Le socialisme est-il progressiste ou réactionnaire ?

Le socialisme représente-t-il un progrès ou une régression dans l’évolution culturelle de l’humanité ?

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Le socialisme est-il progressiste ou réactionnaire ?

Publié le 19 janvier 2022
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Extrait de Philippe Nemo, Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains, PUF, 2002, p. 779-781.

Si l’on entend par socialisme une doctrine, ou une famille de doctrines, condamnant la propriété privée, prônant la mise en commun des biens, imposant des conduites normées qui restreignent la liberté individuelle, il est clair – et les premiers socialistes ont explicitement revendiqué cette parenté – que le socialisme peut et doit être rapproché des « communautés primitives » ayant précédé l’émergence de l’État et des sociétés historiques complexes. La question est de savoir si ce rapprochement doit être pris en un sens positif – comme un argument en faveur du socialisme – ou négatif – comme une objection au socialisme. Le socialisme renouerait-il avec une forme de vie « normale » de l’humanité, après cette monstruosité qu’aurait été la société de liberté individuelle ? Ou le socialisme est-il essentiellement réactionnaire ?

Socialisme et progrès

La première thèse est celle de Marx et des socialistes progressistes. Marx a dit que le communisme final, société communautaire sans classes et où l’État s’est dissous, retrouvera le « communisme primitif », société communautaire sans classes où l’État n’est pas encore apparu. Il bouclera ainsi l’Histoire qui, définie comme « histoire de la lutte des classes », ne peut durer qu’autant que durent les classes et l’État, instrument de pouvoir de la classe dominante. Avant comme après l’Histoire, il y a absence d’État, de classes, de propriété privée, et situation de communauté des biens.

Marx estime cependant que le progrès humain est une réalité et qu’il doit être conservé. Déjà Morelly, à la différence des autres auteurs d’utopies comme More, Campanella ou Meslier, veut que son socialisme ne se contente pas de restaurer les vertus morales anciennes de l’homme des premières communautés, mais devienne, par la perfection de son organisation, plus productif et plus riche que toute société ayant déjà existé. Même progressisme chez Saint-Simon. Chez Marx et tous les « socialismes scientifiques » à sa suite, le communisme futur n’est pas le même que le communisme primitif : Marx entend dépasser le capitalisme, mais en conservant ce qu’il a apporté, la science, la technique et l’industrie. Le problème est que les « socialismes réels » ont échoué à cet égard et qu’ils ont fini par perdre tout à fait la course à la productivité et au progrès scientifique et technique face aux sociétés de liberté et de marché.

Socialisme et régression

De ce fait, un théoricien libéral comme Hayek soutient la thèse que le socialisme est un phénomène essentiellement réactionnaire [1]. En disant qu’ils retrouvent l’état de la société avant le début de la division en classes, les socialistes ne croient pas si bien dire. S’ils suppriment la propriété privée et le système de liberté individuelle régulée par le droit, ils fermeront effectivement la boucle de l’Histoire et retourneront à la communauté primitive, mais il faudra entendre par là le tribalisme primitif, les soviets moins l’électricité.

En effet, pour Hayek, le socialisme est la situation ancienne de l’humanité, « normale » si l’on veut puisqu’elle a duré des millions d’années, tout le temps que l’espèce humaine a vécu en bandes et groupes tribaux, mais désormais « anormale », puisqu’un événement décisif est intervenu récemment dans l’évolution culturelle de cette espèce vivante : l’invention de la liberté individuelle et des institutions de droit qui permettent la gestion d’ordres polycentriques plus efficients que rien de ce qu’avait produit antérieurement l’espèce. Ce sont la personne, la propriété privée, le droit et le marché qui sont une trouvaille tardive de l’évolution culturelle. Les germes en sont apparus dans l’Antiquité biblique et gréco-latine, et ils ont éclos au Temps modernes avec les révolutions hollandaise, anglaise, américaine, française qui ont permis la révolution industrielle et tout ce qu’on appelle société moderne. Dès lors, un éventuel succès du socialisme, loin d’ouvrir un avenir nouveau, représenterait au contraire un retour en arrière caractérisé, aux conséquences désastreuses.

