Le libéralisme, le socialisme, et l’héritage divisé des Lumières

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Les libéraux et socialistes héritent d’un même corpus idéologique. Ce qui les divise sont les implications politiques exactes de ces idéaux, en particulier le périmètre de l’intervention de l’État et la place de la propriété privée et des rapports marchands.

Par Jonathan Razorback.

À quelques exceptions près, les différentes manifestations des idéologies libérales et socialistes s’inscrivent dans le prolongement de la philosophie des Lumières. Inversement, le mouvement des Lumières ne semble pas avoir produit beaucoup d’autres courants politiques, sinon les tendances républicaines et démocratiques modernes, le sécularisme, ou encore certaines doctrines productivistes comme le saint-simonisme. Libéralisme et socialisme sont donc les deux faces de la modernité politique.

Qu’est-ce que les Lumières ?

L’historien Antoine Lilti y voit un « courant intellectuel et polyphonique, articulé à un ensemble de pratiques sociales, dont le point commun est de promouvoir l’usage public de la raison, c’est-à-dire une discussion ouverte sur un grand nombre de sujets jusque-là réservés au secret de l’État ou de l’Église ». Cette volonté d’émancipation suppose une prise de conscience de soi qui constitue « l’intuition inaugurale d’un rapport critique d’une société à elle-même ».

La philosophie des Lumières est un humanisme, au plan épistémologique et moral. L’être humain est rehaussé dans sa capacité à comprendre, par la science, le fonctionnement du monde naturel et social. Doué de raison, aspirant au bonheur, il peut découvrir les conditions de son propre bien, et doit pouvoir interroger les institutions de sa société, les comparer avec d’autres (à une époque passée ou à l’étranger), et les réformer si besoin.

La légitimité du pouvoir politique, des institutions sociales, dépend de leur aptitude à promouvoir l’épanouissement terrestre des individus, ce qui implique de limiter le pouvoir au profit des droits individuels. Par la technique et la législation, les hommes ont le pouvoir d’améliorer la société. Le rationalisme et l’eudémonisme des Lumières fondent donc une espérance dans le progrès de l’humanité.

Dans leurs variantes radicales, les Lumières contestent les hiérarchies sociales, le principe monarchique, l’existence du surnaturel et la nécessité d’une religion.

Enfin, la raison humaine dégage de l’étude de l’univers des vérités et des normes de portée universelle. La diffusion des idéaux humanistes laisse entrevoir la possibilité d’une paix perpétuelle, d’une évolution pacifique des rapports entre États, fondée sur le respect du droit international. Le commerce et les échanges culturels tirent les nations de l’isolement, des préjugés locaux, et participent au mouvement vers l’universalité.

Libéralisme et socialisme : un même but mais des moyens différents

Les libéraux et socialistes héritent de ce corpus idéologique initial. Ce qui les divise sont les implications politiques exactes de ces idéaux, en particulier le périmètre de l’intervention de l’État et la place de la propriété privée et des rapports marchands.

Comme l’a écrit le philosophe et économiste libéral Ludwig von Mises :

Socialisme et libéralisme ne se distinguent point par le but qu’ils poursuivent, mais par les moyens qu’ils emploient pour y atteindre. – Le Socialisme – 1922.

Comment ces chefs-d’œuvre libéraux que sont la Déclaration d’Indépendance des USA et la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen justifient-ils les droits inviolables et sacrés de l’individu, sa liberté dans la limite de l’égale liberté de son compatriote, sinon au nom du « bonheur de tous » ?

Mais lorsqu’en 1795 Babeuf, le premier communiste moderne, attaque le droit de propriété privée, il le fait tout pareillement au nom de l’instauration d’une « société paisible et vraiment heureuse ».

Outre ces points communs, il existe une certaine perméabilité sociale entre ces deux familles de pensée. De nombreux intellectuels socialistes ou communistes –Pierre Leroux, Karl Marx, Jean Jaurès ou William Morris– ont été libéraux dans leur jeunesse.

Inversement, certains libéraux ou quasi-libéraux, comme Raymond Aron étaient d’anciens socialistes (par exemple le fameux Friedrich Hayek). Un libertarien comme Bruno Leoni était un ancien marxiste, tout comme François Furet.

On pourrait du reste ajouter qu’entre ceux qui acceptent et ceux qui refusent la propriété privée des moyens de production, il existe les gros bataillons (qui m’ont toujours paru intellectuellement incohérents) des sociaux-démocrates. Comme les libéraux, les sociaux-démocrates admettent le capitalisme, le rapport de subordination salarial et ne contestent pas la propriété privée.

Mais contrairement aux libéraux, et comme les socialistes, les sociaux-démocrates considèrent la santé et le bien-être comme des buts politiques pouvant primer sur la maximisation de la liberté individuelle, ce qui les conduit à favoriser des politiques sociales, des institutions publiques comme les hôpitaux, une redistribution économique entre les classes sociales et une législation du travail limitant le pouvoir des capitalistes sur les salariés.

Dans ces conditions, on pourrait s’attendre à ce que les débats entre libéraux et socialistes soient relativement cordiaux, puisqu’ils s’opèrent sur fond de convergences philosophiques fondamentales. On sait que ce n’est guère le cas.

Pire encore, il est arrivé régulièrement que l’un de ces courants préfère nuire à l’autre en s’alliant aux extrémismes politiques. Du côté libéral, l’historien Ralph Raico a baptisé de « syndrome de Pareto » les dérives autoritaires, anti-démocratiques et fascistes d’anciens intellectuels libéraux, comme Vilfredo Pareto, Eugen Richter ou Theodor Heuss.

Du côté socialiste, on ne peut pas dire que tous les militants anticapitalistes ont eu la clairvoyance d’esprit d’Otto Bauer, lorsque celui-ci a refusé de déclencher une insurrection en Autriche, qui aurait profité à l’extrême gauche bolchévisée.

Tout ceci nous confirme une triste loi de la politique : les groupes idéologiquement proches se détestent souvent davantage que les groupes qui, n’ayant rien en commun, ne risquent même pas de se côtoyer.

Post-scriptum : La continuité entre Lumières et socialisme a été notamment analysée et revendiquée par Friedrich Engels (Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880), par Jaurès (Unité doctrinale du socialisme, 1891) ; elle est flagrante dans la Morale anarchiste de Kropotkine.

On pourra aussi lire : Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide, Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio histoire, 2010, 945 pages.

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