Donald Rumsfeld, héraut de la guerre en Irak et néoconservateur, est mort

Donald Rumsfeld by Gage Skidmore (creative commons) (CC BY-SA 2.0)

Symbole de l’unilatéralisme américain en politique étrangère et de son étrange autisme diplomatique, Donald Rumsfeld s’est éteint mardi à l’âge de 88 ans.

Par Frédéric Mas.

L’ancien secrétaire américain de la Défense Donald Rumsfeld est mort à 88 ans ce mardi 29 juin. Si sa disparition nous éloigne un peu plus du moment néo-impérialiste de la présidence de George W. Bush, Jr, nous vivons toujours aujourd’hui sous l’empire sécuritaire que lui et les siens ont créé aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001 sur le sol des États-Unis.

La carrière politique de Donald Rumsfeld commence dès les années 1960. Après des études à l’Université de Princeton et un bref passage de quelques années dans la Marine, il s’engage dans la campagne électorale de l’Illinois pour devenir membre du Congrès des États-Unis. Il est élu à l’âge de 30 ans en 1962.

Rapidement, il devient un cacique du parti Républicain et un bureaucrate professionnel. Il enchaîne les postes au sein des administrations républicaines avant de devenir une première fois secrétaire d’État à la défense sous la présidence de Gérald Ford (1975-1977).

Dès sa nomination, il défend une politique agressive à l’endroit de l’URSS et estime que la politique de détente défendue par son prédécesseur et rival Henry Kissinger est une stratégie défaitiste. Selon lui, la pression militaire et diplomatique américaine doit être maintenue partout dans le monde pour affaiblir et contenir les mouvements de l’ennemi soviétique.

Politicien bureaucrate à plein temps

Quand Rumsfeld reçoit en 1977 la Presidential Medal of Freedom, Henry Kissinger persifle et le qualifie de : « phénomène spécifique à Washington : le politicien-bureaucrate compétent à temps plein dans lequel l’ambition, la capacité et la substance fusionnent sans discontinuité1 ».

C’est avec le même esprit de croisade hérité de la guerre froide qu’il revient aux commandes en 2001 en tant que secrétaire d’État à la Défense. Cette fois, c’est sous la présidence de George W. Bush Jr., et l’Union soviétique a disparu depuis 10 ans. Pour Donald Rumsfeld et ses acolytes néoconservateurs, les attentats du 11 septembre seront l’occasion de prolonger l’esprit de la guerre froide en lui conférant un nouvel objet, le terrorisme.

En découlera une politique étrangère extrêmement agressive, fondée sur des mensonges, méprisante du droit international et qui s’est finalement révélée catastrophique pour les États-Unis comme le reste du monde.

Entouré du vice-président Dick Cheney, de Paul Wolfowitz, Richard Pearle, Condolezza Rice et relayé dans les médias par une multitude d’éditorialistes radicalisés et de faiseurs d’opinion à droite comme à gauche, Rumsfeld défendra la sainte alliance entre hégémonie américaine sur le monde et démocratisation forcée de ses adversaires stratégiques, au plus grand mépris des contingences matérielles et humaines des opérations militaires engagées sur le terrain.

Lors de son discours de l’Union de 2002, George W. Bush Jr désigne les nouveaux ennemis de l’Amérique comme un « Axe du mal » qui comprend l’Iran, l’Irak, et la Corée du Nord. Ce n’est plus seulement Al-Qaïda qui devient la cible de Washington, mais toute forme de terrorisme. Commence alors une campagne de désinformation internationale en provenance de Washington visant à convaincre l’opinion mondiale de la présence d’« armes de destruction massives » sur le sol irakien.

Un mensonge pour envahir l’Irak

On se souvient des images du secrétaire d’État Colin Powell montrant le 5 février 2003 une fiole d’anthrax devant le conseil de sécurité de l’ONU pour convaincre du bien-fondé de l’intervention militaire américaine. Dominique de Villepin prendra la parole au nom de la France devant l’ONU pour s’opposer à la résolution américaine, ce qui n’empêchera pas la machine de guerre de se mettre en marche.

