Le pillage de l’or des Belges par le bras armé de l’État

Publié Par Thibaut André, le dans Histoire de l'économie

Par Thibault André, depuis la Belgique.

or-lingotsFin des années 80, la situation politique et socio-économique de la Belgique n’est pas brillante : un endettement abyssal qui trône bien au-delà de 100% (ratio dette publique/PIB), des gouvernements qui se succèdent sans parvenir à enrayer la spirale des déficits budgétaires, une fiscalité qui relève des errements constructivistes plus que du respect des droits de propriété et un marché du travail anémique plombé par des charges sociales exorbitantes et une législation rigide. Rien de neuf sous le soleil, me direz-vous. On pourrait même arguer que, sous certains aspects, c’est encore pire maintenant.

Oui, l’endettement trône toujours au-delà de 100%. Oui, le déficit budgétaire était de 2,15% en 2013 (alors que nos politiques hurlent aux loups de l’austérité…). Oui, la fiscalité est encore plus confiscatoire et complexe avec de nombreuses niches fiscales. Oui, le code du travail et les charges sociales sont encore plus lourds et dissuasifs pour tout employeur sur le sol belge.

Mais cette époque au crépuscule des années 80 que l’on ne peut qualifier de bénie présentait au moins une caractéristique d’un autre âge : l’or. Ou plutôt les réserves d’or à hauteur de 1300 tonnes que la Banque Nationale de Belgique (BNB) possédait pour compte de ses actionnaires (50% + 1 action pour l’État belge et le reste en free float sur la bourse de Bruxelles, répartis entre petits porteurs et institutionnels). Certes, les accords de Bretton Woods n’existaient plus depuis 1973 mais ce stock d’or constituait néanmoins les bijoux de famille et pouvait fort bien retrouver toute sa capacité monétaire en cas de retour à l’étalon-or.

Jean-Luc Dehaene, premier ministre belge entre 1992 et 1999, a fort à faire pour les raisons susnommées. En outre, la révision constitutionnelle de 1993 provoquant la fédéralisation de l’État est une énième réponse aux querelles linguistiques et communautaires laissant entrevoir le spectre du séparatisme. Le pays va mal mais la situation n’est pas désespérée dans l’esprit de nos dirigeants politiques. La réalisation de l’Europe va bon train et son Système Monétaire Européen (SME) laisse entrevoir la création d’une monnaie unique, fixant ainsi à jamais (?!) les parités de change entre les États-membres participants. En outre, les accords de Schengen allaient entériner dès le 1er janvier 1993 l’ouverture de frontières et la libre circulation des personnes, marchandises et services au plan intra-communautaire européen. Sous la grisaille belge, le bleu de l’étendard européen était comme un coin d’azur. Restait à trouver le soleil étincelant d’un riche jaune doré.

La Belgique, ou plutôt son gouvernement a besoin d’argent. La solution de l’endettement par émission d’obligations souveraines n’est pas une voie acceptable. En effet, les critères de Maastricht pour l’entrée de la Belgique dans la monnaie unique impliquent entre autres que le ratio dette/PIB soit de maximum 60%. Avec un ratio de 137% au pic de 1993, on est loin du compte. Un compromis à la belge est trouvé au niveau de l’Europe afin de permettre à la Belgique d’entrer si cette dernière présente et respecte un calendrier de désendettement figé sur le papier. Pour respecter le dit calendrier, le gouvernement fait face à 5 possibilités concrètes:

  • réduire la fonction publique en termes d’effectifs,
  • vendre les canards boiteux (privatiser la plupart des entreprises publiques),
  • vendre des actifs avec productivité marginale à terme (vendre de l’immobilier public à potentiel et privatiser certaines entreprises publiques au monopole intéressant),
  • vendre les bijoux de famille (dont le stock d’or dans les coffres de la BNB),
  • lever de nouvelles taxes et de nouveaux impôts.

