Goodyear : Montebourg se trompe, le président de Titan aussi

Publié Par Alexis Vintray, le dans Économie générale, Politique

Dans la polémique qui oppose dans les médias le patron de Titan et Arnaud Montebourg, il est tentant pour les libéraux de choisir l’américain. Pourtant entre deux maux il vaut mieux parfois s’abstenir, ou au moins ne pas idéaliser des discours aux motivations matérielles.

Par Alexis Vintray.

Déjà sévèrement épinglé par le patron de Mitsubishi France, Jean-Claude Debard, Arnaud Montebourg est à nouveau attaqué avec force par un patron, cette fois américain : Maurice M. Taylor, patron de Titan. Quoi de plus tentant pour un libéral que de rejoindre ces grandes gueules qui disent leurs quatre vérités à un Arnaud Montebourg qui ne réussit qu’une chose, faire fuir les entreprises hors de France à coup de menaces et de discours protectionnistes ?

Le discours du patron de Titan, peut en effet sembler bien attirant : comme Contrepoints le résumait dans la traduction exclusive de la lettre du patron américain, « il fustige les méthodes de production française, la collusion entre les syndicats et l’État, ainsi que l’arrogance et l’inutilité du gouvernement français ». Bref, un discours compatible avec les idées libérales à première vue. Et en effet, en rappelant que la sortie de crise ne se fera pas contre mais avec les entreprises, M. Taylor a parfaitement raison. En fustigeant le gâchis humain causé par les syndicats, il a tout autant raison.

Mais, en creusant, on réalise bien vite que le discours du patron de Titan n’est que partiellement libéral, et que les libéraux feraient fausse route en soutenant inconditionnellement de tels discours.

Le premier point, le plus évident, c’est que ce patron, et c’est naturel, défend avant tout son intérêt propre. En creux, il se fait l’avocat d’idées protectionnistes pour protéger ses bénéfices, obtenir la protection de l’État pour ses activités, avec un chantage à l’emploi qui coûtera à tout un peuple pour défendre les profits de quelques uns. Souvenez-vous de l’exemple similaire des taxes anti-dumping sur les briquets : chaque année, pour « sauver » un emploi, cela coûtait 330 000€. Rien de bien libéral là-dedans, au contraire un discours à dénoncer.

La seconde erreur, c’est d’insister à l’excès sur le temps de travail, alors que c’est une donnée de plus en plus secondaire dans nos économies modernes. Est-il même besoin de dénoncer la caricature et l’excès du patron de Titan quand il écrit : « Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures » ?

Que les travailleurs travaillent de moins en moins, c’est dans la logique des choses, grâce à l’efficacité toujours plus grande du travail humain que l’économie de marché et la division du travail permettent. Pour que la France sorte enfin du marasme dans lequel ses politiques l’enferment depuis quarante ans, ils feraient mieux de se concentrer sur la flexibilité du marché du travail et sur la liberté contractuelle. Pour qu’un patron n’ait plus peur d’embaucher car il ne pourra jamais se séparer de son collaborateur s’il ne fait pas l’affaire. Pour que les jeunes ne soient plus les victimes d’un marché du travail à deux niveaux où les syndicalistes défendent ceux qui ont déjà tout. Le temps de travail est accessoire, et doit surtout être laissé dans le champ de la négociation, pas dans celui de la loi. Oui, il est scandaleux que des syndicats dangereux imposent des conditions de travail qui condamnent à la faillite des entreprises, mais se focaliser sur ces exceptions met l’accent sur le problème du temps de travail qui n’est que secondaire.

La troisième erreur, c’est de résumer le débat à une question de coûts salariaux, comme si la France et les pays développés étaient condamnés à perdre face à des économies disposant d’une main d’œuvre bon marché. À en croire son président, « Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin ». Mais qui croit sérieusement à ce genre de discours, à part les protectionnistes qui tentent de faire peur pour obtenir des subsides ?

L’Insee l’a déjà montré à de nombreuses reprises, les délocalisations sont un phénomène négligeable : pour la période 1995-2001, 13.500 emplois par an ont été perdus dans le secteur industriel à cause des délocalisations, dont plus de la moitié vers des pays à hauts salaires. Un chiffre à comparer aux 6,8 millions d’emplois dans le secteur secondaire en France… De même, la Chine est un pays si attirant pour délocaliser que le Boston Consulting Group prévoit qu’il sera plus intéressant de produire aux États-Unis qu’en Chine dès 2015 ! Une étude confirmée par celle du think tank britannique Civitas, The Boomerang EconomyLa France, comme les États-Unis, a toutes les cartes en main dans le jeu de la mondialisation.