Pourquoi ce retour en arrière apparaît-il malgré tout possible – pour ne pas dire, comme un analyste « pessimiste », Schumpeter, probable ?

Pourquoi les populations des pays occidentaux développés, premières favorisées par l’éclosion de l’économie de marché, sont-elles manifestement séduites par les perspectives du socialisme, de cette séduction fatale nostalgiquement décrite par Tocqueville ?

Parce que, dit Hayek, les valeurs sur lesquelles est fondée la civilisation sont essentiellement fragiles et précaires, précisément parce qu’elles sont une création de la toute dernière période de l’histoire de l’espèce humaine (or que sont quelques siècles devant des millions d’années ?). Dans la culture, elles représentent une dernière couche, fruit de quelques centaines d’années seulement d’imprégnation, donc mince et superficielle, qui se surajoute à des couches beaucoup plus épaisses et profondes, qui résultent, elles, d’un passé incommensurablement plus long et subsistent inaltérées sous la couche la plus récente. Voilà pourquoi, alors que la civilisation de droit et de marché a assurément changé les conditions matérielles de l’existence sur Terre, elle n’a encore changé que superficiellement la culture humaine. Sous le vernis de la civilisation subsistent des instincts ataviques beaucoup plus forts, susceptibles de refaire surface à tout moment, si la couche superficielle se déchire si peu que ce soit, ce qu’elle peut faire en toute occasion de crise où la société de droit et de marché apparaît comme responsable de problèmes inédits. Alors peuvent se réveiller les instincts ataviques des foules – l’envie, le mimétisme, l’instinct grégaire, le mépris du droit et la violence contre des victimes émissaires… – surtout si ces instincts sont polarisés et amplifiés par des idéologies qui leur donnent des justifications pseudo-scientifiques. Tel aurait été, de fait, pour Hayek, le statut du socialisme dans les deux derniers siècles.

Le socialisme est une doctrine dont la véritable science peut démontrer la fausseté. Mais elle aura longtemps encore, sur le libéralisme, l’avantage décisif d’être plus facile à comprendre par le grand nombre. Seule une élévation sensible du niveau de formation intellectuelle des populations concernées pourra changer cette situation.

Article publié initialement le 28 mai 2013.


Notes :

  1. Cf. Friedrich August Hayek, Droit, législation et Liberté, t. 2, PUF, 1981, chap. 11 : « La discipline des règles abstraites et les réactions affectives de la société tribale ».
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  • Conclusion tragiquement fausse que de croire le niveau intellectuel responsable de préférences fondées sur des considérations complexes là ou c’est simplement l’attrait de l’indulgence et de la protection maternaliste qui prime sur l’ambition et la prise de responsabilité. Le socialisme parait moins fatiguant et moins risqué que le libéralisme.

    • Puisque l’article emprunte une perspective hayekienne, il faut comprendre la conclusion en ce sens à mon avis : l’élévation du niveau de formation intellectuelle renvoie sans doute moins à l’instruction dispensée à l’école mais plutôt à un lent processus d’imprégnation des mécanismes de compréhension de la complexité sociale (approche évolutionniste) qui consoliderait la dernière « couche » évoquée dans l’article.

    • On ne peut pas dire que cette « Conclusion tragiquement fausse  » car effectivement c’est la compréhension, la prise de distance vis à vis des affects, qui permet de développer une hauteur de vue.
      Mais il n’en reste pas moins vrai que l’attrait de la facilité corélé à une vision simpliste des systèmes complexes, peut rendre plus attractif le socialisme, qu’un libéralisme plus exigeant.

