Le libéralisme, le socialisme, et l’héritage divisé des Lumières

Les libéraux et socialistes héritent d’un même corpus idéologique. Ce qui les divise sont les implications politiques exactes de ces idéaux, en particulier le périmètre de l’intervention de l’État et la place de la propriété privée et des rapports marchands.

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Le libéralisme, le socialisme, et l’héritage divisé des Lumières

Publié le 22 août 2021
- A +

Par Jonathan Razorback.

À quelques exceptions près, les différentes manifestations des idéologies libérales et socialistes s’inscrivent dans le prolongement de la philosophie des Lumières. Inversement, le mouvement des Lumières ne semble pas avoir produit beaucoup d’autres courants politiques, sinon les tendances républicaines et démocratiques modernes, le sécularisme, ou encore certaines doctrines productivistes comme le saint-simonisme. Libéralisme et socialisme sont donc les deux faces de la modernité politique.

Qu’est-ce que les Lumières ?

L’historien Antoine Lilti y voit un « courant intellectuel et polyphonique, articulé à un ensemble de pratiques sociales, dont le point commun est de promouvoir l’usage public de la raison, c’est-à-dire une discussion ouverte sur un grand nombre de sujets jusque-là réservés au secret de l’État ou de l’Église ». Cette volonté d’émancipation suppose une prise de conscience de soi qui constitue « l’intuition inaugurale d’un rapport critique d’une société à elle-même ».

La philosophie des Lumières est un humanisme, au plan épistémologique et moral. L’être humain est rehaussé dans sa capacité à comprendre, par la science, le fonctionnement du monde naturel et social. Doué de raison, aspirant au bonheur, il peut découvrir les conditions de son propre bien, et doit pouvoir interroger les institutions de sa société, les comparer avec d’autres (à une époque passée ou à l’étranger), et les réformer si besoin.

La légitimité du pouvoir politique, des institutions sociales, dépend de leur aptitude à promouvoir l’épanouissement terrestre des individus, ce qui implique de limiter le pouvoir au profit des droits individuels. Par la technique et la législation, les hommes ont le pouvoir d’améliorer la société. Le rationalisme et l’eudémonisme des Lumières fondent donc une espérance dans le progrès de l’humanité.

Dans leurs variantes radicales, les Lumières contestent les hiérarchies sociales, le principe monarchique, l’existence du surnaturel et la nécessité d’une religion.

Enfin, la raison humaine dégage de l’étude de l’univers des vérités et des normes de portée universelle. La diffusion des idéaux humanistes laisse entrevoir la possibilité d’une paix perpétuelle, d’une évolution pacifique des rapports entre États, fondée sur le respect du droit international. Le commerce et les échanges culturels tirent les nations de l’isolement, des préjugés locaux, et participent au mouvement vers l’universalité.

Libéralisme et socialisme : un même but mais des moyens différents

Les libéraux et socialistes héritent de ce corpus idéologique initial. Ce qui les divise sont les implications politiques exactes de ces idéaux, en particulier le périmètre de l’intervention de l’État et la place de la propriété privée et des rapports marchands.

Comme l’a écrit le philosophe et économiste libéral Ludwig von Mises :

Socialisme et libéralisme ne se distinguent point par le but qu’ils poursuivent, mais par les moyens qu’ils emploient pour y atteindre. – Le Socialisme – 1922.

Comment ces chefs-d’œuvre libéraux que sont la Déclaration d’Indépendance des USA et la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen justifient-ils les droits inviolables et sacrés de l’individu, sa liberté dans la limite de l’égale liberté de son compatriote, sinon au nom du « bonheur de tous » ?

Mais lorsqu’en 1795 Babeuf, le premier communiste moderne, attaque le droit de propriété privée, il le fait tout pareillement au nom de l’instauration d’une « société paisible et vraiment heureuse ».

Outre ces points communs, il existe une certaine perméabilité sociale entre ces deux familles de pensée. De nombreux intellectuels socialistes ou communistes –Pierre Leroux, Karl Marx, Jean Jaurès ou William Morris– ont été libéraux dans leur jeunesse.