Pour des libéraux, soutenir trop activement ces discours séduisants mais surtout motivés par la défense d’intérêts, c’est donner le bâton pour se faire battre en confondant capitalisme de connivence et capitalisme libéral : si l’on écoutait le patron de Titan, il faudrait subventionner ses pneus, puisque les autres le font, et forcer les salariés à travailler plus, pour ne pas succomber devant le « péril jaune »[1]. Vous appelez ça du libéralisme ? Vous voulez y être associés ? Le libéralisme, ce n’est pas la défense des patrons face aux salariés. Quand bien même le représentant des salariés s’appelle dans ce cas CGT…


Note :

  1. Le dit patron se défend de telles visées dans des entretiens parus ultérieurement

Laisser un commentaire

  1. Pas vraiment persuadé par cet article ! « le temps de travail, une donnée de plus en plus secondaire » ? Mais si on ne travaille que 3 heures, pourquoi être payé pour 8 heures ?

    En revanche, d’accord pour le protectionnisme. L’argument apparemment de bon sens « puisque les autres pays subventionnent leur industrie, faisons pareil » ne tient pas, mais il faut déjà faire une petite analyse « autrichienne » pour le comprendre.

    1. un discours libéral moyen !!

      Si on en était à ce stade en France,avec des patrons qui osent dire ce qu’ils pensent en libéral « moyen » nous serions surement moins dans la mouise !
      et puis ,un type de droite de bistro ferme sa « gueule » en sortant du bistro ; ce qui ne semble pas être le cas ici !
      Un discours libéral intelligent c’est quoi : ce monsieur a un discours qui correspond au contexte dans lequel sa société évolue. Il demande au gvt américain, l’application de la loi qui interdit les subventions gouvernementales (américaines ou chinoises)

  2. Si l’on doit attendre de quelqu’un d’être 100% d’accord avec lui pour prendre parti, on se retrouve vite bien seul… Ce monsieur a dit de bonne vérités, qui sont nécessaires à dire. Montebourg est un con, la CGT est une abomination, la France n’est pas compétitive, et si, le temps de travail compte. La loi sur les 35H fut d’ailleurs une catastrophe… Quant au protectionnisme, il défend son intérêt, ce qu’on peut comprendre. Le reste n’en est pas moins vrai.

  3. Très bon billet.

    Cependant une petite coquille à la fin « le représentant des salariés s’appelle dans ce cas CGT »….euh non la CGT ne représente que ces intérêts et ceux du gouvernement…

  4. Même si on peut effectivement l’interpréter, il n’est pas dit clairement que le PDG demande l’aide de l’Etat…

    Il est évident qu’il est hors de question de « défendre » toute tentative de protectionnisme, et que la lettre du PDG est caricaturale.

    Quitte à interpréter la lettre du PDG, on peut très bien concevoir qu’il dénonce le fait que non seulement lui n’est pas aidé, à l’instar de l’Etat Chinois pour ses entreprises (et là oui, il est heureux que ce ne soit pas le cas), mais qu’en plus les gouvernements communistes français et américain l’empêchent de travailler et de donner du travail, je comprends son courroux !

    Je ne suis pas pour le procès d’intention, et ce n’est pas parce qu’il dénonce les subventions d’un côté qu’il demande pour autant l’aide de l’Etat de l’autre (quand bien même l’aide de l’Etat l’arrangerait, il est évident que les libéraux la dénoncerait), il m’a semblé comprendre qu’il demandait à reprendre la partie pneus agricoles ! Pourquoi l’obliger à reprendre plus d’activités déficitaires ? Il aurait pu « sauver » les emplois sur les pneus agricoles, et avait même consenti à ne pas fermer la division tourisme !

    Bien entendu le PDG défend son intérêt propre. Il a bien raison, s’il y a un principe que les libéraux doivent défendre avec force, c’est de donner l’assurance à tous de pouvoir défendre leurs intérêts propres, i.e. sans entrave de l’Etat (sans subventions, sans forcer « à négocier » avec des communistes).

    C’est comme ça que l’on fait venir des entreprises, c’est comme ça que l’on fera venir des entreprises en France.

    Ne nous y trompons pas, je n’ai pas le sentiment de défendre les patrons face aux salariés, mais bien la liberté économique et contractuelle, et au-delà le travail des salariés.