      • Vous voudrez bien me pardonner cette question, qui fait un peu tâche vu le niveau de l’article, mais j’ai un peu de mal à comprendre en quoi une doctrine qui stipule deux choses:
        – Ce qui est à moi est à moi (et pas à mon voisin) et
        – Je suis libre d’échanger ce que je veux avec n’importe qui d’autre pourvu qu’il soit lui-même d’accord
        Comment donc une telle doctrine peut être considérée comme compliquée ? Mon fils de 3 ans semble la maîtriser parfaitement…

        Je simplifie certes à outrance, mais il me semble que ce qui pose problème comme dans toutes les sciences c’est le passage du comportement « micro » (un individu) au niveau « macro » (un ensemble d’individus, un société entière), pour lequel il est nécessaire de fixer des règles supplémentaires pour éviter les abus.

        Du coup la conclusion est probablement vraie dans le sens où, l’on n’explique probablement jamais que l’organisation à laquelle on arrive en appliquant le libéralisme est tout simplement la conséquence des deux postulats de base de la doctrine (et qu’en la niant, on nie de fait ces mêmes postulats).

        • Parce que le socialisme est encore plus simple: ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est à nous.

          • +1 😉
            J’avais bien remarqué que mon fils piquait les jouets des autres au parc, maintenant je ne vais plus le réprimander, je vais lui dire: « t’es un bon socialiste mon fils ».

            • Merci, cet échange m’a remis en mémoire la célèbre formule de Haeckel, que j’avais oubliée : « L’ontogénèse reproduit la phylogénèse »

  • « En effet, pour Hayek, le socialisme est la situation ancienne de l’humanité, « normale » si l’on veut puisqu’elle a duré des millions d’années, tout le temps que l’espèce humaine a vécu en bandes et groupes tribaux »

    Est-ce que ça voudrait dire qu’à l’Etat de nature, (ou instinctivement) l’Homme vie dans une société socialiste?

    En tout cas il est clair que le socialisme fait appel aux pulsions primitives de l’être humain que sont la jalousie, l’envie, l’instinct grégaire, le « eux » contre « nous » etc…
    Et que la démocratie est le vecteur parfait pour refaire surgir ces instincts primitifs.

  • C’est évident, pour un esprit simple, il est plus simple d’être socialiste. Exemple rigolo : si le smic est de 1700 au lieu de 1500, le smicard sera plus riche ! ben voyons, vous ne savez pas que 1700 c’est plus élevé que 1500 ? sont nuls ces libéros

  • Nostalgie romantique des passéistes qui imaginent les sociétés primitves
    comme des paradis bisounours,puisque sans lutte des classes.

    C’est oublier que de nombreuses tribus, lorsqu’un membre devient trop vieux ou trop malade, l’embrassent … et l’abandonnent dans le bush ! Cela n’empêche pas le culte de l’esprit des ancêtres, mais ça soulage le chaudron 🙂

    En fait, la solidarité si chère à la gauche n’existe que parce qu’il y a des classes sociales, et donc des riches pour aider les pauvres. Dans un système égalitaire, mieux vaut savoir qu’il faut s’en passer.

    Les théoriciens rêveurs sont amusants, tant qu’ils n’ont rien à dire dans l’organisation de nos sociétés … Sinon, c’est le drame !

  • Article trop compliqué pour moi. Impossible d’avoir un avis.

  • Souverain Philippe Nemo.

    Le socialisme repose sur une fausse morale qui confond la charité avec l’abolition des responsabilités.
    Son utopie est donc l’État-providence du berceau à la tombe.

    C’est une religion si on appelle ainsi une vision partagée de la morale (à mon avis la seule définition objective).

    C’est le christianisme qui a donné à la responsabilité individuelle la primauté qui a permis l’essor du libéralisme. Non qu’il n’existât pas préalablement, mais il n’était pas en mesure de dominer la culture.

    C’est précisément pour cela que les ennemis du libéralisme sont aussi ceux du christianisme. Les socialistes ont compris depuis 150 ans que pour détruire le libéralisme, il faut déchristianiser.

  • article intéressant si ce n’est qu’en rehaussant le niveau de formation on en revient à l’uniformisation de la classe ou son absence.

