Promenade chez les économistes d’Aix-en-Provence

Dans un court ouvrage, Une brève histoire des économistes aixois, Jean-Yves Naudet nous fait un véritable cadeau : celui de nous raconter les deux derniers siècles des économistes aixois

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Promenade chez les économistes d’Aix-en-Provence

Publié le 22 avril 2022
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Oui, l’aventure intellectuelle d’une discipline savante peut être une formidable leçon de choses parsemée même de dimensions quasi romanesques car au-delà des livres qu’ils écrivent il y a des hommes de chaire certes, mais également de chair. Non, tous les intellectuels universitaires français ne perdent pas leur temps en pétitions ineptes, ni ne rédigent de façon boursouflée, vaniteuse, ampoulée, prétentieuse, tant il est vrai « que pour paraître savant il n’est pas nécessaire d’être obscur » (André Piettre).

Une brève histoire des économistes de Aix-en-Provence

économistes Aix-en-Provence
Une brève histoire des économistes aixois https://presses-universitaires.univ-amu.fr/breve-histoire-economistes-aixois

Dans un court ouvrage, Une brève histoire des économistes aixois, Jean-Yves Naudet nous fait un véritable cadeau : celui de nous raconter les deux derniers siècles des économistes aixois, entremêlant ceux qui s’illustrèrent d’abord à l’Académie d’Aix puis ceux que l’université accueillit d’abord pour des cours d’économie politique après bien des péripéties fort bien résumées, puis pour faire une place méritée à des professeurs, certains cumulant les deux mérites.

C’est donc deux livres en un que nous offre le professeur aixois dont la réputation, l’expertise exceptionnelle et la renommée pour ses travaux sur la doctrine sociale de l’Église catholique pourraient faire oublier qu’il est d’abord et reste un économiste. Il n’est pas de ceux qui ici recherchent la lumière, là courent les comités Théodule, là encore font profession de Nostradamus, là enfin fréquentent volontiers les trompettes de la renommée plutôt que le silence des bibliothèques.

C’est parce qu’il a une longue fréquentation de l’Histoire de la pensée économique, une connaissance très fine de l’histoire des facultés de droit, puis de sciences économiques, qu’il peut nous restituer des figures si bien décrites et colorées sous tous leurs aspects qu’elles forment une galerie de portraits si savants et si vivants qu’au fil du texte il nous semble les connaître pas seulement par leurs travaux, mais encore par leur personnalité, pour certains presque leur intimité. Dans une recension restée célèbre, l’immense historien Pierre Chaunu indique que l’ouvrage commenté bat le record du monde d’informations à la ligne. Cette phrase me poursuit depuis que j’ai lu cet ouvrage petit par la taille, mais réellement un grand ouvrage par son contenu.

L’auteur connaît tout sur les économistes aixois, tant de l’Académie que de l’université, chose déjà appréciable, mais encore comme sa culture est considérable cela lui permet de replacer chaque auteur, chaque ouvrage à son exacte place. Et si l’ouvrage est concis, ce n’est pas parce qu’il emprunte à la technique de Procuste, mais parce que chaque mot est travaillé, chaque expression ciselée. L’auteur se saisit de l’essentiel, capture une ambiance, une situation en une phrase et fait litière de l’accessoire.

On peut en juger par la simplicité du plan :

  • Première partie : les précurseurs, qui nous conduisent jusqu’en 1891
  • Deuxième partie : les successeurs, jusqu’à nos jours

 

C’est clair et efficace. À l’intérieur de chaque partie se succèdent avec élégance les économistes aixois académiciens et ceux qui, à partir de la fin du XIX siècle, vont s’illustrer à l’université et l’honorer en retour par une œuvre parfois considérable. Tantôt c’est l’académie qui domine. Ainsi de la haute et remarquable figure de Claudio Janet qui enseigna aussi à l’Institut Catholique de Paris, et avec Mgr Freppel tenta de faire pénétrer dans l’Église catholique l’idée que le libéralisme était dans sa dimension économique, la seule doctrine conforme et compatible avec l’anthropologie chrétienne. Beaucoup de ses propos sur le socialisme n’ont pas pris une ride. Je laisse aux lecteurs le soin de s’en délecter.

Encore qu’en ce domaine, aujourd’hui encore, est-il possible de surpasser le doyen Alfred Jourdan ?

Car tantôt inversement c’est la figure de l’universitaire qui émerge (Jourdan cependant était aussi académicien). Agrégé de droit, il occupe la première chaire d’économie à Aix, et devient doyen. Il est l’auteur d’une œuvre scientifique réellement considérable. Nourri par Bastiat, lecteur de Rossi, il est imprégné profondément de la lecture du Journal des Économistes.

Comme sa culture est sans limites, il saisit chaque question d’économie par tous ses angles. J’espère pouvoir prochainement démontrer qu’il est avec Bastiat le vrai pionnier de ce qu’on nommera plus tard l’analyse économique du droit. Si l’auteur a choisi la belle figure, à toutes les acceptions du terme, du doyen Jourdan pour illustrer la couverture, c’est que cela signifie beaucoup d’une époque qui se permet d’évincer presque entièrement l’âge d’or de la science économique. Avec Turgot et les physiocrates, la France domine l’économie politique naissante.

