle du petit État, que nous avons plutôt présenté sur la défensive jusque là puisque son argumentation a consisté à contester l’ampleur des avantages du grand État et non leur réalité, peut prendre l’offensive si nous changeons le terrain où se livre la bataille. La comparaison relative à l’extrémisme a porté jusqu’ici entre le grand État et la moyenne des petits États potentiels. Pourtant ne serait-il pas tout aussi judicieux de raisonner à partir du territoire susceptible d’être administré par un État unique ou par une pluralité d’États de dimension modeste ? La question serait ainsi posée : dans quel cas est-il plus probable de voir une domination extrémiste sur la totalité du territoire ? dans le cas d’un État unique ou d’une myriade d’États ? Ce n’est plus avec les petits États qu’est le danger. L’émiettement politique semble une application du principe de prudence consistant à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. L’argumentation se renforce lorsque l’analyse est replacée dans un cadre dynamique. La diversité des États permet une diversité d’expériences, de comparaisons qui permettront au modèle libre de montrer sa supériorité et finalement de triompher.

Est-il possible de mesurer empiriquement le phénomène ?

Mesure empirique du phénomène

Pour ce faire, il faut préciser les critères de comparaison relatifs à la dimension d’un pays et à leur degré de liberté. Nous n’avons pas précisé si l’importance de la population ou l’étendue d’un territoire était le critère fondamental. Il est vrai que quand il est question d’administrer un territoire entier par un ou plusieurs États, les critères se recoupent mais cela n’est plus le cas dans les comparaisons empiriques des différents modèles.

L’importance de la population me semble le critère adéquat. Pour donner un ordre d’idée sur 200 pays listés par Wikipedia selon leurs populations, le 50ème compte 25 millions d’habitants, le centième 7 millions et demi et le 150ème, un million 600.000.

L’indice de liberté humaine de l’institut Fraser est une bonne approche de la liberté dont jouissent les différentes populations.

Sur les 10 premiers de l’indice, deux comptent plus de 25 millions d’habitants (Royaume-Uni et Canada), deux sont entre 25 et 7,5 millions et les 6 autres entre 7,5 et 1,6 million. Les pays les mieux représentés seraient alors autour de la médiane. Toutefois, la validité de la démonstration porte surtout sur les démocraties. Parmi elles, les petits pays font nettement mieux que les grands.

En complément, pour mieux exclure les différences culturelles et limiter la comparaison à des démocraties, j’ai également utilisé l’indice de démocratie de The economist. Cet indice ne se cantonne pas à prendre en compte l’arithmétique électorale mais est une évaluation globale des libertés civiles.

En prenant en compte les pays anglos-saxons et d’Europe de l’ouest (ce qui exclut les anciens pays communistes) on obtient une liste de 23 pays classés ainsi par population (les chiffres sont donnés en millions d’habitants) :

États-unis 318 Allemagne 81 France 66 Royaume-Uni 63 Italie 60  Espagne 46 Canada 35 Australie 23 Pays Bas 16 Belgique 11 Portugal 10 Grèce 9 Suède 9 Autriche 8 Suisse 8 Danemark 5 Finlande 5 Norvège 5 Nouvelle Zélande 4 Irlande 4  Luxembourg 0,5 Malte 0,4 Islande 0,3

La Grèce marque une séparation entre le groupe des 11 pays les plus peuplés et des 11 pays les moins peuplés.

Le classement des 23 pays est le suivant (j’ai fait apparaître en gras les pays les plus peuplés) :

Norvège 9,93 Suède 9.73 Islande 9,58 NZ 9,26 Danemark 9,11 Suisse 9,09 Canada 9,08 Finlande 9,03 Australie 9,01 Pays Bas 8,92 Luxembourg 8,88 Irlande 8,72 Allemagne 8,64 Autriche 8,54 Malte 8,39 Royaume-Uni 8,31 États-Unis 8,11 Espagne 8,05 France 8,04 Belgique 7,93 Italie 7,85 Portugal 7,79 Grèce 7,45

Le score moyen des 11 pays les plus peuplés est de 8,34 et de 9,11 pour les pays les moins peuplés.

Pour expliquer cet avantage des petits pays, Il faut en revenir aux facteurs cités plus haut : la proximité du contrôle exercé par la population sur les élus ? La lutte contre l’extrémisme ? Le dynamisme lié à la mise en concurrence de systèmes différents ? Si nous avons longuement évoqué le deuxième thème parce qu’il nous paraissait intéressant dans l’absolu, il ne nous semble pas déterminant pour comprendre les différences observées. Les gouvernements des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Italie, de la France de l’Allemagne ou de l’Espagne peuvent difficilement être qualifiés d’extrémistes. De plus, l’avantage du modèle des petits pays devrait, selon notre analyse, être mis en relief par une comparaison des zones géographiques caractérisées par la multiplicité ou l’unicité des expériences politiques, examen qui ne peut être fait que sur une longue durée et en tentant d’exclure les facteurs liés à la culture spécifique de chaque zone.

Le meilleur candidat pour expliquer la plus grande liberté des citoyens des petits pays est probablement la plus grande proximité des dirigeants avec la population.

  1. Cet article ne fait qu’enfoncer, et encore maladroitement, des portes ouvertes.
    Si dans les petits pays cités les libertés s’exercent plus et/ou mieux c’est probablement à chercher dans leurs rapports historiques avec les grands pays. D’un côté les ex-colonnies à population européenne et on comprend aisément pourquoi : contrainte de dépendance et profil des colons qui souvent fuyaient quelque chose. La liberté devenait une valeur fondamentale de leur émancipation. De l’autre côté de petits territoires excentrés ou enclavés avec une démographie et des ressources naturelles moindres et aucune colonnie source d’enrichissement contrairement à leurs puissants voisins, grands rivaux par ailleurs. Comment assurer sa prospérité dans ce contexte ? Rester neutre (c’est à dire en dehors des rivalités de puissance) et ouvrir son pays aux échanges avec des politiques libérales afin de développer le commerce et l’industrie. La faible étendue territoriale et la taille démographique deviennent alors des atouts. Leur seul moyen de prospérer était encore plus de libertés que les grandes puissances.

  2. L’auteur serait-il un petit descendant de Vincent de Gournay ( laissez faire , laissez passer ) ?

  3. Le classement de la France risque de diminuer vu la croissance du nombre de maghrebins dans ce pays.

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