Extradition de Julian Assange : un coup contre la liberté de la presse

Soit tout le monde jouit de la liberté journalistique, soit elle se transforme en un travail de relations publiques pour le pouvoir en place.

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Julian Assange arrested What now for the Wikileaks founder-Capture d'écran Chanel4 News

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Extradition de Julian Assange : un coup contre la liberté de la presse

Publié le 13 décembre 2021
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Par J. D. Tucille.
Un article de Reason.com

La Haute Cour de Justice de Londres ayant décidé que Julian Assange pouvait être extradé vers les États-Unis, son procès très médiatique paraît sur le point de connaître une conclusion tragique. Le sort d’Assange sera bientôt entre les mains des tribunaux fédéraux américains, et il semble peu probable que lui-même ou la liberté de la presse sortent indemnes de cette épreuve.

Dans une décision qui s’appuie fortement sur le fait que le gouvernement britannique a toujours cru aux assurances officielles des États-Unis, la Haute Cour a pris pour argent comptant les affirmations américaines selon lesquelles M. Assange ne sera pas détenu dans des conditions particulièrement restrictives « à moins qu’il ne fasse quelque chose après l’offre de ces assurances » qui justifierait un tel traitement.

En conséquence, la Cour a ordonné au juge de district de « transmettre l’affaire au secrétaire d’État, qui décidera si M. Assange doit être extradé vers les États-Unis ». C’est un fait acquis, puisque c’est ce que les gouvernements du Royaume-Uni et des États-Unis recherchent depuis le début.

Les accusations auxquelles Assange devra faire face aux États-Unis sont liées à son « rôle présumé dans l’une des plus grandes mises en péril d’informations confidentielles de l’histoire des États-Unis », selon les termes du ministère américain de la Justice. En gros, Wikileaks a travaillé avec Chelsea Manning pour révéler des informations qui ont mis le gouvernement des États-Unis dans l’embarras, et Assange est accusé d’espionnage pour les moyens utilisés pour acquérir les données.

Ironiquement, Assange risque d’être extradé vers les États-Unis l’année où le prix Nobel de la paix a été décerné à Maria Ressa et à Dmitry Muratov pour avoir défié les gouvernements des Philippines et de la Russie afin de rapporter des informations jugées gênantes par les autorités.

Selon le comité Nobel norvégien :

« Ils représentent tous les journalistes qui défendent cet idéal dans un monde où la démocratie et la liberté de la presse sont confrontées à des conditions de plus en plus défavorables […] Un journalisme libre, indépendant et fondé sur des faits sert à protéger contre les abus de pouvoir, les mensonges et la propagande de guerre »

Fait notable, les informations qu’Assange et Manning ont exposées concernaient principalement des opérations militaires américaines, révélant des faits qui contredisent incontestablement la propagande de guerre.

Amnesty International a déclaré à propos de la décision de la Haute Cour de Justice britannique :

« La mise en examen par l’État américain constitue une grave menace pour la liberté de la presse, tant aux États-Unis qu’à l’étranger […] Si elle était confirmée, elle saperait le rôle clé que jouent les journalistes et les éditeurs en scrutant les États et en exposant leurs méfaits, les journalistes du monde entier surveilleraient leurs arrières. »

La Freedom of the Press Foundation a commenté :

« La décision d’aujourd’hui est un revers alarmant pour la liberté de la presse aux États-Unis et dans le monde entier, et représente une escalade notable dans l’utilisation de l’Espionage Act dans la guerre contre les lanceurs d’alerte qui s’est développée au cours des dernières administrations présidentielles »

Richard Hillgrove, l’ancien représentant de Julian Assange pour les relations publiques, déclare par courriel :

« Cela a servi à illuminer toutes les voix mondiales de la liberté aux autorités. Si cela peut arriver à Assange pour avoir simplement exposé la vérité, alors cela peut m’arriver pour avoir publié un document ayant fait l’objet d’une fuite […] En même temps, cela a créé un exemple pétrifiant et effrayant pour la communauté journalistique mondiale – écrasant le journalisme d’investigation dans le monde entier. »

Cela dit, le soutien à Assange n’est pas universel parmi les journalistes.

