La portée du méga traité de libre-échange asiatique

The Chief Cabinet Secretary of Japan “SUGA Yoshihide” - Association of the Families of Victims Kidnapped by North Korea. By: MIKI Yoshihito - CC BY 2.0

Selon le Peterson Institute for International Economics, l’accord pourrait apporter jusqu’à 209 milliards de dollars supplémentaires à l’économie mondiale d’ici 2030.

Par Riley Walters.
Un article de l’Iref-Europe

Le 15 novembre dernier, quinze nations asiatiques ont signé le plus grand accord commercial préférentiel de l’histoire moderne, le Partenariat régional économique global (PREG). Il couvre environ un tiers de la population et de l’économie mondiales. Il inclut la Chine et le Japon, qui ont respectivement le deuxième et le troisième plus grand produit intérieur brut (PIB) du monde.

On a beaucoup entendu dire qu’il s’agit d’un accord commercial dirigé par les Chinois ou que c’est Pékin qui a le plus à gagner à cet accord, tant sur le plan économique que politique. Toutefois, il n’y a pas grand-chose qui puisse laisser penser que la Chine en tirera des avantages économiques significatifs, ou qui permette de mesurer l’accroissement éventuel de son influence en Asie.

On peut en revanche supposer que les États-Unis vont perdre une partie de la leur, étant donné leur manque persistant d’accords commerciaux dans la région. Et il sera difficile pour Washington de maintenir ou de retrouver une quelconque pertinence à court terme par sa seule politique commerciale, d’autant plus qu’il pourrait falloir des années pour négocier et approuver de nouveaux accords.

Impact économique

Le RCEP a d’abord été proposé par l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) pour rapprocher ses membres et leurs partenaires commerciaux. Les négociations ont débuté en 2012 et incluaient à l’origine l’Inde, qui a quitté les pourparlers fin 2019.

Les quinze membres qui composent aujourd’hui le RCEP représentent 25,8 billions de dollars sur les 87,7 billions du PIB mondial. C’est plus du double de la taille de l’Accord de partenariat trans-pacifique (TPP) signé deux ans plus tôt, qui compte onze membres et représente 11,2 billions de dollars du PIB mondial.

Si les échanges commerciaux entre les membres vont s’intensifier, il n’y a guère de raisons de penser que cela donnera à la Chine une plus grande influence.
L’impact économique du RCEP sera limité. Sept de ses membres faisaient déjà partie du TPP. Beaucoup avaient également des accords commerciaux bilatéraux ou multilatéraux les uns avec les autres.

Un accord commercial entre tous les membres de l’ASEAN existait déjà, ainsi que d’autres accords particuliers (Singapour-Australie en 2003, Japon-Vietnam en 2009). Selon une estimation, le RCEP ajoutera 0,4 % aux économies de ses membres d’ici 2030.

Selon le Peterson Institute for International Economics, il pourrait apporter jusqu’à 209 milliards de dollars supplémentaires à l’économie mondiale d’ici 2030. Mais cela suppose aussi que le conflit commercial entre les États-Unis et la Chine perdure. En fait, les membres du RCEP (à l’exception de la Chine) y auraient tout intérêt : le bénéfice économique, pour eux, s’en trouverait majoré de 7 %.


L’impact économique pour des membres spécifiques du RCEP est variable. La Corée du Sud et le Japon seront de loin les plus grands bénéficiaires de l’accord. En tant que principaux pays commerçants de la région, le RCEP augmentera leurs échanges commerciaux avec la Chine.

Pékin est peut-être le plus grand bénéficiaire du RCEP en termes absolus, mais par rapport à la taille de son économie, il devrait gagner moins que le Japon, la Corée du Sud, Brunei, la Malaisie, la Thaïlande et le Vietnam. Le commerce entre les membres s’intensifiera, mais on peut supposer que cela ne donnera pas pour autant à la Chine une plus grande influence dans la région lorsque les tensions en Asie s’aggraveront.

L’influence du commerce

Les gains économiques du RCEP seront donc moins importants que ce qui a été annoncé étant donné que de nombreux pays asiatiques ont déjà conclu des accords commerciaux entre eux. En 2013, il y en avait une quarantaine.

L’augmentation des échanges commerciaux avec la Chine ne changera pas grand- chose non plus pour les membres du RCEP. La Chine est déjà la principale destination des exportations pour sept d’entre eux et, à l’exception du Laos, la première source d’importation pour tous.

