Au pays du streaming chinois (2) : Continent Douluo

Deuxième article d’un cycle consacré l’univers des séries asiatiques. Aujourd’hui, « Continent Douluo » (2021).

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le triomphe de Continent Douluo en février-mars 2021 a confirmé le statut de star incontesté de Xiao Zhan. Sortie sans publicité particulière, la série a cartonné par la seule présence de son acteur vedette. Il a ainsi fait mentir les oiseaux de mauvais augure qui prédisaient sa chute imminente.

Mais nous ne sommes plus dans l’univers du wuxia. La série relève largement du fantastique (ou plus précisément de la fantasy comme on dit) qui pourtant n’a pas trop la cote en Chine communiste. Ajoutons que les effets spéciaux numériques ne sont pas le point fort, on le sait, des Chinois.

Continent Douluo, déjà adapté sous forme d’un anime, relève de la série pour adolescents à peine pubères. Inspirée très librement d’un web-roman, cette histoire fantastique évoque un mix entre Les chevaliers du Zodiaque, Harry Potter et X-Men. L’auteur Tang Jia San Shao est très célèbre en Chine et aurait choisi lui-même les deux acteurs principaux. Gentillette, rapide dans la narration, parfois rigolote, la série se compose de quarante épisodes relativement brefs. La trame en est infantile, mêlant les moments dramatiques, mais pas trop, à des scènes cocasses inégalement réussis.

Le continent Douluo, la Chine en moins bien

Seule l’extrême popularité de l’acteur principal peut expliquer le formidable succès d’une série banale voire ringarde par bien des aspects : elle ressemble beaucoup à ces séries nulles des années 1990 du type Hercule ou Xena. La distribution uniforme dans l’insignifiance ne risque pas de faire de l’ombre à Xiao Zhan. Ce n’est pas qu’ils soient mauvais tous ces acteurs mais ils n’ont rien de bien saillant. D’un autre côté, reconnaissons qu’il n’est pas facile pour des adultes de jouer des personnages ayant les sentiments et les réactions d’écoliers du primaire.

L’histoire ne casse d’ailleurs pas trois pattes à un canard. Nous sommes sur le continent Douluo qui ressemble vaguement à la Chine, mais en moins bien, à une époque indéterminée mais ancienne. Plusieurs pouvoirs rivaux sont en présence, le pouvoir monarchique (mais avec deux empires rivaux), l’orgueilleux Palais des Arts martiaux d’allure sinistre, les Sept Clans fiers comme Artaban, sans compter une mystérieuse organisation souterraine qui complote comme il convient à toute organisation souterraine.

Les héros de Continent Douluo

Fils d’un forgeron de village, mais dont on comprend qu’il ne s’agit pas d’un banal forgeron, Tang San, notre héros, possède un don rare, une « âme martiale végétale » à la différence des autres maîtres d’âmes dont les esprits prennent une forme animale. Sa plante bleue argent, en apparence inutile, va faire de lui un maître d’exception (air connu). Il possède de surcroît dans la main gauche un gros marteau mais qu’il ne doit pas montrer (cela lui ferait du Thor).

Partant pour l’école destinée aux futurs maîtres d’âmes (ou des esprits) la plus proche de chez lui, il y rencontre une jeune femme, Wu (Wu Xuanyi), aux attributs lapin et au caractère pot-de-colle. Mais son chemin croise également celui d’un vague enseignant supplétif qui devient son maître, et lui apprend à maîtriser ses talents singuliers. Les trois se heurtent au fils du gouverneur, un individu pourvu d’un grand nombre de défauts qui le mènent rapidement à sa perte.

Faussement accusés du meurtre de ce fils de famille, nos héros ne sachant à quelle âme se vouer s’inscrivent dans une curieuse école dite du Diable. Le directeur, fauché mais indépendant, a formé de grands maîtres tout en suivant des règles aussi foutraques qu’évolutives. Dans cette curieuse école, notre héros au sourire si doux rencontre divers élèves tous plus insipides talentueux les uns que les autres. Seul leur nombre impair les empêche de respecter la parité : sept, ils sont sept.

Le scénario nous l’assure : ce sont tous (et toutes) des élèves aux dons exceptionnels, dommage que les interprètes soient aussi charismatiques que des huitres. On découvre la diversité des âmes (ou esprits) : à côté des âmes animales et végétales, vous avez aussi des âmes d’outils. On comprend dès lors que ce monde ignore la roue et le fil à couper le beurre. À quoi bon quand il suffit d’invoquer sa compétence pour brandir une saucisse qui vous redonnera du peps ou bien un kiwi à avaler sans l’éplucher pour s’envoler.

Un lapin rose sautillant et gambadant

La reine des pommes, pardon le lapin rose sautillant, est aussi l’amie de toutes les bêtes. Car, voyez-vous pour obtenir ces anneaux de maître des esprits, il faut à chaque fois tuer une âme animale et c’est vraiment méchant vous en conviendrez. Notre héros d’ailleurs trouve le moyen de zigouiller un gros serpent antipathique puis une espèce de vigne géante et enfin une sale araignée borgne pour gagner ses premiers galons. Bref, sous ses airs niaiseux, c’est un petit malin qui s’attire sans frais la sympathie du public. On aime bien les jolies bébêtes à fourrures mignonnes mais pas trop les sales araignées, n’est-ce pas ?

