Le repli de la France au Sahel

À moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron a décidé d’arrêter les frais de l’opération militaire Barkhane au Sahel, coûteuse, très critiquée en France et sur place et dont l’efficacité n’est pas évidente.

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Le repli de la France au Sahel

Publié le 20 juin 2021
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Par Yves Montenay.

La décision d’Emmanuel Macron et son programme pour le Sahel

Il y a ce que le Président peut décider seul, et la coopération internationale à monter parallèlement.

La décision présidentielle

Dans mon précédent article de juillet 2019 sur la situation au Sahel, j’évoquais ses populations et les premières années de l’opération Barkhane.

Cela faisait deux ans que l’Élysée avait demandé aux militaires de réfléchir à comment « en sortir », mais ils hésitaient à démanteler Barkhane, craignant notamment que cela apparaisse comme une défaite française, tant dans les pays concernés que sur le plan international.

Le coup d’État au Mali, le deuxième en moins de neuf mois, a accéléré la décision du président.

En voici les grandes lignes :

1. Le calendrier du départ de Barkhane sera annoncé fin juin. Certaines bases militaires devraient être fermées. Les effectifs de Barkhane (plus de 5000 hommes) devraient être réduits de 30 % en 2022, puis de 50 % en 2023.

2. La France restera fortement engagée aux côtés des États du Sahel dans leur lutte contre les groupes terroristes armés, « qui reste une priorité absolue. »

3. Elle va pour cela proposer d’accentuer la formation des militaires des pays concernés. Une organisation de coopération, la DCSD, a toutes les compétences nécessaires, mais il faudrait recruter de nombreux coopérants supplémentaires et qu’ils soient en outre bien acceptés dans les administrations locales, alors qu’on peut imaginer qu’ils s’opposeront, par exemple, à des malversations, ce qui les fera accuser de néocolonialisme.

4. Les forces spéciales françaises, à travers la task force Sabre basé à Ouagadougou, poursuivront la traque des organisations terroristes, à savoir l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) et le Rassemblement pour la victoire de l’islam et des musulmans (RVIM). Mais elles se concentreront sur les principaux chefs.

5. Paris compte aussi sur une extension de l’opération européenne Takuba pour appuyer les forces spéciales des pays sahéliens. L’offre de services a été étendue à d’autres pays extra-européens. Il s’agit de former les forces spéciales locales et de rendre les pays étrangers conscients de ce qui se joue au Sahel, et qui ne peut pas être porté par la France seule.

Bref, Paris ne souhaite pas vraiment partir et porte le problème sur le plan international. La France estime en effet que l’enjeu est non seulement local, mais européen et même mondial.

Les raisons de rester et d’impliquer d’autres pays

La première raison est la protection des populations : partir signifie que dans les zones sous contrôle des djihadistes, une grande partie de la population se trouvera soumise à un islam rigoriste, très éloigné des habitudes locales (voir par exemple le film Timbuktu où musique et chansons doivent devenir clandestines) et à contre-courant de l’évolution par exemple des droits des femmes.

Le plus grave à long terme, et qui aura des répercussions internationales est l’arrêt de la scolarisation à l’occidentale, remplacée par l’interdiction de l’école pour les filles et par l’école coranique pour les garçons, d’où l’on ressort analphabète tant en français comme langue locale.

D’où des répercussions sur le développement et le maintien d’une fécondité élevée (mariage des filles à 13 ans), ce qui aura des répercussions bien au-delà des zones islamistes par des migrations vers le sud et les pays côtiers chrétiens relativement développés, et éventuellement vers l’Europe.

Outre l’éventuel risque migratoire, il est dangereux pour tout le monde de voir se constituer des bases djihadistes pouvant faire dériver des diasporas en Europe, par exemple par chantage sur les familles : « fais ce qu’on te dit, sinon il arrivera malheur à ta mère ». D’autant que pour des raisons à la fois naturelles, géographiques et financières, ces bases seront également celles de trafic d’armes et de drogue.

Les djihadistes pensent d’ailleurs déjà à contourner les capitales du Sahel, pour l’instant bien défendues par les Français, pour progresser vers les pays côtiers (Ghana, Sénégal, Côte d’Ivoire…) et y frapper les intérêts occidentaux qui y sont plus importants… et éliminer des gouvernements majoritairement chrétiens.

Les opposants locaux ou français à l’intervention de nos troupes déclarent que « tout cela a eu lieu quand même malgré Barkhane, et qu’en prime nous sommes vus comme une armée d’occupation ! »

Rappelons que les troupes françaises sont sur place à la demande des gouvernements locaux et de l’ONU.

Par ailleurs Paris fait pression sur les militaires au pouvoir au Mali et au Tchad pour un retour au moins partiel à la démocratie. Et s’il pousse au retour de la démocratie et à une alliance internationale, c’est aussi pour écarter les évocations de « Françafrique ».

Mais le fait que l’armée française en outre-mer soit d’origine coloniale complique le ressenti.

