Le mouvement Red pill, l’idéologie woke des conservateurs

Le mouvement Red pill rassemble un ensemble de courants de pensée convaincus que la majorité de la population préfère se raccrocher à des mensonges rassurants ou politiquement corrects plutôt que d’affronter la réalité.

Par Elie Blanc.

Ces derniers mois, beaucoup d’encre a coulé pour dénoncer les pratiques et l’idéologie woke. Il existe pourtant un équivalent au mouvement woke chez les conservateurs qui échappe jusqu’à présent aux critiques : c’est le mouvement Red pill.

Tout comme le mouvement woke, il est protéiforme et donc difficile à définir, mais on pourra proposer la définition suivante : le mouvement Red pill rassemble un ensemble de courants de pensée, généralement conservateurs, convaincus que la majorité de la population préfère se raccrocher à des mensonges rassurants ou politiquement corrects plutôt que d’affronter la réalité.

C’est pour cette raison qu’il prend le nom de Red pill, en référence au film Matrix où le héros avale la pilule rouge, et découvre douloureusement par cet acte le monde tel qu’il est réellement.

À l’origine, ce terme était surtout utilisé par les incels du forum anglo-saxon 4chan, ces jeunes hommes convaincus que la libération sexuelle et les applications de rencontres ont créé des rapports hommes/femmes déséquilibrés et qu’une partie conséquente d’hommes était condamnée par leur génétique à ne jamais trouver de partenaire. En France, ces idées ont d’abord trouvé du succès auprès du célèbre forum 18-25 de Jeuxvidéo.com.

Progressivement, le terme red pilled a été étendu à d’autres problématiques, notamment pour critiquer l’immigration ou le féminisme. Il est aussi intéressant de constater que certains médias comme Valeurs Actuelles l’utilisent dans leurs vidéos, preuve que ce courant de pensée dépasse désormais les frontières de certains groupes fermés et anonymes d’internet.

Mouvement Red pill : un danger pour la liberté ?

Il faut reconnaître au mouvement Red pill qu’il a le mérite de combattre le politiquement correct, ce qui est évidemment une bonne nouvelle pour la liberté d’expression. S’il constitue aussi une opposition bienvenue aux idées liberticides de la gauche radicale, il convient de ne pas faire preuve de trop de naïveté concernant ses adeptes : s’ils se présentent aujourd’hui défenseurs de la liberté d’opinion et d’expression, c’est uniquement parce que leurs idées sont aujourd’hui à la limite de ce qui est socialement et juridiquement considéré comme acceptable.

Si les rapports de force devaient s’inverser, il ne fait aucun doute que la liberté d’expression serait tout sauf la priorité. À partir du moment où vous considérez qu’à la différence de vos opposants vous avez eu le courage de prendre la pilule rouge et d’avoir pris connaissance de la Vérité, absolument aucun débat n’est possible avec un blue-pilled.

Il y a ceux comme vous qui savent et les autres qui se complaisent dans des représentations plus agréables mais fausses. On retrouve exactement la même dichotomie qu’avec les wokes, qui opposent ceux qui sont conscientisés des injustices sociales ou raciales et les autres qui ne sont que des ignorants à éduquer.

Tout comme les wokes considèrent que toute personne n’adhérant pas immédiatement à leur idéologie est un facho, les adeptes de la red pill ont la fâcheuse tendance à qualifier de gauchistes ceux qui ne partagent pas leur vision conservatrice de la société.

L’influenceuse Estelle Redpill s’était ainsi faite remarquer pour avoir décrit le RN comme trop gauchiste à son goût. On lui accordera que le RN a effectivement un programme économique digne de l’Union soviétique, mais sa remarque concernait ici la position du RN au sujet de l’immigration, ce qui laisse plus dubitatif.

En outre, la volonté de dénoncer certaines vérités dérangeantes devient parfois obsessionnelle, jusqu’à rendre misogyne ou raciste et potentiellement violente une partie des adeptes de la red pill.

Lorsque cela arrive, la réponse législative et politique à ce mouvement s’est révélée sans surprise absurde et même contre-productive. À titre d’exemple, lorsque des membres du forum 18-25 de JVC ont été condamnés pour le harcèlement de la féministe Nadia Daam, le site a été contraint de durcir jusqu’à l’absurde sa politique de modération et dénoncer les propos contrevenants aux limites à la liberté d’expression énoncées par la loi.

De manière complètement logique, cela a conduit à faire migrer les plus radicaux vers d’autres forums (2sucres, Avenoël et des serveurs discords). À cause de l’absence de contradiction qui caractérise ces espaces de discussion (puisque les moins radicaux, moins affectés par la censure, sont restés sur le forum 18-25), ses membres se sont radicalisés encore davantage.

Et même sur le forum 18-25, la censure s’est révélée inefficace, les personnes souhaitant aborder un sujet ou un terme susceptible d’être censuré utilisant simplement des sous-entendus ou des noms de code (les « chances » désignant par exemple les Arabes, les « fée-ministres » les féministes etc.).

Il est pourtant bien évident que personne ne tirera les conséquences politiques de cet échec cuisant, et il est au contraire probable qu’il serve de prétexte à museler encore davantage la liberté d’expression pour combattre la haine en ligne. Une fois de plus, un arsenal législatif sera déployé par l’État pour tenter de résoudre des problèmes qu’il a lui-même créés.

Une jeunesse divisée et potentiellement violente ?

Puisque ces mouvements woke et red pill touchent essentiellement les moins de 25 ans, ils posent la question de l’avenir de la société française. La certitude absolue de détenir la vérité porte toujours en elle le germe du totalitarisme et de la violence, peu importe le projet politique qui est défendu.

Évidemment, les mouvements les plus bruyants ne sont pas nécessairement les plus représentatifs et même s’il est difficile de savoir quelle proportion exacte des jeunes adhère à ces mouvements, il est probable que la majorité silencieuse des jeunes soit en réalité plus modérée.

Cela ne veut pas dire que le danger n’est pas réel et certains indices ne nous incitent pas à l’optimisme.

Premièrement parce qu’une minorité bien organisée, déterminée et violente a historiquement toujours eu plus de pouvoir qu’une majorité silencieuse et amorphe.

Deuxièmement parce que le peuple n’a recours à la violence voire à la révolution qu’une fois que les ventres crient famine. Or, les effets de la crise du coronavirus (et de sa gestion très discutable) ne se sont pas encore faits sentir économiquement, mais il est plus que probable qu’une forte crise économique nous attende à court terme.

Quelle sera alors la réaction sociale des jeunes si le chômage devait exploser suite à une crise sanitaire dans laquelle toute une génération s’est sentie déjà méprisée et abandonnée ? Il est probable que des boucs émissaires seront trouvés, et peu importe qu’il s’agisse du patriarcat ou de l’immigration, le risque d’assister à des violences deviendra bien réel.

 

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