Quand le terrorisme était une valeur républicaine

Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française.

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Quand le terrorisme était une valeur républicaine

Publié le 28 juillet 2022
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Si la réalité du terrorisme est ancienne, le mot français est un héritage de la Révolution française. La Première République est née dans et par la Terreur.

La monarchie à peine renversée, une première Terreur pousse les révolutionnaires à massacrer dans les prisons de Paris plus de 1000 détenus considérés comme des « ennemis de l’intérieur » prêts à égorger les « patriotes » en septembre 1792. La plupart des victimes étaient de banals détenus de droit commun. Les éléments radicaux ne cessent de faire pression sur les organismes officiels, contraints ainsi d’adopter une politique visant à faire peur aux ennemis de la Révolution, ces comploteurs, ces traîtres, ces puissances étrangères qui veulent, dans l’esprit des révolutionnaires, « terroriser » les partisans de la Révolution. La Terreur réelle répond à une menace terroriste contre-révolutionnaire fantasmée.

Dans la situation de guerre où la France révolutionnaire est en guerre contre l’Europe coalisée, toute opposition est traduite comme une « trahison ». La Seconde Terreur, légale cette fois, se met en place. Comme le déclare Danton : « soyons terribles pour dispenser le peuple de l’être ». L’argument est toujours repris par les historiens : la Terreur légale a permis d’encadrer la violence et donc éviter une violence plus grande encore. « Il est temps d’épouvanter tous les conspirateurs » déclare le club des Jacobins dans son adresse à la Convention le 5 septembre 1793. La Terreur était désormais « à l’ordre du jour », formule creuse qui permettait toutes les mesures d’exception.

République terreur René Le Honzec

En fait dès l’été 1793, la Terreur occupe une place déterminante dans l’activité gouvernementale, confiée aux deux comités, le Comité de Salut Public et le Comité de Sûreté générale. La loi du 17 septembre donne du suspect une définition des plus vagues : « ceux qui par leur conduite, leurs relations, leurs propos ou leurs écrits se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme et ennemis de la liberté ; ceux qui ne pourront justifier de leurs moyens d’existence et de l’acquit de leurs devoirs civiques ; ceux qui n’auront pu obtenir de certificat de civisme ; les ci-devant nobles qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution, les émigrés, même s’ils sont rentrés, les prévenus de délits, même acquittés ». Bref, n’importe qui peut se retrouver « suspect ». Tout le monde pouvant être arrêté, cela permet de soustraire ainsi le grand nombre à la « vengeance » du « peuple » à croire l’interprétation rassurante de nombreux spécialistes de la période. Et d’ailleurs, assure Jean Jaurès dans son Histoire socialiste de la Révolution française, la Terreur consistait à faire de « terribles exemples » et non des « exécutions ». La volonté des historiens français d’expliquer (on n’ose plus justifier depuis longtemps), de replacer dans le contexte, d’éviter les anachronismes (avec les totalitarismes du XXe siècle) fait chaud au cœur mais témoigne de l’embarras suscité par les analyses d’un François Furet, homme de gauche qu’il était difficile de placer, comme à l’ordinaire, pour éliminer les approches gênantes, dans la « Réaction ».

Les « suspects » sont jugés par des cours extraordinaires. L’instruction est rapide et sans indépendance, les débats hâtifs et un décret d’octobre les limite à trois jours. Les jugements vont très vite se limiter à l’acquittement ou à la mort.

Le représentant en mission (membre de la Convention) est le levier de la Terreur en province : il a pleins pouvoirs pour instituer sur place tribunaux ou cours martiales extraordinaires chargés d’accélérer la répression, sans parler d’exécutions collectives : à Lyon, Fouché utilise la mitraille, trouvant la guillotine trop lente ; à Nantes, Carrier pratique les fameuses noyades dans la Loire. Le rappel de ces terroristes enragés par Robespierre est perpétuellement invoqué par ses admirateurs pour souligner combien leur grand homme était hostile aux « excès ». C’est néanmoins lui qui va inspirer la dernière phase dite la « Grande Terreur ».

