Michael Collins, l’indispensable astronaute resté dans l’ombre

Apollo 11 Crew BY Zilch^^(CC BY-ND 2.0) — Zilch^^, CC-BY

Sans Collins l’aventure aurait été un suicide ou un meurtre selon qu’on la considère du point de vue des astronautes ou de la NASA.

Par Pierre Brisson.

L’astronaute Michael Collins est mort. C’était un homme exemplaire, un pathfinder comme on nomme en anglais l’éclaireur qui montre la voie ; et il doit nous servir d’exemple. Il avait 90 ans. Comme on dit, c’est un bel âge. C’est aussi un constat et un regret.

Collins avait toutes les qualifications pour participer à la première mission sur la Lune qui a permis à l’Homme, personnalisé par Neil Armstrong et Buzz Aldrin, de fouler la poussière lunaire. Et pourtant il ne l’a pas fait car sa mission était moins spectaculaire, tout aussi importante mais plus austère.

Il s’agissait d’attendre à quelques 110 km d’altitude dans le CSM (Command & Service Module), Columbia, d’Apollo XI, pour que la mission soit un succès. Il s’agissait plus précisément de maintenir le vaisseau en bon fonctionnement sur l’orbite prévue de telle sorte qu’il puisse accueillir les astronautes revenant de la Lune dans leur Lunar Module, Eagle, et qu’il puisse, lui, les ramener sur Terre.

Ce qu’il fit, de façon impeccable, le 24 juillet 1969, son jour de gloire, non sans avoir résolu pendant sa veille un problème gravissime de fuite d’eau qui aurait pu tout ruiner. Sans Collins l’aventure aurait été un suicide ou un meurtre selon qu’on la considère du point de vue des astronautes ou de la NASA.

Or Michael Collins, militaire de carrière, de famille et de cœur, diplômé de la prestigieuse école de West Point, a accepté son sort ingrat comme on accepte de participer à un travail d’équipe pour que celle-ci réussisse. Il a fait intégralement partie de cette petite entité qui pour la première fois s’est posée sur la Lune.

Il fallait qu’il reste à bord du vaisseau en orbite pour que les deux autres y descendent. Ce qui est admirable c’est que, pour autant que l’on puisse savoir, il a été heureux malgré le regret inavoué d’avoir été si près et de ne pas y être allé. D’ailleurs il a été traité par les autorités et par le public « comme si ».

Il a été décoré comme les autres par le Président Nixon et par le Congrès, avec la même distinction. Il a eu une carrière ultérieure tout aussi remarquable. Après avoir quitté la NASA la même année, il a été nommé Assistant Secretary of State. En 1971 il est devenu le premier directeur du Musée national de l’Air et de l’Espace des États-Unis et a supervisé la construction de cet établissement remarquable, devenu incontournable dans le Washington d’aujourd’hui.

Son œuvre accomplie, il est devenu directeur de l’Institut Smithsonian (« the world’s largest museum, education, and research complex » comme il le présente lui-même). En 1974, dans son livre Carrying the Fire il fait un récit enlevé et brillant où ne perce nulle amertume, sur cette mission devenue fabuleuse.

Ceci dit Michael Collins avait un secret partagé avec nul autre homme au monde à ce jour. Il l’a savouré et l’a gardé pour toujours avec lui. Ce secret extraordinaire qu’il a cependant laissé percevoir à ceux qui ont su l’écouter ou le lire dans ce qu’il a raconté après, c’était la sensation inouïe de se retrouver seul dans l’espace, coupé de toute communication avec la Terre et avec ses collègues au sol, complètement seul dans le silence de la nuit étoilée.

Et ce sentiment qui, dans son caractère unique et étrange, a pu sans aucun doute le conduire à une sorte d’ivresse (il parle d’exultation), a été magnifié par ses passages au-dessus de la face cachée de la Lune. Paysage sans doute fantastique et grandiose que cette face cratérisée à l’extrême, occultant totalement la vision de la Terre. Le sentiment de solitude et d’isolement n’a sans doute jamais été poussé aussi loin chez aucun autre homme mais c’était aussi un sentiment de paix dans le ronronnement continu et stable des conditionneurs d’air, et de fierté de se sentir le représentant de l’humanité là où jamais personne n’était allé. C’est aussi pour cela que Michael Collins a été heureux.

Mais je ne voudrais pas terminer cette réflexion à propos de ce grand homme sans évoquer mon regret qui est aussi, très nettement exprimé, le sien1 et qui est aussi celui de beaucoup de mes contemporains : le regret qu’avant qu’il ait atteint ses 90 ans, nous ne soyons pas retournés sur la Lune, ni que nous soyons jamais allés quelque part.

Qu’avons-nous fait de notre talent ? Depuis la très brève flambée des missions Apollo, terminée avec Apollo 17 le 19 décembre 1972 seulement, nous avons ronronné dans l’espace proche, dans la Navette puis dans l’ISS, à 450 km d’altitude, bien protégés par les champs magnétiques terrestres et bien certains de pouvoir retourner sur le plancher des vaches en quelques heures.

Et nous nous émerveillons des séjours de Thomas Pesquet dans ce machin qui tourne au-dessus de nos têtes et qui ne sert presque à rien, qu’à attendre. Nous sommes un peu comme un adolescent qui aurait appris à skier sur une piste bleue et qui après avoir descendu une seule fois une piste rouge, roulerait des mécaniques en redescendant encore et toujours la même piste bleue pour montrer aux autres comme il la descend bien.

L’élan des Collins, Armstrong et Aldrin a été brisé net et nous vivons dans le souvenir et dans la nostalgie. Ce n’est pas ce qu’aurait voulu Collins et ce n’est pas ce que voudrait Buzz Aldrin, le dernier de l’équipe encore capable de s’exprimer.

Il nous faut repartir, peut-être nous dérouiller les jambes sur la Lune et y respirer le grand large dans nos scaphandres pressurisés, mais surtout traverser à nouveau l’Océan et aller encore plus loin, jusqu’à Mars, cette deuxième Terre. Là notre aventure humaine continuera pour de vrai.

 

  1. Extrait de l’interview de Michael Collins en juillet 2019 par Popular Mechanics : « I look at the night sky and see all of these miraculous, marvelous things. I think humankind ought to lift that lid and get going. Move outward bound. That was the terminology that I always found that most closely came to describing my feelings. It was Alfred Lord Tennyson who wrote about the concept ‘Outward Bound’ in his poems. The concept is very important to me and I think it ought to be important to humankind. That’s why I want to go to Mars ».
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