Laissons sa chance au libéralisme comme dissolvant !

OPINION : Ferghane Azihari, jeune défenseur d’un libéralisme radical, s’est exprimé récemment dans une tribune du magazine Causeur. Les conclusions sont précipitées et la méthode proposée critiquable.

Par Thomas Viain.

Résumons très schématiquement la tribune de Ferghane Azihari publiée dans Causeur le 6 novembre  :

L’islam est une religion qui mène contre nous une « guerre de civilisation ». Il est despotique, les libertés civiles sont bafouées dans les pays musulmans. Ce n’est pas seulement l’islam radical qui est problématique, puisque qu’étymologiquement, il n’est que l’islam retrouvant ses racines. Et comparer ce que fut le catholicisme d’antan à l’islam est hypocrite : il est bien plus difficile de déduire de l’Évangile les exactions du catholicisme que de tirer du Coran celles de l’islam.

Conclusion : il vaudrait peut-être mieux demander aux musulmans d’abandonner leur croyance.

Le choc des civilisations

Tout d’abord, affirmer que l’islam est en guerre contre notre civilisation ne nous avance guère, au-delà du procédé rhétorique. Il n’est pas stupéfiant qu’une religion soit en guerre contre une société laïque et libertaire. La question à solder est bien plutôt de savoir de quel type de guerre il s’agit, si l’on considère la guerre armée, qui ne concerne qu’une fraction ultra minoritaire de l’islam ?

Car le catholicisme est également en guerre contre une société française qui, de son point de vue, s’est égarée (le fameux « France, qu’as-tu fait des promesses de ton baptême » d’un certain homme en blanc, à l’aéroport du Bourget, en 1980) : il mène une guerre spirituelle (enseignement privé), judiciaire (l’association Promouvoir, contre la diffusion de certaines œuvres), d’agit-prop (Manif pour tous). Il faut bien comprendre qu’une religion refuse en général qu’on lui assigne sa place : c’est elle qui aménage une place à la société au sein de sa théologie.

Quels moyens l’islam se sent-il donc en droit d’employer ? Et surtout, quel type d’armes une société laïque accepte-t-elle de laisser aux mains des religieux, sachant que la course aux armements évolue avec le temps : bitcoin, réseaux sociaux, etc. On ne peut pas faire l’économie de cette réflexion, menée d’ailleurs actuellement par le président de la République (arme du financement étranger et des imams consulaires). Et l’idée trop générique d’un « choc des civilisations » ne nous aide pas à la clarifier.

Une religion despotique

Il est normal qu’une religion ait un agenda caché et une idée de ce que devrait être une société bien organisée. L’Église n’a pas cédé de bonne grâce le contrôle des âmes et des esprits qu’elle exerçait à travers l’enseignement au début du XXe siècle. Certes, nous admettrons volontiers qu’il y ait une différence de degré considérable mais peut-être pas de nature, entre l’Église du XIXe et l’islam de Khamenei en Iran.

Mais la tribune occulte entièrement l’hypothèse que l’islam puisse prendre un autre visage dans une société libérale. Et rien ne sert de brandir l’exemple des quartiers dits de reconquête républicaine, puisqu’ils n’ont justement jamais eu la possibilité de connaître le libéralisme dont se revendique l’auteur. On ne peut donc pas préempter ce qu’aurait donné le remède libéral appliqué à nos « quartiers populaires », avant même de l’avoir essayé.

Le sermon sur la Montagne

Il est plus difficile, nous dit-on, de faire dériver de l’Évangile les exactions du catholicisme que de tirer du Coran celles de l’islam. La tribune feint d’oublier que dans le catholicisme, le texte sacré ne s’interprète jamais seul au contraire de la sola fide sola scriptura du protestantisme : il y a une tradition et un magistère de l’Église.

N’en déplaise à l’auteur, c’est bien au nom de cette conjugaison des deux que l’on a pu justifier des pratiques qui nous sembleraient aujourd’hui indéfendables. Par ailleurs, réduire le catholicisme au Sermon sur la Montagne n’est pas sérieux : la puissance prosélyte spectaculaire du catholicisme au cours de son histoire serait impensable avec ce seul viatique du Sermon sur la Montagne.