Les auteurs de langue anglaise prennent le relais avec la plupart des économistes classiques. Mais c’est l’inculture abyssale des économistes français, entremêlée d’idéologie, qui leur interdit d’enseigner à nos étudiants que le XIXe siècle de 1830 à 1871 est d’abord français ou de langue française, illustrée dans le sillage de Say et Bastiat par Dunoyer, Chevalier, Courcelle-Seneuil, Villeneuve-Bargemont, Rossi, Molinari, Paul Leroy-Beaulieu, Charles Coquelin, Guillaumin, Baudrillart, Adolphe Blanqui, Garnier, Passy, Reybaud, Wolowski et tant d’autres encore.

Alfred Jourdan est de cette cohorte. Comme sans doute Jean-Yves Naudet, je tiens cette gerbe pour la plus brillante de toute l’histoire de la science économique. Lire Alfred Jourdan, c’est renoncer pour toujours au socialisme. Merci à Jean-Yves Naudet de le remettre à l’honneur longuement dans son ouvrage pourtant bref. La tentation est forte d’évoquer bien d’autres figures, mais outre le fait d’imiter Jean-Yves Naudet dans la concision, je me refuse à vous priver du plaisir de la découverte.

L’exercice même de la recension oblige à balancer entre les forces et les faiblesses. Mais pourquoi inventer ces dernières quand elles n’existent pas ? Ce petit livre est un grand livre par son érudition, son style, sa profondeur, son actualité.

Un souhait pour terminer : que ce bref ouvrage initie des travaux dans le même sens à Paris, Lyon, Toulouse, Poitiers, Strasbourg et dans toutes les facultés qui ont connu des économistes dès la fin du XIXe siècle. Mieux encore : imitant la prestigieuse Revue d’Histoire des Facultés de Droit, que l’équivalent soit créé pour raconter la saga des économistes français à l’université et hors de l’université.

Au-delà de cette histoire, on redécouvrira alors l’âge d’or des économistes français pendant un siècle à partir de 1820. L’ouvrage pionnier de Jean-Yves Naudet ouvre un chemin. Qu’il en soit remercié.

Jean-Yves Naudet, Une brève histoire des Économistes Aixois. P.U.A.M 112 pages, Aix-en -Provence.

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  • L’article dithyrambique que tire M. Schweitzer n’en est pas pour autant démagogique puisque ce bel ouvrage écrit d’une fine plume mérite de susciter l’intérêt aux économistes et non-économistes. Encore une fois, Jean-Yves Naudet s’inscrit dans la lignée des incontournables.

  • Monsieur, vos recommandations littéraires ne m’ont jamais déçue. Encore une fois, vous m’avez donné l’envie de mieux comprendre l’économie à travers un nouvel ouvrage (qui semble être passionnant) !

  • Bonjour à tous,
    Cet article suscite chez moi plusieurs éléments, plusieurs ressentis, plusieurs souvenirs. En effet, j’ai eu l’immense chance de suivre à la faculté les cours entre autres de Messieurs les Professeurs Schweitzer et Naudet et leur carrure intellectuelle n’est même pas à démontrer tant leur brillance a marqué des générations d’étudiants et continue à intéresser les plus jeunes et les moins jeunes. Mon propos ne se veut pas scientifique, je n’ai pas cette prétention ni les connaissances pour mais je voudrais simplement souligner trois choses simples.

    La première, c’est que maintenant, j’ai très envie de lire l’ouvrage de Monsieur Naudet ! Je remercie donc à cet égard Monsieur Schweitzer pour son article d’une profondeur esthétique inouïe (Mais ses articles le sont toujours parce que justement ils sont non seulement pensés mais aussi écrits dans un français irréprochable et très élégant à lire). J’attendrai d’avoir le budget pour acheter ce livre, mais je le ferai.

    La deuxième, c’est que je souhaite également que ce savoir encyclopédique relaté dans cet article essaime davantage encore, et toujours! Je vais partager cet article à mon réseau et j’espère que d’autres en feront autant.

    La dernière des choses, c’est que j’aimerais que Monsieur Schweitzer passe un jour sur un plateau TV car pour ceux qui ne le connaissent pas encore, non seulement il s’exprime bien à l’écrit mais il est aussi un véritable orateur tout comme Monsieur Naudet. Ces professeurs sont mythiques, comme d’autres que j’ai eu la chance de rencontrer à l’université. Je ne sais si Monsieur Schweitzer aimerait un jour transmettre de la science au cours d’une émission mais ce serait selon moi un véritable cadeau pour tout le monde que lui ferait un ou plusieurs journalistes, chacun pourrait apprendre énormément de choses très intéressantes qui ne sont jamais abordées dans les médias , justement. Parle t-on à la TV de Gary Becker, de Frédéric Bastiat, d’Alfred Jourdan ou de Dubner et Lewitt (à lire l’excellente saga «Freakonomics» que le Professeur Schweitzer m’avait fait découvrir justement) ? Non et c’est bien dommage. J’aimerais aussi bien voir Monsieur Naudet à la TV et qu’une émission sur la science éco ou sur l’histoire de la pensée eco et tous les sujets y afférents soit organisée, avec d’autres économistes de leur acabit afin qu’au moins une fois une émission sérieuse sur ces questions passe sur les plateaux…

    Belle journée à tous.
    Respectueusement,
    M

  • Quelle belle recommandation du Professeur Schweitzer !
    Par son professionnalisme, talent et rigueur universitaire, les recommandations du Professeur Schweitzer peuvent être à suivre les yeux fermés !

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