De la société distante à la société méfiante

Le covid aura acculturé les individus à une nouvelle manière de vivre, largement numérisée. Ceci nous rend proches techniquement mais nous éloigne socialement.

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QR code Cupcakes BY Amber Case (CC BY-NC 2.0)

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De la société distante à la société méfiante

Publié le 17 mai 2022
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Le conflit ukrainien, la récente élection présidentielle puis la préparation des législatives ne doivent pas laisser penser à une sortie définitive de la crise épidémique. Bien sûr, la levée de l’obligation de port du masque dans les transports semble marquer la fin de la séquence de restrictions. Celles-ci sont escamotées. Pour un temps seulement ? Les spécialistes rappellent que les variants courent encore. Et les images des habitants de Shanghaï confinés avec une inouïe brutalité semblent sorties d’un film catastrophe. En tout cas, il convient de rappeler que la séquence covidienne a œuvré à l’instauration d’un nouveau paradigme social, remettant la confiance en doute et en question.

Une parenthèse de deux ans se referme pensait-on, faite de masques et de passes, de tests et de bornes, de distanciation et de barrières. Ces contraintes semblent s’éloigner alors que d’autres crises accaparent l’attention des médias et de l’opinion. Mais le covid et ses variants sont comme le furet de la chanson : passés par ici, ils repasseront bientôt par là. Bref, « vivre avec le virus », comme on nous y incite avec insistance, revient à intégrer de nouvelles normes comportementales, coperniciennes par rapport à ce qui fondait les relations. Le covid a été un chien lâché dans le jeu de quilles de nos relations. Tout était subtilement agencé, et nous l’avions oublié. Et pour ces relations, toutes choses égales par ailleurs, il aura été ce que le VIH a été à l’amour dans les années 1980 : la perte de l’insouciance.

La levée (momentanée ?) des contraintes et protocoles ne doit pas escamoter la manière dont ils ont été imposés et acceptés. Ceci a entériné le basculement dans une société des passes et des bornes, des QR codes et des attestations. Et toujours, méfiance et distance prévalent. On les perçoit moins, entre la focalisation médiatique et sociale sur d’autres événements, et la légitime légèreté que l’on a retrouvée, trêve estivale oblige.

Précisons que cette analyse microsociologique (dans la lignée des travaux d’Erving Goffman) se situe par-delà la morale et le bien-fondé sanitaires des mesures évoquées ici. Et ce n’est pas faire scandale que de souligner les implications relationnelles de l’arsenal de mesures de distanciation.

La distance, nouvelle morale sociale

Les mesures sanitaires ont œuvré, dans un vaste mouvement, à la mise à distance généralisée d’autrui. Les relations sociales ont subi des assauts insoupçonnés, via maintes expérimentations pilotées par les experts conseillant nos dirigeants, experts férus de psychologie sociale, de neurosciences ou autres précautions milgramisant nos vies.

Ainsi en va-t-il de la pratique du nudge, qui nous amène à accepter par petites touches ce qui au départ paraissait inconcevable : confinement, auto-attestations de sortie, port généralisé du masque, couvre-feu, vaccination par doses rapprochées, passeport vaccinal, QR-codisation de nos vies. Bien des changements comportementaux ont été présentés comme « citoyens et responsables », instaurant un nouvel ethos basé sur la distance, le soupçon, un autocontrôle lui-même renforcé par des vigies technologiques (bornes, passes et QR codes) et les vigiles de ce nouvel ordre sanitaire, payés pour faire appliquer les directives. Une nouvelle ère du soupçon est montée en puissance.

On peut évoquer ici le « capitalisme cognitif et comportemental », ou encore la « soumission librement consentie ». L’impression a parfois été donnée que tout cela servait à tester le niveau de docilité des citoyens, sous couvert d’un intérêt supérieur : vaincre le virus.

La finalité, c’est de mettre de la distance entre les individus et aussi d’exercer un contrôle sur eux, de vérifier que les dispositifs de distanciation, secondés par l’ingénierie sociale les renforçant, sont appliqués et scrupuleusement respectés.