    1. « Les Chinois inondent le marché français de pneus – ainsi que toute l’Europe – et pourtant vous ne faites rien. Le gouvernement chinois subventionne tous les fabricants de pneus. Dans cinq ans, Michelin ne sera plus en mesure de produire de pneus en France. La France va perdre son activité industrielle parce que son État est plus qu’un État. »

      Il ne demande pas explicitement l’aide de l’Etat, mais il n’en est pas loin!

      1. Justement, si il n’en est pas loin, c’est donc qu’il n’y est pas. C’est bien ce que je dis, c’est lui faire un procès d’intention.

        Lui faire un procès d’intention revient à s’autocensurer de dénoncer ce qui doit l’être pour un libéral, au motif que potentiellement il « pourrait » y avoir autre chose à dénoncer.

        On parle quand même d’un gouvernement qui oblige une société qui va nous fournir du travail à négocier avec des communistes. Et là, ce n’est pas qu’on en est pas loin, c’est qu’on est en plein dedans.

        Au demeurant, il était prêt à travailler en France sachant qu’il serait matraqué fiscalement (et qu’il n’aurait pas de subvention), mais il ne faut tout de même pas pousser mémé dans les orties, ni pépé dans les pétunias !

        1. Je suis tout à fait d’accord avec de nombreuses remarques que Mr Taylor a fait dans sa lettre, mais je pense que l’auteur à raison d’attirer l’attention sur le danger de défendre un protectioniste notoire, qui appelle (à demi-mot, je le concède) à plus de protectionisme.

          Comme vous le rappeler plus bas, il est normal de vouloir défendre ses intérêts, mais par contre, pas en utilisant l’Etat pour parvenir à ses fins. Si son intérêt (tel qui le dit lui même) était vraiment de partir en Chine produire moins cher, pourquoi écrit-il cette lettre? Son intérêt ici semble plus un appel à l’intervention de l’Etat dans un conflit social, plus un appel au protectionisme, adressé au ministre français du protectionsime. Le ton de la lettre relève apparemment de sa technique personelle de négociation (si on en croit sa réputation)…

          1. Sur l’utilisation de l’Etat pour parvenir à ses fins… Il n’y a pas de débat. On est tous d’accord. Mais même si je m’interroge également, je ne suis pas convaincu qu’il appelle au protectionnisme pour autant. En tout cas pas au point de ne pas dénoncer le diktat français.

            Tout ce que je constate est que le fait de dénoncer ce qui se passe ailleurs, ne veut pas forcément dire que l’on veuille que ce soit appliqué ici.

            Pourquoi? Parce que je crois qu’avec l’internationalisation, les entreprises ont compris que les politiques sont tellement différentes d’un pays à l’autre, que la gestion de celles-ci dans le business devient de plus en plus une tare incontrôlable.

            La république française est une république bananière : essayez donc de prévoir un business plan ne serait-ce que d’une année sur l’autre, chaque loi de finance vient vous ponctionner de plus en plus y compris lorsque vous revenez à peine dans le profit (double plafonnement français de l’imputation des déficits).

            Comprenez que pour une entreprise locale, il est très facile de demander le protectionnisme de l’Etat (avec le chantage à l’emploi), dans le cadre de l’Europe c’est certainement faisable mais beaucoup plus compliqué.
            Aussi, je ne crois pas que dans la mondialisation les entreprises de dimension internationale puissent vouloir être sous perfusion de l’Etat.

            « Si son intérêt (tel qui le dit lui-même) était vraiment de partir en Chine produire moins cher, pourquoi écrit-il cette lettre? »

            Je ne crois pas que son intérêt était d’aller produire en Chine, car le marché européen est plus à sa portée et lui aurait permis d’ouvrir une ligne de vente locale. S’il avait voulu ouvrir en Chine il l’aurait déjà fait et n’aurait pas perdu son temps pendant 6 mois à négocier (il était même prêt à ne pas fermer la division tourisme pour avoir le business). Sa menace à la Chine sonne clairement comme la présentation de sa déception.

            « Son intérêt ici semble plus un appel à l’intervention de l’Etat dans un conflit social, plus un appel au protectionnisme, adressé au ministre français du protectionnisme. »

            Sur l’appel au protectionnisme, bien que ce soit possible, je n’y crois pas trop… En revanche, un appel à l’intervention de l’Etat dans un conflit social ?? Si il y a conflit, c’est certainement parce que la réglementation de l’Etat via le Code du travail, permet ce conflit social.