L’adhésion des populations ne dépend plus des militaires

Depuis environ 150 ans, l’armée française agissait outre-mer dans le cadre d’opérations coloniales et se préoccupait donc de l’adhésion des populations, souvent avec un certain succès, bien qu’aujourd’hui il ne soit pas à la mode de rappeler ce point mais plutôt d’insister sur le caractère barbare de son action.

Citons rapidement Gallieni, Lyautey, les bureaux arabes de Napoléon III, les SAS de la guerre d’Algérie, les troupes locales (par exemple 350 000 Vietnamiens pour seulement 60 000 Français au Vietnam). Mais on avait alors l’autorité politique avec soi. Quand cette dernière changeait d’avis, par exemple pour l’Algérie, l’armée française se repliait dans ses cantonnements, puis partait… au grand dam des populations « ralliées » dont une partie se réfugiait en métropole et le reste subissait les persécutions du nouveau régime.

Bref, à l’époque coloniale, le soldat était bon à tout faire, devait « conquérir les esprits et les cœurs », c’était même une mission demandée par le politique, sauf coup de folie d’une autorité comme par exemple pour l’affaire de Sétif en Algérie.

Aujourd’hui au Sahel, l’armée est censée laisser ce qui n’est pas militaire aux autorités civiles.

Or celles du Mali sont dans l’état que nous savons et les populations du nord de ce pays sont laissées sans protection ni encadrement, notamment scolaire ou judiciaire, soit faute de s’en préoccuper, soit parce que les intéressés ont fui les menaces djihadistes… et ce n’est pas aux militaires d’y suppléer comme ils le faisaient naguère.

En effet, les interventions militaires françaises sont maintenant concentrées sur la sécurité, le politique et l’économique devant être faits par d’autres : l’État hôte, les organisations financières et de développement, françaises ou internationales.

Citons par exemple l’Agence Française de Développement, la coalition pour le Sahel et le G5 Sahel, dont la mission est d’améliorer la gouvernance locale.

Néanmoins, l’expérience coloniale fait que l’armée est attentive à l’état d’esprit de la population et se sent donc trahie par la défaillance des autorités civiles, particulièrement au Mali. Mais l’armée française, pour reprendre une formule américaine « n’occupe plus le siège du conducteur, mais seulement un siège arrière ».

Emmanuel Macron a officialisé cette perception :

Nous ne pouvons pas sécuriser des régions qui retombent dans l’anomie parce que des États décident de ne pas prendre leurs responsabilités.

Et les cadres militaires sont conscients que leur savoir-faire peut être contre-productif si le politique ne suit pas, ce qui est le cas, au moins au Mali. D’où l’interrogation sur l’utilité de rester.

Mais pourquoi cette passivité des États-hôtes qui ont pourtant demandé cette assistance militaire ?

La passivité des États hôtes

Cette passivité a des raisons d’ordre général.

En Afrique et ailleurs le pouvoir a deux faces, l’une vis-à-vis de l’étranger occidental, où l’on évoque la démocratie et le développement, particulièrement lorsque l’on demande une aide, mais une autre face vis-à-vis de la population et de certains pays « compréhensifs ».

On parle alors aux étrangers d’intérêts financiers personnalisés et d’aide à un maintien de l’ordre musclé, à la population, de souveraineté nationale et à sa tribu ou son clan des avantages que l’on va leur apporter.

À ces raisons générales, certains ajoutent que l’action française et plus généralement occidentale n’aide pas à une meilleure gouvernance. En effet compter sur l’aide militaire ou financière de l’étranger, que ce soient des États, des organisations internationales ou des ONG serait un obstacle à la responsabilisation des gouvernants.

Cela rend inévitable une dégradation des relations entre les aidants et les aidés, et l’on voit donc de nombreux Maliens protester que leur souveraineté nationale est minée par l’aide militaire et économique.

Ce n’est pas l’avis de tous : l’opinion publique est satisfaite à Bamako du départ des Français, mais elle est inquiète dans le nord : « Les gens de Bamako ne connaissent pas la guerre ». Et l’inquiétude est partagée dans les cercles géopolitiques.

La nature a horreur du vide : y aura-t-il un nouvel État islamique ou quelqu’un d’autre ? Les regards se tournent vers la Russie.

Sahel : laisser la place à la Russie ?

« La Russie ? Non, la société de protection Wagner ». Cette société paramilitaire représente de fait la Russie tout en permettant à cette dernière de garder une posture diplomatique de non-ingérence.

C’est déjà le cas en Libye et en Centrafrique. Dans ce dernier pays, Wagner a consolidé le régime et se finance en protégeant les mines d’or et d’argent en échange d’une partie des revenus. La Russie peut ainsi soutenir un régime sans se préoccuper des « droits de l’Homme et valeurs occidentales ». C’est un argument puissant dans beaucoup de pays africains.

Au Tchad ce sont les rebelles qui seraient aidés par la société Wagner.