  • Rien pour un socialiste ne pourra remplacer la douceur de vivre apportée par la certitude d’ être du côté du bien contre le mal, des petits et des faibles contre les puissants, d’ avoir des explications simples à la complexité du monde etc, le libéralisme ne pourra jamais lutter contre ça, il ne pourra apporter que des satisfactions « intellectuelles », mais pas la béatitude bienheureuse qu’ on lit dans le regard d’ un socialiste authentique…

  • Un exemple de socialisme réactionnaire dans l’actualité : le projet de modification du statut d’auto-entrepreneur voulu par le gouvernement.

    Résumons : sous couvert de modification, il s’agit ni plus ni moins de supprimer le statut, sorte de micro paradis fiscal au sein de l’enfer fiscal français. S’il est modifié, pratiquement 100% des revenus des auto-entrepreneurs seront détournés pour payer des charges au delà de deux ans d’existence. Autant dire que les personnes concernées arrêteront de travailler (soit complètement, soit légalement). Aux prétextes fallacieux « d’accompagnement » et de « protection », le gouvernement entend se livrer à une nouvelle spoliation, sous sa forme la plus hideuse, en détruisant le travail des plus modestes de entrepreneurs, en les contraignant à l’illégalité professionnelle, en leur interdisant l’accès au capital.

    Relisez Hernando de Soto (les mystères du capital) : il démontre que la pauvreté des pays sous-développés tient à l’impossibilité organisée, voulue, obstinée, de la transformation du travail en capital pour la majorité de la population, par le biais d’une illégalité artificielle dans laquelle on la maintient. L’accès au capital est la condition de la sortie de la pauvreté, mais les pouvoirs en place dans les pays pauvres n’aiment pas la concurrence. Les socialistes agissent de même : avec tout l’acharnement de leur obsession idéologique, ils trahissent les Français et la France en les poussant sur la voie du sous-développement, de la pauvreté, de la misère, du chaos social.

    Le projet gouvernemental révèle la véritable nature du socialisme : une idéologie triplement immorale qui allie jalousie, vol et mensonge. L’agitation de boucs émissaires (riches, banquiers, Allemands…) n’est là que pour voiler la réalité de leur haine contre la France et sa population. La haine socialiste est d’autant plus intense que les auto-entrepreneurs démontrent au quotidien qu’ils existent, produisent, s’enrichissent, trouvent le bonheur, sans avoir besoin du parasitisme socialiste dissimulé derrière de bonnes intentions et un sentimentalisme factices.

    Si les auto-entrepreneurs avait souhaité cet autre statut qu’on veut désormais leur imposer, ils l’auraient librement choisi. Non ?

  • Que le socialisme soit progressiste ou réactionnaire, ce qui est certain c’est que c’est une catastrophe pour l’humanité.
    Notre époque est rongée par deux cancers (au moins): le socialisme et l’extrémisme islamiste.
    Von Mises, bien avant Hayek avait déjà démoli le socialisme dans son ouvrage de 1922, « Sozialismus ».
    Monsieur Nemo, merci de vos deux sommes de connaissances et d’intelligence que constituent votre Histoire de la Pensées Politique de l’Antiquité à nos jours.

  • Une question bien hors de propos vu le niveau de difficulté auquel sont confrontés tous les Etats-nation, toutes familles politiques confondues.

    Le temps n’est plus à philosopher, à disserter sur des sujets pour flatter son ego, mais plutôt à s’appliquer à savoir quelles sont les causes à l’origine de la crise majeure et quel en sera l’aboutissement.

    Mais à ce niveau, il faut bien reconnaître que les beaux parleurs de tous bords sociétaux, bien installés confortablement dans le système et par là-même ne souffrant de rien, font bien défaut et ne satisfont que d’analyse verbeuse.

  • Le socialisme est surtout destructeur quand on voit ce que deviennent les pays dans lequel il est mit en oeuvre, France incluse. Et il est bien une maladie mentale…

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