Notre héroïne lapine, dont le QI est celui d’une noisette, rêve de son côté à une gentille cohabitation entre les Bébêtes animées et les Maîtres des esprits. On a vite compris qu’elle relevait davantage du monde animal que du monde des humains : son goût pour les carottes et son dégoût de la viande sont révélateurs de son côté bébête. Il faut la voir gambader dans la forêt, ressuscitant le grand style de Mary Pickford, l’héroïne du cinéma américain des années 1910, le charme en moins.

Les sept Démons de Shi Lan Ke

Nous avons donc à l’École de Shi Lan Ke, une bande de joyeux élèves qui forment les Sept Démons (en fait de bons petits diables) aussi unis entre eux que les Trois Mousquetaires. Ils brandissent leurs poings à défaut d’épées pour un « Tous pour un, Un pour tous » à la sauce pékinoise. Outre notre forgeron ambidextre et notre Végane aux grandes oreilles, nous trouvons un prince impérial (incognito) qui se cherche, une « chatte » prête à sortir les griffes pour son prince, un adolescent (orphelin) qui s’embrase pour un rien, une « pagode » de bonne famille qui tient le courrier du cœur et un joyeux cuistot qui se prend pour un produit de l’Actor’s studio.

Ajoutons pour faire bonne mesure une « auditrice libre » qui espionne tout le monde et joue les hypnotiseuses. Ils vont ensemble ou séparément affronter bien des adversaires et relever bien des défis pour gagner leur diplôme de maturité (toute relative).

Papa et maman sont là pour sauver la mise

Mais une question taraude notre brave Tang San : le grand maître qui se cache derrière les sinistres activités de la maléfique société secrète serait-il son papa chéri et disparu ? Et sa maman me direz-vous ? Serait-elle morte à sa naissance, par hasard ? Je vois que vous connaissez les poncifs de ce genre d’histoire. Heureusement, même morte, elle veille toujours sur son fils et dans la Vallée des Rêves (évidemment) elle a créé un espace intermédiaire pour communiquer son amour et sa puissance à son rejeton bien aimé.

C’est un peu le paradoxe de ce genre d’histoire. Notre héros est supposé progresser grâce à ses efforts personnels mais d’un autre côté quand vous êtes le fiston des deux côtés de grands maîtres (ceux qui ont les neuf anneaux olympiques) qui vous ont transmis tout un tas de pouvoirs et de trucs, sans parler de disciples reconnaissants, c’est quand même plus facile. Et quand vous êtes coincé ou sur le point de périr, maman, même morte, et papa, qui se fait longtemps attendre, sont là pour vous sauver la mise.

Humour potache et effusions lacrymales

Bon, tout cela est drôle pour qui apprécie l’humour potache et après tout divertissant en diable par l’accumulation de nombreuses péripéties. Je déconseille néanmoins fortement la série aux féministes qui risquent de souffrir de la peinture des personnages féminins qui cochent à peu près toutes les cases des pires clichés du genre.

La fin est lacrymale à souhait dans le grand style chinois, ralenti et gros plan sur la larme coulant sur la joue. Mais bien sûr, cette fin est aussi elliptique. Douluo Continent étant sous-titré saison 1, une saison 2 devrait suivre, je présume.

Donc, pour nous résumer, si vous avez moins de quinze ans, ou un âge mental équivalent, vous trouverez un plaisir extrême à cette série. C’est plein de duels à grands coups d’éclairs et d’arcs électriques de diverses couleurs. Moi, hélas, j’ai dépassé la date de péremption depuis longtemps.

Les défauts de Continent Douluo

Cet aimable divertissement, souffre à mes yeux de deux graves défauts :

D’abord, vous l’aurez deviné, son personnage féminin principal, jouée par Wu Xuanyi, qui relève de la catégorie lapin rose, oreilles comprises, toute sautillante et espiègle, c’est-à-dire totalement idiote, est exaspérante et insupportable. Je sais, je sais, les lapins roses sont en grand honneur auprès du public asiatique. Mais pour qui est réfractaire au côté mignon de ce type de personnage omniprésent à l’écran, la vision de la série peut se transformer en lent supplice. J’ai éprouvé à son égard les sentiments de l’écureuil fou de Tex Avery pour les « gentils animaux à fourrure » dans Screwball Squirrel.

L’autre défaut pour une série à dimension fantastique (type fantasy) est l’habituelle et consternante médiocrité des effets spéciaux numériques à la sauce pékinoise. Si la « plante bleue argent » qui jaillit de la paume du héros n’est pas trop mal, les « esprits animaux » sont aussi pitoyables que ridicules : chien cochonesque, singe géant à moustaches (tendance BigFoot), python taureau (une espèce de dragon aquatique), chenille bibendum, bébête du désert moche à pleurer, j’en passe et des pires.

Et pour en finir

Je ne mentionne que pour mémoire la banalité, pour ne pas dire l’insignifiance de la musique. Le compositeur paraît avoir récupéré un lot hétéroclite de musiques libres de droits sur Youtube qu’il colle de façon aléatoire au fil des séquences : pièce pour guitare dans la style de Fernando Sor, tango argentin, mambo latino, un petit coup à la Django Reinhardt, air romantique pour violoncelle sans compter de nombreuses musiques d’ascenseur. De temps à autre, par le plus pur des hasards, cela fonctionne.

C’est tout pour aujourd’hui. Le prochain épisode de notre saga des séries chinoises se penchera sur l’autre grand succès du premier semestre 2021, La légende de Fei, avec le beau Wang Yibo.

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