Pour l’instant la Russie participe activement aux campagnes antifrançaises sur les réseaux sociaux, d’après Florence Parly, ministre des armées.

En 2019 Bamako a signé un accord de défense avec la Russie et plusieurs putschistes ont été formé en Russie ou en ex-URSS. C’est aussi le cas du nouveau Premier ministre malien choisi par les militaires, Choguel Kokalla Maïga.

Une implication russe peut réussir dans un premier temps. Mais ensuite Wagner se heurtera aux mêmes problèmes que les Français en soutenant les régimes en place contre l’opinion publique tout en menant la lutte contre les djihadistes.

Par ailleurs le Sahel est immense, même pour la Russie, et souvenez-vous que leur soutien au gouvernement communiste afghan s’est terminé par un retrait après de lourdes pertes. Par ailleurs un financement local tel que des prélèvements sur les recettes des mines d’or seraient très mal perçus.

Enfin la planète est vaste et d’autres pays que la Russie peuvent s’intéresser au Sahel.

Conclusion

L’objectif d’Emmanuel Macron est d’internationaliser la lutte contre les djihadistes, la situation actuelle se retournant contre la France, en partie du fait des insuffisances des gouvernements du Sahel. Et aussi parce que le danger djihadiste est mondial.

Le problème est que les autres pays européens ont une vue provinciale de la géopolitique et que l’Allemagne se soucie d’abord de ses entreprises et notamment de leurs affaires en Russie et en Chine.

Seuls les États-Unis ont une vue mondiale dans le camp occidental et verraient probablement d’un mauvais œil l’arrivée de nouvelles puissances au Sahel. Ils aident d’ailleurs déjà la France en matière de logistique et de renseignement.

Côté djihadiste, la prochaine étape est d’attaquer les pays côtiers et notamment la Côte d’Ivoire.

La partie est très loin d’être terminée mais les convictions européennes d’Emmanuel Macron vont être mises à rude épreuve.

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  • Emmanuel Macron a officialisé cette perception :

    Nous ne pouvons pas sécuriser des régions qui retombent dans l’anomie parce que des États décident de ne pas prendre leurs responsabilités.

    Hahahahaha!

  • au départ c’est une farce dans ses objectifs ..

    c’etait du court terme.. allons battre les djihadistes militairement..car ils nous agressent et car on le peut..

    on savait que on allait gagner la guerre et probablement perdre la paix..

    combattre les djihadistes? ..et l’onu alors ? et les droits des peuples? souveraineté toussa…en tant que pays l’idée est qu’on combat un PAYS .. ou qu’on puisse imposer à un pays via l’onu qu’il combatte ceux qui dans son sein agressent d’autres pays..

    que le « danger » djihadiste » soit mondial ne signifie rien.. parce que le danger djihadiste n’est pas un danger pour tous ceux qui pratiquent le djihad guerrier.. le danger communiste est mondial..le danger écologiste est mondial…aussi…

    on en a qui’ veulent déjà « combattre » la chine…

  • Encore une mauvaise idée mal gérée par Flamby et ses amateurs. Macron a tout compris. Laissons les se dépatouiller seuls ces grands démocrates indépendants depuis plus de 60 ans…..Fermons NOS frontières et déployons les moyens pour couler tout rafiot d’illegaux qui entre dans nos eaux et la source sera tarie en 5 minutes.

  • Deux choses: 1/ coloniser ces zones (en protectorat ou autre) à nouveau qui finalement ne sont pas gérables autrement que par les français ou les laisser dans leur merde si on est vu comme les méchants de l’histoire.
    2/ si on fout sur la gu**le des islamistes en Afrique et ailleurs, ce serait une bonne idée d’arrêter de les faire rentrer sur notre territoire. Notre politique migratoire est une énorme blague et un affront pour nos militaires engagés

    • Il est à présent très facile d’intervenir sans avoir besoin des hommes à terre, cela coûterait moins en pertes humaines d’abord, et serait, à mon avis, plus efficace.

  • faut bien payer les conséquences du renversement de Khadafi…
    pour le reste, vu les moyens que l’on a…

    enfin, tout ceci n’est-il pas de l’effet d’annonce ? D’ailleurs EM n’en aurait pas parlé ni au MINAE, ni au CEMA.

  • Sans vouloir etre mechant, il faut quand meme bien avouer que cette operation au Mali a été un echec: on a certes evite que le maloi tombe au main des islamistes a l epoque mais c est reculer pour mieux sauter !
    Et de toute facon de quel droit la france devrait decider quel type de gouvernmenet convient aux maliens ?

    Si on veut vraiment resoudre le probleme islamiste, il faudra y envoyer des troupes pendant 100 ans, eduquer la population (autrement y envoyer des prof, construire des ecoles), y developper l economie (vu qu on arrive deja pas a le faire chez nous, bon courage !), faire baisser massivement la natalité (demander l aide des chinois ?)
    Autrement dit un effort humain et financier titanesque

    Autre option, faire la meme chose que De Gaulle en algerie « bye bye vous nous coutez trop cher »

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