C’est évidemment vers les deux dernières possibilités que le gouvernement se tournera principalement, les trois premières ayant un impact néfaste en termes d’image vis-à-vis de l’électorat et de la clientèle des gouvernants. Ainsi, sous la pression du gouvernement Dehaene, la cession de cette « relique barbare »1, à savoir le stock d’or de la BNB, déjà amorcée depuis 1989 sous le gouvernorat d’Alfons Verplaetse, se fera à un rythme accru dès 1995 pour atteindre la masse astronomique de 1 000 tonnes d’or vendues en 1999. Il est à noter que, pour ne pas affoler les marchés et provoquer un effondrement du cours de l’or, Verplaetse, ami du ministre des finances sud-africain, avait déjà un accord en place dès 1989 pour procéder à la vente d’une à trois tonnes par semaine au fur-et-à-mesure que l’industrie aurifère sud-africaine procédait à l’écoulement de sa production sur les marchés internationaux. Le produit des cessions d’or rapportera à l’État un produit de l’ordre de 8,3 milliards d’euros versé sous la forme de dividendes sur les actions de la BNB détenues par l’État belge. Ce dividende en or déclenchera d’ailleurs un procès retentissant (voir ci-après).

Le graphique ci-après illustre l’évolution des réserves d’or belge sur les 135 dernières années.

Si certains contribuables belges non-adeptes du standard or ne pourront que hausser les épaules à la lecture de ces informations, l’auteur les invite à considérer le graphique reprenant le cours de l’or (USD/once d’or – once = 31 gr) sur les 40 dernières années. L’on ne pouvait trouver pire moment pour procéder à la cession de ces bijoux de famille, surtout à la vue du bull market (rallye haussier) qui s’ensuivit pour l’or tout au long des années 2000 et qui, d’ailleurs, n’a pas encore dit son dernier mot face à l’attitude complaisante de nos banquiers centraux actuels et de la crise de la dette souveraine en Europe. En moyennant le cours sur les 13 dernières années, à raison de 2 tonnes par semaine, cela fait un manque à gagner estimé de l’ordre de 30 milliards d’euros, soit près d’1/5 du budget actuel de l’État ou près de 10% de la dette publique.

Au final, nous retiendrons de ce triste épisode de la finance belge que le surendettement mène toujours à devoir se défaire de biens précieux, voire inestimables, de son patrimoine dans des conditions de marché pas toujours favorables. Tel fut le triste sort de 1000 tonnes d’or belge pendant les années 90.  Et comme si cela ne suffisait pas, la cession de l’or de la BNB et l’attribution de la totalité des bénéfices de la vente à l’État belge entraînera un procès retentissant mené par les actionnaires privés se déclarant floués (8,3 milliards d’euros pour l’État belge, rien pour les actionnaires privés) par cette inégalité de traitement bien que leurs actions de la BNB se rangeaient pari passu avec celles de l’État. Au terme de ce procès, dans un verdict surréaliste, la présidente du tribunal déclarera que, bien que l’or était comptabilisé à l’actif du bilan de la BNB (on-balance sheet item), celui-ci devait être requalifié d’actif fiduciaire, donc détenu pour compte de tiers, assimilant ainsi l’or à un élément hors-bilan (off-balance sheet item) dont le produit de la vente était destiné à son tiers-propriétaire, c’est-à-dire l’État belge. L’ordre des réviseurs comptables n’a pas ri. Les actionnaires privés non plus.


Sur le web.

Sources :

  1. Cette expression fut utilisée au sujet de l’or par l’économiste John Maynard Keynes, avocat de la relance économique par l’endettement et les dépenses de l’État.

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  1. Mais est-ce que dans l’autre sens, cher Thibaut, l’escroquerie n’aurait pas été équivalente, vu que l’actionnariat aurait opéré une redistribution privée des bénéfices de monopole public?

    De là à dire que ce loup était prévisible…

    1. Schirren il y a une différence entre se faire dépouiller par un monopole public et privé. La possibilité de choisir autre chose. Et de ne pas dubir la visite des gros bras de cet Etat.

      Et si il n’y a pas de choix interrogez vous sur les règlements de l’Etat qui l’en empêchent

  2. Sarko aussi a vendu des tonnes d’or……en catimini …! et au plus mauvais moment pour maintenir des emplois de fonctionnaires ,d’employes territoriaux , et de complaisance….

    1. pas en catimini du tout, il l’a annoncé à l’avance et s’en est vanté.
      « Au plus mauvais moment », c’est toujours facile à dire a posteriori, et rien n’interdisait au peuple, où à ceux qui flairait d’avance la bonne affaire (vous en étiez ?) d’acheter cet or.
      Enfin, toute privatisation est a priori excellente, et ce genre d’opération en est une.