La Terreur trouve son apogée institutionnel par la loi du 22 prairial (10 juin 1794) qui renouvelle le personnel du Tribunal révolutionnaire. L’article 4 indique qu’il « est institué pour punir les ennemis du peuple », l’article 9 fonde l’acte d’accusation sur les simples dénonciations, l’article 12 supprime l’instruction, l’article 16 enlève à l’accusé les secours d’un avocat et l’article 13 rend superflue l’audition de témoins. Robespierre soutient le projet de Couthon à la barre de la Convention : « Cette sévérité n’est redoutable que pour les conspirateurs, que pour les ennemis de la liberté. »

Le mode de raisonnement de l’incorruptible restait le même qu’à l’époque du procès de Louis XVI. Le 28 décembre 1792, Robespierre avait déclaré : « Citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentants doivent à la patrie, c’est d’immoler ces premiers mouvements de la sensibilité naturelle au salut d’un grand peuple et de l’humanité opprimée ! Citoyens, la sensibilité qui sacrifie l’innocence au crime est une sensibilité cruelle, la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »

Pour reprendre la fameuse formule de Saint-Just, le sinistre archange de la Révolution : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Il faut prendre la formule « la liberté ou la mort » au sens littéral : il s’agit bien non seulement de « mourir » mais aussi de « faire mourir » pour fonder la liberté.

C’est désormais la « Grande Terreur » alors même que la république a triomphé de ses ennemis extérieurs et intérieurs. « Les têtes tombent comme des ardoises » note Fouquier-Tinville. Jean Jaurès toujours soucieux d’innocenter la grande figure révolutionnaire écrit : « Robespierre rêva d’intensifier le terrorisme, de le concentrer en quelques semaines effroyables et inoubliables, pour avoir la force et le droit d’en finir avec le terrorisme. » Le délire terroriste de l’été 1794, qui ne peut plus se justifier par les « périls », serait ainsi une façon de mettre fin à la Terreur.

Seule la chute de Robespierre le 27 juillet 1794 mit fin au bain de sang. Mais en réalité, la Terreur ne devait pas disparaître totalement et continuer à réapparaître pendant la période thermidorienne et sous le Directoire par des mesures d’exception.

Entre mars 1793 et fin juillet 1794, un demi million de personnes avaient été arrêtées. Au moment du 9 Thermidor, beaucoup de « suspects » croupissaient en prison sans jugement. Plus de 16 000 personnes avaient été exécutées après avoir été condamnées à mort mais il faut y ajouter autour de 30 000 exécutés sans procès. Il faut surtout évoquer le bilan autrement plus lourd de la Vendée, source de nombreuses polémiques, impossible à chiffrer, les estimations étant très différentes suivant les auteurs soucieux de minimiser ou d’exagérer l’ampleur des massacres.

La Terreur, loin de sauver la Révolution, a surtout contribué à discréditer l’idée de république pendant plusieurs décennies.

 

Un article publié initialement le 19 janvier 2015.

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  • Utile rappel. Aujourd’hui on a le terrorisme intellectuel, moins grave, mais préoccupant tout de même, surtout quand il est pratiqué par les soi-disant défenseurs de la liberté d’expression…

  • Si le bilan est difficile a chiffrer en ce qui concerne la vendée c’est sans doute parce que les historiens français, marxistes, ont voulu minimiser. Reynald secher a quand a lui tenté de quantifier commune par commune et arrive a un chiffre minimum de 127 000 morts sur une population de 880 000 (si mes souvenirs sont exacts). Mais ce qui importe vraiment c’est la volonté de rayer de la carte la vendée dite militaire et de la carte démographique ses habitants, ce qui d’après la définition du génocide donnée a nuremberg est tout simplement un génocide. Et la Robespierre, icone de la gauche qui veut faire croire qu’il était otage des terroristes, est indiscutablement responsable. De fait, la terreur française est le prototype de toutes les atrocités qui ont suivi jusqu’a la fin du 20e siècle: camps d’extermination dans les entrepots de nantes, executions de masse par noyade dans la loire de civils en raison de leur appartenance vendéenne, tannerie de peau humaine, fonderie de graisse humaine, destruction des villages, des troupeaux et des récoltes…etc. La vendée reste en france un point aveugle qui ne fera jamais l’objet d’aucune repentance et les vendéens massacrés resteront toujours des brigands, des royalistes et des catholiques manipulés. Le tabou est encore vif et par exemple chaque fois que je parle de la vendée dans le commentaire d’un article du figaro je suis systématiquement censuré.