Inversement, certains libéraux ou quasi-libéraux, comme Raymond Aron étaient d’anciens socialistes (par exemple le fameux Friedrich Hayek). Un libertarien comme Bruno Leoni était un ancien marxiste, tout comme François Furet.

On pourrait du reste ajouter qu’entre ceux qui acceptent et ceux qui refusent la propriété privée des moyens de production, il existe les gros bataillons (qui m’ont toujours paru intellectuellement incohérents) des sociaux-démocrates. Comme les libéraux, les sociaux-démocrates admettent le capitalisme, le rapport de subordination salarial et ne contestent pas la propriété privée.

Mais contrairement aux libéraux, et comme les socialistes, les sociaux-démocrates considèrent la santé et le bien-être comme des buts politiques pouvant primer sur la maximisation de la liberté individuelle, ce qui les conduit à favoriser des politiques sociales, des institutions publiques comme les hôpitaux, une redistribution économique entre les classes sociales et une législation du travail limitant le pouvoir des capitalistes sur les salariés.

Dans ces conditions, on pourrait s’attendre à ce que les débats entre libéraux et socialistes soient relativement cordiaux, puisqu’ils s’opèrent sur fond de convergences philosophiques fondamentales. On sait que ce n’est guère le cas.

Pire encore, il est arrivé régulièrement que l’un de ces courants préfère nuire à l’autre en s’alliant aux extrémismes politiques. Du côté libéral, l’historien Ralph Raico a baptisé de « syndrome de Pareto » les dérives autoritaires, anti-démocratiques et fascistes d’anciens intellectuels libéraux, comme Vilfredo Pareto, Eugen Richter ou Theodor Heuss.

Du côté socialiste, on ne peut pas dire que tous les militants anticapitalistes ont eu la clairvoyance d’esprit d’Otto Bauer, lorsque celui-ci a refusé de déclencher une insurrection en Autriche, qui aurait profité à l’extrême gauche bolchévisée.

Tout ceci nous confirme une triste loi de la politique : les groupes idéologiquement proches se détestent souvent davantage que les groupes qui, n’ayant rien en commun, ne risquent même pas de se côtoyer.

Post-scriptum : La continuité entre Lumières et socialisme a été notamment analysée et revendiquée par Friedrich Engels (Socialisme utopique et socialisme scientifique, 1880), par Jaurès (Unité doctrinale du socialisme, 1891) ; elle est flagrante dans la Morale anarchiste de Kropotkine.

On pourra aussi lire : Zeev Sternhell, Les anti-Lumières. Une tradition du XVIIIe siècle à la guerre froide, Saint-Amand, Gallimard, coll. Folio histoire, 2010, 945 pages.

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  • Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison.
    Pascal

    • et une question dans quoi ou pour quoi?

      • « La philosophie, qui préparait la ruine du christianisme, et le christianisme qui proscrivait l’esprit d’examen » – Thérèse philosophe – Boyer d’Argens. – Clairvoyant, car il est mort en 1771.

    • Et des généralisations abusives d’affirmations gratuites.

    • @homo défaut fréquent chez nos adeptes des lumières libéraux ou non. La raison comme alpha et oméga . C’est tout à fait déraisonnable.

      • je ne crois pas..la raison ne peut pas répondre à toutes les questions..
        la vie est affaire de choix.. de prises de risques..

        mais être déraisonnable n’est jamais une bonne chose..

        c’est en fait vouloir une chose et agir d’un façon telle que le résulta ne peut être atteint.

        être raisonnable a pris un autre sens.. ne pas prendre de risque..ne pas boire d’alcool ne pas fumer ou que sais encore..

        • ce genre de phrase pointe un paradoxe illusoire..

          n’admettre que la raison n’est en rien un excès.. exclure la raison c’est la folie..

          • qui sont les pires fous sinon ceux qui pensent qu’ils n’ignorent rien?

