Le monde enchanté du Livret A

Publié Par Jean-Yves Naudet, le dans Économie générale, Monnaie et finance

Triomphe de l’épargne populaire : le Livret A reste le placement préféré des Français, avec 325 milliards d’euros de dépôts.

Par Jean-Yves Naudet.
Publié en collaboration avec l’aleps.

C’est un vrai compte de Noël – à défaut d’un conte – que nous livre l’actualité, en ce temps de l’Avent, avec le monde enchanté du livret A. C’était déjà une promesse du candidat Hollande : doubler le plafond du Livret A, promesse pour l’instant partiellement tenue, avec un plafond en hausse de 25% au 1er octobre. Le miracle s’est produit, puisque les dépôts ont fortement progressé. De quoi se réjouir sans doute. À quelques détails près, car tout conte a ses sorcières, qui jettent le mauvais sort. S’agissant d’une épargne administrée, détournée des placements productifs, il est clair que le conte se terminera mal.

L’épargne administrée, une spécificité française

Nous avons déjà eu l’occasion de parler ici même du livret A et de son petit frère, le bien nommé Livret de Développement durable. C’est une curiosité bien française, qui fait partie de ces originalités que le monde regarde comme on observe une réserve d’animaux préhistoriques : l’épargne administrée. Dans toutes les économies de marché, l’épargne est libre. Cela veut dire que les taux varient librement, ne sont pas les mêmes d’une banque à l’autre, que chaque compte a ses caractéristiques, et que l’on peut signer le contrat de son choix. On choisira le meilleur placement, compte tenu de ses besoins ou de sa préférence pour le temps ou pour le risque.

La France n’aime pas le libre contrat ; elle préfère la bonne vieille régulation, pire encore l’administration, dans toute sa délicatesse. Pendant longtemps l’épargne française a été presque totalement administrée, les taux fixés par l’État, les plafonds aussi, et d’ailleurs les grandes banques étaient dans la main du gouvernement. Le marché unique européen, les règles de la concurrence nous ont amenés à évoluer quelque peu, mais l’épargne administrée a de beaux restes, dont le livret A est le plus beau fleuron. Certes, il n’est plus le monopole de La Poste ou des Caisses d’épargne, on peut en ouvrir dans n’importe quelle banque, mais comme les règles sont strictement les mêmes, la concurrence est elle aussi à la française : elle s’appelle uniformité au lieu de diversité.

Une formule inventée par un énarque dépressif

Pour l’essentiel, le taux est fixé par l’État, il existe un plafond maximum de dépôts et les intérêts sont défiscalisés, privilège dont ne bénéficient pas les autres placements. Voilà de l’arbitraire étatique dans toute sa pureté. Même si la formule est bien connue, on ne peut résister au plaisir de rappeler comment est calculé le taux du livret A : « Le taux est égal, après arrondi au quart de point le plus proche ou à défaut au quart de point supérieur, au chiffre le plus élevé entre la moyenne arithmétique entre, d’une part, la moitié de la somme de la moyenne mensuelle de l’Euribor 3 mois et de la moyenne mensuelle de l’Eonia (exprimées avec deux décimales) et, d’autre part, l’inflation en France mesurée par la variation sur les douze derniers mois connus de l’Indice INSEE des prix à la consommation de l’ensemble des ménages hors tabac (exprimé avec une décimale) et l’inflation majorée d’un quart de point. ».

Le plus intéressant est à venir : après cette éblouissante formule, inventée probablement par un énarque dépressif, on apprend que le gouvernement n’est pas obligé de respecter la formule, quand les résultats ne lui plaisent pas ; c’est ainsi que le taux aurait dû passer il y a quelques mois à 2,75% et que le gouvernement précédent a préféré le fixer à 2,25%. Enfin, il existe un plafond autorisé de dépôts, plafond que le candidat Hollande voulait doubler d’un coup, et que le Président Hollande a accru de 25%, en attendant une prochaine hausse.

Vive l’épargne ?

Le Livret A et autres LDD restent les placements préférés des Français, avec 325 milliards d’euros de dépôts ; la défiscalisation attire beaucoup de monde, même si le taux est faible et arbitraire ; et la hausse du plafond a eu les effets souhaités par le gouvernement Ayrault : accroître d’un coup massivement les dépôts : 21,3 milliards d’euros en plus pour le seul mois d’octobre. On parle de 60 milliards pour les mois à venir. Triomphe donc de l’épargne populaire, même si on peut se demander si cette progression, due au passage du plafond à 19 250 euro (donc 38 500 pour un couple, ayant deux livrets A) a concerné vraiment le « peuple » au sens du Président Hollande, qui « n’aime pas les riches ». 38 500 euros d’épargne liquide (sans compter les LDD), ça ne semble pas concerner d’abord le Smicard.