« Je pense que le dumping en gros de Wikileaks n’est en fait pas du journalisme », a insisté en 2019 Maria Ressa, l’une des lauréates du prix Nobel de la paix de cette année. « Un journaliste passe au crible, décide, et sait quand quelque chose a de la valeur pour la sécurité nationale et retient jusqu’à ce que vous puissiez vérifier que ce n’est pas le cas. »

Mais comme l’a fait remarquer Jacob Sullum de Reason le mois dernier, les journalistes ont tendance à être déraisonnablement snobs : quand il s’agit de leur profession, ils insistent sur le fait qu’il s’agit d’un statut élevé plutôt que d’une activité que tout le monde peut faire :

« Comme l’a montré Eugene Volokh, professeur de droit à l’UCLA et spécialiste du Premier amendement, l’idée que la liberté de la presse est un privilège dont ne jouissent que les journalistes de bonne foi, quelle que soit la définition de cette catégorie, est ahistorique et fondamentalement erronée […]Il ressort clairement de l’histoire que la liberté de la presse fait référence à une technologie de communication de masse, et non à une profession particulière. »

En d’autres termes, toute personne qui recueille des informations et les communique au public fait du journalisme, même si d’autres personnes faisant la même chose ont des idées différentes sur la manière d’acquérir ces informations et sur ce qui doit être rapporté. Et bien que les responsables gouvernementaux aient l’habitude d’évoquer la sécurité nationale comme une expression miraculeuse pour éviter tout examen minutieux, il n’y a aucune raison convaincante pour que l’utilisation de ces mots en eux-mêmes empêche la publication des informations de Manning, des Pentagon Papers ou de toute autre chose.

En parlant des Pentagon Papers, considérez ceci.

Daniel Ellsberg, qui a publié les documents connus sous le nom de Pentagon Papers soulignait en 2019 :

« C’est la première mise en accusation d’un journaliste et d’un rédacteur en chef ou d’un éditeur, Julian Assange […] Je vois sur l’acte d’accusation, que je viens de lire, qu’une des accusations est qu’il a encouragé Chelsea Manning et Bradley Manning à lui donner des documents, plus de documents, après qu’elle lui ait déjà donné des centaines de milliers de fichiers. Eh bien, si c’est un crime, alors le journalisme est un crime, parce que juste à d’innombrables occasions, j’ai été harcelé par des journalistes pour des documents, ou pour plus de documents que je ne leur avais encore donnés. »

Bien sûr, le journalisme ne sera pas ouvertement qualifié de criminel dans le cas d’Assange ou dans tout autre cas susceptible de se présenter dans un avenir proche. Mais le calvaire d’Assange, qui a culminé récemment avec la décision de la Haute Cour de Londres et une mini attaque cérébrale simultanée due au stress (selon sa fiancée, Stella Moris), est un sacré coup de semonce pour ceux qui s’occupent de collecte d’informations. Le fait que ce tir provienne des États de pays théoriquement libres ne fait que renforcer le message. Quel traitement les personnes qui dénoncent les abus et les faux pas du pouvoir en place peuvent-elles attendre des autoritaires déclarés lorsque les responsables britanniques et américains applaudissent la punition des reportages gênants ?

En fin de compte, si nous voulons préserver la liberté de la presse et des garanties plus larges pour la liberté d’expression, les journalistes professionnels doivent cesser de prétendre que ce qu’ils font nécessite l’adhésion à un club exclusif. Soit Julian Assange et tous les autres pratiquent le journalisme d’une manière qui offense les personnes au pouvoir, soit le journalisme se transforme en un travail de relations publiques pour ceux qui détiennent le pouvoir.

Traduction de Frédéric Mas pour Contrepoints.

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