            • @jacques « qui sont les pires fous sinon ceux qui pensent qu’ils n’ignorent rien? » c’est bien ce que je reproche aux clan des raisonnables , ils pensent tout connaître par la raison. Ce n’est pour moi qu’une facette.

          • @jacques « n’admettre que la raison n’est en rien un excès.. » pour moi si , c est s’imposer qu’un seul prisme de lecture alors qu’il en existe mille , c’est s’empêcher de vivre tout simplement . Ce n’est pas grave en soi si le raisonnable ne se l’impose qu’à lui même. Mais malheureusement souvent les raisonnables pensent avoir « raison » et veulent imposer leur vision à tous et là c’est plus grave car c’est mettre la raison (la leur car raison pour l’un est une aberration pour un autre) en lutte contre la liberté des autres.

        • @jacques « mais être déraisonnable n’est jamais une bonne chose.. » ah bon ? monter sur l’Annapurna comme Herzog , voler comme les frères Wright , aller dans l’ espace comme Gagarine , se mettre devant un char comme cet illustre anonyme chinois , s’immoler par le feu comme Jan Palach , liste trop longue ….

    • J’ai toujours été perplexe devant ce genre de phrase. Je ne sais pas ce que veut dire « n’admettre que la raison ». La raison, me semble-t-il, a deux principales fonctions : faire le tri entre ce que nous devons croire et ne pas croire (ce qu’on appelle la rationalité épistémique) et ajuster nos comportements et nos décisions en fonction des fins que nous nous donnons (ce qu’on appelle la rationalité instrumentale). Il me semble que dans ces deux domaines, la raison n’a pas de concurrente sérieuse. Ce qui ne veut pas dire que la raison humaine est infaillible dans ces deux domaines : de toutes évidences, nous commettons des erreurs, nous avons des biais cognitifs, etc. Mais ce sont là des déficits, et non pas des excès de rationalité. Pour résoudre des problèmes complexes (que ce soit en sciences, en économie, en politique, etc.), la raison est bien plus fiable que, par exemple, l’intuition.
      La raison en elle-seule ne permet en revanche pas de choisir nos valeurs et nos fins. Monter sur l’Annapurna comme Herzog , voler comme les frères Wright , aller dans l’ espace comme Gagarine , se mettre devant un char comme cet illustre anonyme chinois , s’immoler par le feu comme Jan Palach peuvent être, mais ne sont pas nécessairement des comportements déraisonnables. Prendre des risques n’est pas en soi quelque chose d’irrationnel, et ne pas prendre de risques n’est pas non plus en soi quelque chose de rationnel. Tout dépend de la valeur que nous accordons aux fins que nous nous fixons, et de la justesse des probabilités de réussite que nous nous attribuons. Certains accordent plus de valeur à une vie courte et exaltante qu’à une vie longue et monotone. La raison, bien comprise, n’a absolument rien à redire à ça.

      J’ai toujours trouvé très étrange, dans un monde où règnent les croyances au paranormal, à l’ésotérisme, aux théories du complot, que l’on considère qu’un excès de raison soit une menace sérieuse pour nos sociétés.

      • phrase d’intellectuel.. paradoxe illusoire.. ça plait et est supposé « prouver la sagesse ».. mais dans le cas d’espece non..

        c’ets par contre une bonne base de débat ..ça amène à réfléchir sur le sens des mots..

  • La question du XXIÈME siècle est de réinventer un humanisme européen face à l’intégrisme religieux et surtout islamique, face à l’intégrisme libéral surtout anglo-saxon, face à l’intégrisme social des différentes gauches et face à l’intégrisme environmental des Écolos décadents et face aux nostalgiques naïfs des Lumières dépassés par l’avènement des pays et continents tiers.

  • Pour une fois, je ne serai pas d’accord avec Mises : le libéralisme ne poursuit aucun but sinon la liberté pour chacun de fixer ses propres buts. Il ne parle que des moyens acceptables pour chercher à atteindre ces buts.

  • Issus d’un mode de pensée occidental, les « Lumières » ou le libéralisme ou socialisme qui en seraient issus sont forcément limitatifs. (Ils ignorent par exemple les philosophies orientales).