Le changement le plus important concerne le Japon, qui exporte principalement aux États. Cela pourrait changer dans le cadre de l’accord. Mais il est douteux qu’une augmentation des échanges commerciaux entre le Japon et la Chine donne à Pékin un pouvoir supplémentaire sur Tokyo.

L’influence que la Chine a pu exercer sur l’Australie a presque disparu, malgré le récent accord. Les pays de la région se méfient d’elle de plus en plus et l’on a observé au cours de l’année dernière, une augmentation spectaculaire des opinions négatives à son égard dans trois des plus grandes économies du RCEP, soit en raison de son rôle dans la crise du coronavirus, soit à cause des tensions politiques et sécuritaires. Les Japonais sont les plus sévères : 86 % d’opinions négatives. En Corée du Sud, le pourcentage est passé de 63 % en 2019 à 75 % cette année. En Australie, de 57 % à 81 %.

Les tensions entre l’Australie et la Chine s’aggravent, les fonctionnaires chinois ciblant les importations par de nombreuses mesures antidumping, retardant les importations aux douanes et encourageant même les entreprises nationales à boycotter les produits australiens.

Les petits pays de l’ASEAN sont plus dépendants du commerce chinois pour leur croissance économique. Selon une enquête, les membres de l’ASEAN considèrent la Chine comme la puissance économique la plus influente en Asie du Sud-Est.

Cependant, cette présence suscite également des inquiétudes, notamment dans d’autres domaines, politique et stratégique. En ce qui concerne l’avenir du commerce, les membres de l’ASEAN considèrent le Japon (27 %) et l’Union européenne (26 %) comme les leaders de la défense du libre-échange. L’ASEAN a moins confiance dans les États-Unis et la Chine à cet égard.

S’il est important de souligner que le RCEP n’est peut-être qu’un accord commercial de plus dans une région interconnectée, les États-Unis n’ont que trois accords commerciaux et demi en Asie (Singapour en 2003, l’Australie en 2004, la Corée du Sud en 2012, et un accord incomplet avec le Japon en 2019). Mais ils sont la première destination d’exportation pour quatre membres du RCEP (Japon, Thaïlande, Philippines et Vietnam).

Cette configuration en dit plus sur la politique commerciale américaine que sur l’influence chinoise. Un manque d’engagement des responsables américains en Asie signifie que Washington pourrait perdre son traitement préférentiel à mesure que les nations asiatiques commerceront davantage entre elles. Cela signifie également que les responsables américains n’ont pas eu leur mot à dire sur les règles et les normes de ces nouveaux accords commerciaux.

Scénarios

Le flux et le reflux de la puissance américaine en Asie est autant lié au manque d’engagement des États-Unis qu’aux activités de la Chine. L’agressivité croissante de Pékin dans la région annulera tous les gains qu’elle espère réaliser avec de nouveaux accords commerciaux comme le RCEP. Mais son autorité décroissante ne renforce pas automatiquement l’influence des États-Unis.

Des pays comme le Japon et la Corée du Sud pourraient gagner en importance, ce qui rendrait les relations économiques et stratégiques entre les États-Unis et le Japon et entre les États-Unis et la Corée du Sud encore plus pertinentes.

Les États-Unis pourraient tenter de regagner une certaine influence par le biais de la politique commerciale en adhérant au TPP, mais des obstacles politiques internes rendent cette éventualité peu probable dans un avenir proche. Washington pourrait préférer continuer à conclure des accords commerciaux bilatéraux, comme l’a fait l’administration Trump avec le Japon, le Royaume-Uni et le Kenya. Mais il faut des années pour négocier ces accords. Il n’est pas certain que l’Asie soit une priorité pour la prochaine administration américaine.

Seuls, les États-Unis disposent de plusieurs mécanismes à court terme, comme la Development Finance Corporation et l’Indo-Pacific Business Forum, qui peuvent contribuer à établir des relations plus importantes avec les secteurs privé et public et à accroître leur poids dans ces régions.

Mais leurs efforts ne reçoivent pas beaucoup d’attention de la part des médias, ce qui réduit leur impact. Le pays pourrait donc revenir à une forme d’engagement avec des partenaires asiatiques par le biais de dialogues économiques et dans des forums économiques internationaux pour renforcer sa présence à court terme. Sans aucun engagement en Asie, les États-Unis peuvent s’attendre à perdre une partie de leur influence – mais pas entièrement au profit de la Chine.
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