On peut discuter historiquement des avantages comparatifs du catholicisme et de l’islam et de ce qu’ils ont respectivement apporté à l’humanité. Il peut éventuellement y avoir une hiérarchie entre eux. Mais il s’agit ici d’autre chose : savoir si des citoyens musulmans ont vocation à conserver leurs convictions religieuses dans une société libérale.

De toute manière, les joutes exégétiques ne riment jamais à grand-chose : débat de sourd, verset contre verset. Dire que l’Évangile constitue le cœur du catholicisme n’y changera rien : il suffit que d’autres passages de l’Ancien testament viennent étayer des pratiques plus rugueuses.

Rappelons que Marcion a été déclaré hérétique par l’Église en 144 pour avoir professé qu’il fallait mettre de côté le Dieu de l’Ancien Testament et ne garder que le Dieu d’amour du Nouveau Testament.

Par ailleurs, faire dériver un mouvement historique d’une idéologie est toujours un exercice périlleux. Aron répondait lui-même dans Le spectateur engagé :

« Je ne crois pas que votre question sur le rôle des idées dans le cours de l’histoire comporte une réponse précise et exacte. Je suis convaincu que le marxisme, l’idée marxiste, a joué de toute évidence un rôle considérable mais l’idée marxiste a transformé le monde par l’intermédiaire de la traduction léniniste que probablement Marx aurait refusée. Disons que dans ce cas-là ce sont des malentendus sur un grand auteur qui ont été à l’origine de la fortune du marxisme et de la transformation du monde » (Livre de poche, p. 424).

Passer de l’islam à ses incarnations théocratiques en pays musulmans demanderait donc mille nuances.

Et soyons cohérents, surtout. Philippe Nemo, dans La France aveuglée par le socialisme, refuse à juste titre qu’au nom d’une hypothétique pente glissante conduisant des idées à des actions déterminées, un individu soit pénalisé pour ce qu’il pense et non ce qu’il fait. Curieusement, ce lien mécanique de la pensée à l’acte serait généralement récusé par la tradition libérale, mais pas dans le cas de l’islam ?

Laissons sa chance à un véritable libéralisme !

La tribune évoque finalement une guerre inévitable entre l’universalisme libéral et l’impérialisme islamique, avec un seul vainqueur. Mais la solution libérale à ce choc des idéologies n’a même pas encore été tentée !

L’auteur en appelle à la sensibilité des musulmans pour les persuader d’adhérer à des croyances plus paisibles, avant même que les débats théologico-philosophiques enfiévrés et farouches, qui ont assoupli le catholicisme durant des siècles, n’aient eu lieu dans notre espace démocratique !

Car le problème de notre époque, c’est qu’on ne débat plus de religion. La loi sur le voile de 2004 évacue la question hors de l’école pour ne pas avoir à la traiter ou pour que les professeurs n’aient pas à en discuter avec leurs élèves.

Être libéral, ce serait laisser la possibilité à chaque individu de se distinguer des autres, de s’approprier une doctrine à sa manière. Or, cette tribune refuse d’envisager cette possibilité et commet à l’égard des individus croyants l’erreur contre laquelle Raymond Boudon nous mettait en garde : il n’y a pas une entité « islam » existant indépendamment des individus. C’est justement adhérer au système des croyants que de le penser.

Lorsque l’essayiste Éric Zemmour parle de l’islam comme d’une « force qui avance », c’est une métaphore sans contenu réel. Il y a des individus qui croient et seules existent les actions agrégées de ces individus. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas une cohérence entre elles, mais toujours en lien avec les raisons particulières que les individus se donnent d’adhérer à leurs croyances.

Et ces raisons peuvent évoluer substantiellement au cours du temps. Voir les choses ainsi, c’est comprendre que l’islam, bien plus encore que le catholicisme qui dépend d’un magistère unique et d’autorité, peut être assimilé par les individus de diverses manières, qui dépendront du dissolvant libéral dans lequel ils seront plongés durablement.

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