    On peut supposer que la seule supériorité de ces modes de pensées tient, pour le groupe et non l’individu, dans l’efficacité économique qui a permis à l’Europe puis aux US de dominer le monde.

    Mais que l’inefficacité de l’interprétation socialiste lui a fait perdre ce seul intérêt.

    • « intégrisme libéral » est un oxymore. Il n’y a pas d’intégrisme libéral puisque le libéralisme laisse à chacun le choix de ses croyances et ne parle que des moyens de les appliquer. Libéralisme et tolérance sont synonymes.

    • Il les ignore peut-être mais il ne les exclut pas tant qu’elles ne deviennent pas totalitaires en prétendant s’imposer à tous.
      De plus, je ne suis pas si certain que les auteurs des Lumières aient ignoré les pensées orientales. Je suis même sûr que plusieurs d’entre eux connaissaient bien Confucius et Lao Tseu, même si je ne retrouve pas les références.

      • Je pensais plus « ignorer » dans le sens « écarter / rejeter ».

        Quand elles sont basées sur et imprègnent des « valeurs » comme « culte des ancêtres » ou « humilité obséquieuse » ou « respect des traditions » etc… , elles sont bien sur totalitaires et non égalitaires donc impossible à intégrer dans une philosophie libérale ou socialiste.

        Mais dans un monde libéral, je peux me retirer dans un monastère bouddhiste ou chez les indiens d’Amazonie. Certaines valeurs sont compatibles sur un plan personnel, même si elles sont ou paraissent hors sujet. Par exemple, si elle n’était pas constructiviste, l’écologie serait compatible avec le libéralisme.

        Je vois mal par contre comment la notion de quête personnelle du confucianisme peut être soluble dans le collectivisme.

        • Du confucianisme ou du taoïsme ? En tant qu’occidental, je ne suis pas sur de comprendre ou pouvoir comprendre la philosophie orientale.

          • Et pourtant, il y a bien des points communs entre libéralisme et taoïsme.

            • Il y a aussi des points communs entre libéralisme et anarchisme rationnel.

              Si on considère le libéralisme comme un état d’esprit et que celui-ci est nié et pourchassé par la classe politique, alors il devient tentant voir nécessaire de s’adapter. Résistance passive ou active.

  • Ce qui différencie les socialistes des libéraux se réclamant des « Lumières », c’est la prétention universaliste.

    Une fois qu’on a proclamé une déclaration *universelle », on va se figurer plus ou moins consciemment que le monde entier s’y reconnaîtra. Puis on considèrera que tout le monde doit s’y conformer, et enfin on emploiera tous les moyens possibles pour que tout le monde s’y conforme effectivement… et devient totalitaire.

    L’universalisme, voilà le problème.

    • On ne peut qu’adhérer au libéralisme. En faire une but universel est déjà en soit constructiviste.

      Rejeter l’universalisme pour soi-même est devenir libéral.

  • la minimalisation on de la violence de la collectivité sur l’individu…

    violence justifiée en réaction en défense..
    face à l’individu quand il agresse..
    face aux agresseurs extérieurs.

    plus le pragmatisme..

    c’est le véritable projet je crois..

    ce n’est pas une société sans violence.. c’est une société où les individus admettent que la violence n’est pas un moyen acceptable..

    il n’y pas d’autre but, pas d’optimisation qui de la violence entre individus évidemment, qui de la santé, qui de l’education , qui de la longévité… qui e nombres de morts du covid! etc etc…

    dès lors…en théorie… pas d’interét général qui impliquent une coercition collective sur l’individu…… pas de politique… en théorie…
    en pratique ce genre de société va se ségréguer.. si jamais les membres qui la composent ont des cultures différentes avec des interdits et des moeurs différentes..

    • vous allez toujours avoir un conflit…le bannissement n’est plus possible une personne qui n’agresse personne mais ne respecte pas les moeurs ne peut pas être bannie.. mais ne peut être acceptée facilement…

  • Le socialisme n’est pas un héritage, mais une tare.

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