Hors toute considération sanitaire, les conséquences sont importantes : voici l’ère de relations distendues, défigurées (cf. la généralisation du port du masque), vidées par la force des choses de leur densité symbolique et sensible. Et l’archipellisation de la société se trouve accélérée par cette distanciation. C’est ce que soulignait Pierre Rimbert quand il mettait en parallèle « crise sanitaire et numérisation du monde », s’attachant à démontrer que s’impose la numérisation de nos relations, conçues par des geeks asociaux.

 

La confiance, au cœur du pacte social

Comment « faire société » à distance et sans confiance, quand chacun se méfie de tous, et vice versa ? Car le covid a ouvert une crise de confiance majeure à tous les niveaux de la société. Se sont trouvées instituées comme nouvelles valeurs sociales la distance, la suspicion, la méfiance. Et du gouvernement aux médias, une chasteté relationnelle a été promue massivement via affichettes, spots télévisuels, bandes-son lancinantes. Se méfier de ses proches, se tenir « à bonne distance », se protéger coûte que coûte, considérer les autres, l’environnement, les objets comme des dangers possibles. Le covid a institué une paranoïa sociale d’un nouvel ordre, avec sa morale hygiéniste et ses nouveaux rites, dont le gel, bénitier séculier invitant à des ablutions précautionneuses. Il y a derrière tout cela de la pensée magique.

De manière plus profonde, on assiste en sous-main à un incroyable maillage de la société et des individus, sur fond de « Big Brotherisation » généralisée. Vivre « avec le covid », c’est vivre avec le « sans contact » (bancaire) et les QR codes, avec les attestations qui autorisent mais traquent et tracent aussi. C’est accepter un bénéfice/risque où faire don de ses données personnelles autorise à être un « citoyen Premium », connecté et protégé. Voici venir la société des sésames et des passe-droits, où certains auront un accès illimité aux lieux et aux services car ils auront accepté de passer sous les fourches caudines des pouvoirs politique et médical. Ceci est un constat plus qu’un jugement.

Alors que les data s’accumulent, les structures sous-jacentes de la société sont remises en question par les dynamiques logicielles et algorithmiques. Le covid aura acculturé les individus à une nouvelle manière de vivre, largement numérisée. Ceci nous rend proches techniquement mais nous éloigne socialement. De même, il pousse toujours plus loin le curseur de l’acceptation d’une soumission globale (aux gouvernements, aux mastodontes de la Silicon Valley et de l’industrie pharmaceutique, dénommée Big Pharma par ses opposants) présentée paradoxalement comme une condition de liberté. Vices et vertus de la transparence… Transparence citoyenne et responsable de ceux « qui n’ont rien à cacher » et dont les données sont accessibles et consultables. Transparence plus ambiguë imposée par le grand Panopticon californien, qui maille nos intimités pour les rendre visibles, lisibles, exploitables.

On sait combien l’ouvrage de Klaus Schwab The Great Reset a été glosé, récupéré, déformé parfois, et combien il a apporté de l’eau au moulin des thèses complotistes. Pouvait-il en être autrement ? En tout cas, le patron de Davos y explique en substance que l’épisode covid peut constituer une « rare fenêtre d’opportunité », pour précisément « réinitialiser » la société, en imposant la distance et la numérisation comme de nouveaux paradigmes sociaux.

On ne peut ici que faire référence aux intuitions du Michel Foucault de Surveiller et punir. Car ne s’agit-il pas d’intégrer, d’incorporer des technologies « biopolitiques », de « faire corps » avec le pouvoir, et de lui rendre des comptes sur déplacements, comportements et opinions ?

Michel Houellebecq, pythie triste et lucide, expliquait d’une voix lasse que « le monde d’après (covid) sera le même, en un peu pire ». Alors que l’horizon s’enténèbre (crise ukrainienne, crise économique, inflation…), nous y sommes semble-t-il. En tout cas, la première distance dont l’époque a besoin est bien la distance critique.

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