            Je reste persuadé que si l’on supprimait tout simplement le Code du travail, ce genre de problème ne se poserait pas.

          2. ce que j’ai compris:
            aux USA, il dépense des millions de dollar d’avocats pour obliger l’état américain(les juges) à appliquer la loi américaine qui interdit et/ou punit les sociétés qui lui font une concurrence déloyale non pas parce que les chinois travaillent pour moins cher, mais parce que le gvt chinois subventionne la production!

    2. +1

      Un patron qui ne dénoncerait pas les subventions illégales que touche son concurrent serait un abruti et ne resterait pas longtemps patron et ses ex-employés (chômeurs) auraient raison de lui en vouloir.

  5. Le capitalisme de connivence est en effet applicable au discours de Taylor; il serait étonnant de voir l’opinion adhérer à ce conflit en faveur de l’américain; un nouveau mauvais coup desservant la vraie nature du libéralisme, déjà si déformé par les chantres du tout-état. Polémique « miroir aux allouettes » plutôt contre-productive quand on l’analyse de près.

  6. Il faut quand même relativiser, apprécier la comédie et ses acteurs. D’un côté un mirliflore qui n’a pu vivre grassement que sur le dos des autres, un assisté social et de l’autre un capitaliste qui fait vivre des milliers de famille.

    1. Innocent !

      Tout le monde prêche pour sa paroisse.

      Le jour où vous aurez compris que les intérêts des uns servent les intérêts des autres, vous ne vous sentirez plus obligé de donner de petits noms du style « yankee ».

  7. 2015 retour à l’emploi, et avec un cycle de 5 ans ici 5 ans là-bas les salaire seront divisé par 2 en moyenne. Ou peut être devrait-on dire que l’on débarque que la moitié des employés.

    1. Je me demande bien qui va maintenant reprendre l’usine ou ses ouvriers. Ou une autre, tant que l’Etat fera courir de pareils risques à ceux qui le feraient. Ne me dites pas qu’il y a toujours quelqu’un pour reprendre une usine s’il peut faire de l’argent avec : ça n’est vrai que si le risque de voir l’Etat s’immiscer dans le jeu et prendre parti contre le repreneur est suffisamment faible.

    2. lafayette: « 2015 retour à l’emploi, et avec un cycle de 5 ans ici 5 ans là-bas les salaire seront divisé par 2 en moyenne.  »
      ————————————————————————————-

      Ça fait 30 ans que la France traine ce chômage comme un boulet insoluble et 38 ans qu’elle n’a pas signé un budget positif. Cette crise c’est celle de la facture et de la sur-réglementation qui devient insoutenable pour la société et on n’a même pas encore une crise sérieuse de la dette en cours. Ça va arriver.

      Meanwhile dans d’autre pays: 30%-40% de dettes, budget en équilibre voir positif et 3%-5% de chômage. Tout n’irait pas trop mal si il n’y avait les junk-state comme la France en passe de s’effondrer complètement.

  8. L’avenir nous dira.
    Perso, mon constat est que
    >nos entreprises partent, suffit de voir les chiffres.
    >La chine est passé en premiere place en terme d’echanges economiques, devant les USA
    >Nous passons la moitié de notre temps à lutter contre les paperasses de l’administration, temps que nous ne pouvons pas consecrar à la clientele
    >Notre legislation du travail n’incite pas à embaucher, en tout cas me concernant, je considère comme suicidaire

  9. oui etr non …
    Si je passe devant une boutique offrant une marchandise peu excitante et trop chère, et que je décide de passer mon chemin en m’en expliquant à la commerçante, je ne fais aucun chantage, j’énonce un fait.
    Quà terme les progrès permettent de produire plus en se foulant moins est une évidence, mais tant qu’il y a du pain sur la planche, il faut y aller. Et quand on est engagé et salarié pour faire 35 heures, l’honnêteté élémentaire est de les prester.
    Pour les coûts salariaux, ils pèsent de moins en moins au fur et à mesure de l’automatisation (c’est la fameuse compétitivité qui ne doit rien aux travailleurs, mais bien aux investissements). Le libéral considère à juste titre que le salaire est de convenance réciproque (intuitu personnae), et ne concerne pas les tiers, genre Etat ou syndicats. Personne ne demande de subsides, mais juste qu’on foute la paix aux entreprises et aux salariés.

    1. D’ici que le cote d’azur devienne une plage déserte, ca ne va pas attirer les riches pendant encore des lustres… Eux aussi passent devant le magasin sans acheter !