  • Cette histoire est d’autant plus intéressante que les opposants au libéralisme s’appuie sur une idéalisation de l’activisme qui a la prétention de réorganiser pour le mieux l’ordre social. Le cas de la révolution française est manifestement un signe de comment cette logique a des failles beaucoup plus grande que celle invoquée contre les marchés. Or, que veut les mouvements d’extrême-gauche anarchisant si ce n’est revenir à ce mode de fonctionnement (en prétendant que cette fois-ci les activistes seront plus gentils) ? Je soupçonne que les activistes respectent les règles de la civilité simplement parce qu’il y a un marché suffisamment productif à parasiter. En son absence, je parie qu’ils agiront de la même manière.

  •  » le délire terroriste de l’été 94 , qui ne peut plus se justifier par les périls, serait ainsi une façon de mettre fin à la terreur  »

    c’est la victoire de fleurus ( grace notamment au  » sinistre  » st just , alors que carnot avait envoyé un ordre pour faire partir 20.000 homme sur le front d’alsace … ) qui change la donne, comme la république est victorieuse sur tout les fronts , la terreur ne se jusitifie plus, du moins pour certains. si l’armée sambre et meuse avait été battu, les coalisés étaient à quelques jours de marche de paris , ce qui explique bien des choses.

    certains historiens pensent que les chiffres de la  » grande terreur  » s’explique par la centralisation du tribunal révolutionnaire sur paris, décision apparemment prise pour éviter les dérives telles celles de nantes, lyon, toulon … un autre tribunal siège en arrière du front, dans le nord-pas de calais

    la terreur proprement dite s’arrête lors de la crise de thermidor , le 29 juillet 1794 . les modérés de la conventions, qui ont permis le renversement de robespierre en s’alliant à ceux qui voulaient sa tète, ne veulent évidemment plus de ses sacrifices qui dégoutent tout le monde … mais rapidement, la terreur blanche s’installe, surtout en province, dans la région lyonnaise et dans le midi …

  • Je note qu’être un partisan du Fédéralisme était un crime… Logique !
    Nous devrions aujourd’hui nous battre bcp plus pour obtenir une France fédérale.

  • Il est à noter que nos politiciens actuels s’affichent sans complexe héritiers de cette période des « lumières » . Ils en excusent et minimisent d’ailleurs volontiers tous les excès, je vous sait gré d’en rappeler qquns par cet article.
    On comprend mieux qu’ils renâclent à contrer les terroristes et ceux qui prennent des poses ou des actes de rébellion .
    Car quelque part en eux sommeille une ferveur et une admiration pour tout sanglant révolutionnaire.

    • Ce sont les mêmes qui applaudissaient Mao ou les Khmers Rouges, et qui ont passés les 20 dernières années à se la couler douce au parlement européens S’ils avaient le pouvoir absolu, ils reprendraient les massacres au nom du Peuple (fantasmé), qu’ils se garderaient bien de consulter, étant dans le sens de l’Histoire (fantasmée elle aussi).

  • Dans les années 1940 aussi le terrorisme était une valeur républicaine. Terroristes combattus vaillamment par l’Etat français.

  • Désolé, mais je ne pense pas que les « gouvernement » créé après la révolution était républicain… C’était plutôt une bonne bande de communistes/socialos/progressistes qui, une fois qu’ils ont remarqué une résistance du « peuple », n’ont pas hésité à faire de la purge (pour info, Louis XVI quoiqu’on en dise, n’utilisait plus ce genre de pratique depuis longtemps).
    D’ailleurs, les instigateurs de la Révolution ont quasiment tous été guillotinés à leur tour par la suite… La vraie « République » a été créé seulement ensuite… 😉

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