Empreinte écologique ou inégalité ?

Publié Par Anton Suwalki, le dans Environnement, Sujets de société

Peut-on à la fois réduire l’empreinte écologique et améliorer la situation matérielle des plus pauvres ?

Par Anton Suwałki

Les exaltés qui publient La décroissance s’en moquent, n’hésitant pas à adopter des slogans tels que « vive la pauvreté » [1], affichant sans fard leur morgue envers ceux qui vivent le plus chichement ou peinent à boucler leurs fins de mois. D’autres essaient laborieusement de faire croire que la décroissance est conciliable avec une réduction des inégalités, en mettant en avant des « évidences », ô combien trompeuses : c’est le cas d’Hervé Kempf pour qui « les riches détruisent la planète ». Donc si on prenait aux riches… Jean Gadrey, le professeur d’économie qui semble avoir converti Alternatives économiques à la vogue de la décroissance, lui emboîte le pas : il prône de prendre « un peu » aux riches pour donner aux pauvres et tente de marier cela avec son prêche décroissant, en faisant porter la responsabilité de la prétendue crise écologique sur les riches : plus on est riche, plus on pollue !

Dans les pays dits développés, les plus riches exercent-ils plus de pression sur l’environnement que les plus pauvres ? La question importe si l’on pense – ce qu’oublient nombre de discours écolos – qu’on ne résoudra pas la crise écologique sans une forte réduction des inégalités.

Il est vrai que les riches ont plus de moyens que les pauvres de prendre des mesures écologiques et de « consommer plus vert ». Mais, vu l’ampleur des inégalités de consommation, cela ne suffit pas à contrebalancer la tendance à ce que les plus hauts revenus aient une pression écologique nettement supérieure à celle des bas et moyens revenus.

Et de se baser sur une étude canadienne « solide » établissant que les 10% les plus riches ont une empreinte écologique 2,5 fois supérieures à celle des 10% les plus pauvres.

(Dessin de presse : René Le Honzec)

On attendrait d’un professeur d’économie un peu plus d’esprit critique que des comptables bornés de l’« empreinte écologique ». Il reprend celle-ci intégralement à son compte. Nous n’allons pas recommencer une énième discussion sur les vices de cette approche. Contentons-nous de constater que même en acceptant de se placer sur ce terrain, Gadrey a tout faux.

Premièrement, remarquons que l’empreinte écologique des 10% les plus pauvres (5 ha par personne) dépasse de très loin les supposées capacités de la terre (1,7 ha par personne) : s’il était honnête, Gadrey ne devrait pas seulement prôner d’étêter les revenus des riches, il devrait aussi s’attaquer aux plus pauvres des pays riches. Mais bien plus, il devrait s’abstenir de prôner une redistribution des revenus, qui amènerait à coup sûr une augmentation de l’empreinte écologique.

Les 10% des Canadiens les plus riches ont une empreinte écologique 2,5 fois supérieure aux 10% les plus pauvres, nous assène-t-il. Il s’abstient de nous dire que c’est pour un revenu moyen 4,1 fois supérieur , et qu’ils « polluent » donc moins proportionnellement aux pauvres ! [2] Comment cela se fait-il ? La raison essentielle n’est certainement pas dans le fait que les riches seraient plus vertueux, plus «éco-responsables » :

1° La propension à consommer décroît avec le revenu, en conséquence toute fraction du revenu global transférée des plus riches vers les plus pauvres a pour conséquence d’augmenter la consommation globale.
2° « Nul doute que les écarts seraient bien plus importants si l’on avait des données sur l’empreinte écologique des ‘ultra riches’, avec leurs somptueuses résidences principales et secondaires, leurs yachts et jets privés, les personnels à leur service et leur consommation ostentatoire. » Gadrey peut toujours chercher à nous indigner en mettant en avant la consommation ostentatoire d’une infime minorité de la jet set, celle-ci n’est qu’une goutte d’eau dans la mer de l’empreinte écologique.

Non seulement les riches consomment moins en proportion de leur revenu, mais la nature de leur consommation diffère : le prix des produits qu’ils achètent n’est pas proportionnel aux ressources physiques ou énergétiques utilisées pour les produire : une voiture de luxe valant dix fois le prix d’une voiture de « pauvre » n’a pas une empreinte écologique dix fois supérieure à celle-ci. Une villa sur la côte d’azur à €3.000.000 n’a pas une empreinte écologique 20 fois supérieure à celle d’un pavillon en banlieue de Limoges. L’empreinte écologique d’une coupe de cheveux à €200 dans un salon de coiffure mondain ne vaut pas 10 fois celle d’une coupe à €20 chez un « petit » coiffeur. On pourrait décliner les exemples à l’infini. La conséquence de ceci s’ajoute à celle de la propension supérieure à consommer des pauvres : la redistribution entraîne une augmentation de la consommation et de la « densité » physique et énergétique de celle-ci.

Ces gens qui se veulent (encore ?) progressistes n’oseront certainement pas se l’avouer : réduire l’« empreinte écologique » impliquerait de s’attaquer, non pas aux plus riches, mais à la consommation de masse. C’est d’ailleurs ce que veulent les décroissants purs et durs qui s’assument et vouent une véritable détestation à celle-ci. Le slogan « Vive la pauvreté » prend là tout son sens. Si l’empreinte écologique de l’immense majorité des habitants des pays riches est considérée comme excessive, pourquoi prôner une redistribution qui ne ferait qu’aggraver le problème, à part pour faire avaler la pilule de la décroissance au lectorat d’Alternatives économiques ?

Au fond, Gadrey doit bien entrevoir le problème lorsqu’il conclut :

Il reste que, si Hervé Kempf a raison d’écrire que « les riches détruisent la planète », l’empreinte écologique de l’immense majorité des habitants des pays riches est aujourd’hui excessive, parce que le système de production et d’orientation des modes de vie est sous la coupe des acteurs de l’accumulation illimitée et de la surexploitation simultanée des personnes et de la nature. Ce n’est pas d’abord par leur consommation que les (très) riches nous enfoncent dans la crise écologique, c’est par leur pouvoir économique et financier exorbitant. Cela donne une idée des solutions : les « petits gestes pour la planète » ne suffiront pas. C’est le pouvoir de la ploutocratie qu’il faut réduire.

Passons sur le fait que « ploutocratie » évoque plus la rhétorique d’extrême droite que celle de la gauche traditionnelle. L’orientation des modes de vie serait donc sous la coupe des acteurs de l’accumulation illimitée ? Prenons un seul exemple : si le téléphone portable, Internet etc. se sont imposés facilement au détriment des signaux de fumée ou du pigeon voyageur, ne serait-ce pas, tout simplement, parce que l’immense majorité les trouve plus pratiques et peut les obtenir à un prix abordable, plutôt qu’à cause d’une orientation des modes de vie programmée par quelques sordides comploteurs de l’« accumulation illimitée » ?

Publié avec l’autorisation de l’auteur.

Notes :

[1] Sur les outrances et provocations des décroissants, lire notamment : « Merde à la décroissance » par Yann Kindo et « La décroissance ou la gauche réactionnaire » par Luc Marchauciel.
[2] Chiffre de seconde main trouvé sur Internet pour le Canada, et d’ailleurs étonnamment faible : les chiffres cités par Gadrey pour la France proviennent du site de l’Insee : le rapport inter déciles (revenu moyen des 10% les plus riches/ revenu moyen des 10% les plus pauvres) serait de 6,6.

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