Deux choses me chagrinent. La première est la cohérence des décisions gouvernementales. Voici un gouvernement keynésien – le ministre de l’économie l’a rappelé – qui encourage l’épargne. Or Keynes, comme son ancêtre Malthus, considérait que l’épargne était la source de tous les maux, l’économie étant en crise « faute de débouchés ». Dans les années 30 Keynes suppliait à la radio la ménagère anglaise d’aller dépenser son argent en achats de consommation ; voici que nos néo-keynésiens considèrent l’épargne comme un bienfait ; il nous semblait que c’était plutôt les libéraux et les descendants de Jean-Baptiste Say et de l’économie de l’offre qui défendaient l’épargne. Mais ne boudons pas notre plaisir car il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent que pour 99 justes qui restent dans le droit chemin.

Il y a épargne et épargne, l’administrée et la libre !

Nos keynésiens sont convertis à l’épargne, mais ils restent socialistes. Donc il y a épargne et épargne. La mauvaise, c’est l’épargne libre, celle à taux négocié, déposée dans les banques, qui s’en servent pour financer les entreprises, ou celle qui est investie en bourse, le fameux temple du capitalisme. Et la bonne, l’épargne administrée, qui permet aux énarques de faire joujou avec les taux, les plafonds et les privilèges fiscaux. Voilà qui nous fait dire que ce mauvais compte va tourner au cauchemar.

Nous défendons l’épargne, mais l’épargne libre, celle qui va financer les investissements rentables, c’est-à-dire les seuls investissements d’avenir, durables. Or l’argent du Livret A va pour l’essentiel à la Caisse des Dépôts, qui s’en sert pour financer les opérations publiques : la construction d’HLM, comme si cela pouvait résoudre la grave question du logement, qui meurt faute de liberté, mais aussi les équipements des collectivités locales, comme si elles n’étaient pas déjà surendettées.

L’épargne est ainsi utilisée avant tout pour financer des dépenses publiques, comme si les dépenses et les dettes publiques n’étaient pas déjà beaucoup trop élevées. Et la Caisse des Dépôts n’en sera que plus à l’aise pour jouer à la vraie banque grâce à sa filiale à 50% (le reste étant détenu…par l’État), la Banque Publique d’Investissement. Celle-ci a théoriquement pour but de financer les PME, comme si les banques ne pouvaient le faire, et en réalité visera à aider les régions à prendre des participations dans des entreprises. En français ? Des nationalisations partielles.

Pendant ce temps, l’économie française s’enfoncera dans la récession, faute pour ses entreprises de trouver une épargne libre pour financer les investissements productifs et plus généralement faute de liberté. Le monde enchanté et trompeur du Livret A est un symbole de plus de l’aveuglement français. Les sorcières étatiques ont encore frappé. Bon Noël quand même.

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  1. J’ai la nette impression que la France dévale une piste noire tout schuss avec un gros Sapin à l’arrivée.
    La dernière de Duflot… extraits du dispositif sur les futurs casbahs
    – Des pénalités multipliées par 5 pourront être appliquées par les préfets pour les municipalités qui feraient preuve de mauvaise volonté;
    – Le constat de vacance d’un logement est abaissé de 18 à 12 mois. Au-delà, il pourra être taxé ou réquisitionné;
    – Un propriétaire aura un délai de 24 mois pour faire des travaux et louer son bien avant qu’une procédure de réquisition ne soit lancée.

  2. « Aider les régions à prendre des participations dans des entreprises. En français ? Des nationalisations partielles. »

    Enfin quelqu’un qui le note, merci à l’auteur ! L’analyse des conséquences pratiques de ces nationalisations doit être faite. Quelques pistes :
    – perte financement bancaire privé pour ceux qui se seront vu refuser un financement public
    – sujétion étatique renforcée par le chantage croisé au financement d’un côté, au contrôle fiscal de l’autre
    – malinvestissement piloté par les édiles locaux
    – marché du travail transfiguré : favoritisme et pantouflage assuré pour les amis du pouvoir (régional), chômage de longue durée et bas salaires pour les autres
    – les entrepreneurs ont intérêt à prendre leur carte du parti s’il veulent survivre…

    Au final, la BPI (décidée par Sarkozy, mise en oeuvre par Hollande) est une tentative à peine dissimulée de prise de contrôle de 100% de l’économie (80% était décidément insuffisant). Rarement la France a été aussi proche de réaliser l’utopie socialiste.

  3. Le possible piège sous-jacent de ce doublement du plafond est que le montant de l’épargne ainsi collectée pourrait servir de base de calcul à un « emprunt » obligatoire, similaire à l’impôt sécheresse des années 70, dont le taux serait lié au cours des chaussettes en kevlar ou de l’andouillette de Troyes.

  4. Je rappelle que le Livret A est un placement sans risque du fait que l’Etat est garant des dépôts. Cependant, leurs caisses sont vides et leur ratio dette/PIB est sur une tendance haussière.

    En gros, il n’existe pas de placements win-win. Malheureusement, les Français seront toujours désinformés en terme d’investissements financiers.

    1. « il n’existe pas de placements win-win » : il n’existe pas de placement public win-win, car le secteur public ne crée aucune richesse, par nature, par construction, par destination. Les placements win-win existent : ils sont volontairement consentis, donc privés.