Pire, l’allié de longue date des États-Unis devient l’objet d’un appel au boycott de ses produits, et une campagne de dénigrement systématique orchestrée par les idéologues néoconservateurs s’installe durablement dans le débat public américain. Pour Rumsfeld, il ne fallait plus écouter la « vieille Europe » et foncer.

La France n’a pas été la seule à mettre en garde l’Amérique contre une invasion qui se révélera par la suite catastrophique. L’esprit de guerre froide réchauffée fut aussi un esprit de guerre civile. Les conservateurs traditionnels et les libertariens, à l’image de Ron Paul, traditionnellement pacifistes et donc hostiles aux menées impériales de l’exécutif, seront mis au ban de l’opinion publique suite à l’intense campagne de dénigrement des néoconservateurs, qui aboutira à l’exclusion des « paléoconservateurs » et « libertariens » du mouvement conservateur américain mainstream.

Sur ce sujet, ils s’associeront volontiers avec la gauche de la gauche pour dénoncer la catastrophe humanitaire qui s’annonçait.

La guerre mondiale depuis son bureau

Et la catastrophe, fille de l’aveuglement de Donald Rumsfeld et des bureaucrates de Washington qui voulaient diriger une « quatrième guerre mondiale2 » partout dans le monde sans quitter leur bureau, arriva nécessairement.

Pour Donald Rumsfeld, la guerre en Irak devait durer au plus quelques mois. « Cinq jours, cinq semaines ou cinq mois, mais ça ne va certainement pas durer plus longtemps que ça », déclarait-il en novembre 2002. La victoire américaine de 2003 contre les troupes régulières de Saddam Hussein fut effectivement rapide, c’est l’après-guerre qui dura pratiquement une décennie.

En décapitant le pays et démantelant ses principales institutions, les États-Unis ont instauré durablement une situation de guérilla qui s’acheva en guerres civiles meurtrières. Le coût humain de la guerre, qui s’étale de 2003 à 2009, est estimé à plus de 160 000 tués dont près de 80 % de civils. Au lieu d’endiguer le terrorisme, l’occupation américaine qui s’est achevée en 2010, l’a entretenu et développé, adoubant ses promoteurs islamistes comme autant de mouvements de libération. Aucune arme de destruction massive ne fut découverte.

Donald Rumsfeld fut également l’un des inspirateurs du programme de torture de l’administration Bush jr. Il a approuvé les méthodes d’interrogation des prisons d’Abu Ghraib et Guantanamo Bay utilisant la torture psychologique et les mauvais traitements sur les prisonniers de guerre. Quand le scandale des tortures éclate, Donald Rumsfeld s’empresse de masquer son implication dans l’affaire.

Un héritage impérial toujours vivant

Symbole de l’unilatéralisme américain en politique étrangère et de son étrange autisme bureaucratico-diplomatique, Donald Rumsfeld a fait école, et ses amis et anciens alliés continuent de donner leur avis en politique étrangère, que ce soit pour bombarder l’Iran, la Corée du Nord ou globalement tout ce qui s’oppose à la présidence impériale américaine.

C’est aussi à la suite de la guerre contre le terrorisme que les politiques gouvernementales de surveillance généralisée dénoncées en leur temps par Edward Snowden et Julian Assange se sont accélérées.

Après son départ de l’administration Bush, Donald Rumsfeld s’est consacré aux œuvres de charité en faveur des vétérans américains via la Rumsfeld Foundation. Il publie en 2011 une autobiographie dans laquelle il défend son bilan comme secrétaire d’État à la défense, se défendant de toute responsabilité dans l’échec de la guerre en Irak et affirmant que le Proche Orient serait bien plus dangereux aujourd’hui si Saddam Hussein était resté au pouvoir.

  1. Cité in The Atlantic, Mann, James, 8 Octobre, 2003, ‘Rumsfeld’s Roots’
  2. La quatrième guerre mondiale est un concept stratégique défendu par les néoconservateurs à la suite des écrits d’Eliot Cohen. La troisième guerre mondiale fut la guerre froide, et la quatrième est celle contre le terrorisme. Ces deux derniers conflits sont indirects, contrairement aux conflits précédents.
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