Big Business, de Tyler Cowen

Le dernier livre de Tyler Cowen est une défense vigoureuse du capitalisme et des grandes entreprises bienvenue en cette période de doute et d’antilibéralisme dominant.

Par Jonathan Lebenson.

Big Business, le dernier livre de Tyler Cowen, économiste libertarien et libéral, auteur du blog Marginal Revolution dont je recommande la lecture, est une défense du rôle positif des multinationales et du capitalisme américain.

En cette période de ralentissement économique, il prend le contrepied des condamnations répétées formulées contre la Big Tech, les salaires prétendus mirobolants des dirigeants, et nous rappelle que les grandes entreprises sont souvent les mieux gérées et les plus prudentes, du fait du risque de réputation qu’elles encourent et de leurs structures de gouvernance.

Les entreprises plus malhonnêtes que les individus ?

Un point clé de sa démonstration est que nous avons une vision trop « anthropomorphe » des entreprises. Nous les personnifions et leur assignons une visée morale, et un raisonnement comparable à celui d’un individu. En effet, les exemples de sociétés frauduleuses, de Volkswagen à Theranos en passant par Enron sont légion, et surtout ils sont mis en exergue par les médias pour véhiculer une image négative des entreprises.

Pour autant, les entreprises sont composées d’employés, et ces employés ne sont ni plus ni moins malhonnêtes que l’individu moyen. Une étude a prouvé que chaque personne ment environ deux fois par jour en moyenne. Selon des cabinets de recrutement, 40 % des CV contiennent des mensonges avérés.

Une étude du type de livres le plus fréquemment volés dans les bibliothèques montre que les voleurs se passionnent pour… l’éthique et la philosophie plutôt que pour les manuels parlant placements boursiers. Le manque à gagner du fisc américain en 2008-2010 était de 264 milliards de dollars pour les impôts concernant les particuliers contre 41 milliards pour les entreprises. Les entreprises sont composées d’individus et elles sont donc aussi moralement condamnables ou louables qu’eux.

Cowen se penche ensuite sur le postulat que la recherche du profit rend malhonnête, et il cite de nombreux exemples où des organisations charitables ou publiques se révèlent plus frauduleuses que des entreprises privées, encore une fois parce qu’elles n’ont pas cet objectif d’être profitables comme compas pour leur indiquer la direction à suivre.

Elles peuvent continuer à exister sans souci d’efficacité, puisqu’elles sont financées sans conditions, ce qui n’est pas le cas des entreprises. Pour lui, les études prouvent que la principale raison à la stagnation des salaires aux États-Unis est liée aux faibles gains de productivité et non à des marges de profit exagérées prélevées par les employeurs.

La joie au travail

Un autre chapitre de sa démonstration s’interroge sur la joie/l’aliénation au travail. Dans le monde post-covid ou chacun est amené à travailler de chez soi, il insiste sur le rôle important du lieu de travail comme un « safe haven », dont l’effet est encore plus marqué chez les personnes à bas revenu qui doivent souvent fuir un contexte social et familial difficile et se réfugient dans un environnement qui paradoxalement les protège plus qu’à la maison.

De nombreuses études ont prouvé que les personnes ressentent plus de stress dans leur foyer qu’au bureau, notamment les femmes qui souvent supportent une plus grande partie des tâches concernant les enfants. Le lieu de travail serait un « grand égalisateur », où l’on est le plus susceptible de ressentir cet état positif de « flow », où l’on est en contrôle d’une tâche dynamique, d’un processus que l’on mène à bien, que ce soit pour un travail manuel ou intellectuel.

Cowen insiste aussi sur la douceur des relations superficielles développées au travail, et qui s’opposent  à celles plus profondes de la famille, où le stress est beaucoup plus présent.

La concentration et les monopoles sont-ils mauvais ?

Contrairement au discours mainstream dans la presse, l’augmentation de la concentration des entreprises aux États-Unis a généralement bénéficié au consommateur final. Un bon exemple est le secteur aérien : entre 2005 et 2017, le nombre de compagnies aériennes américaines est passé de 9 à 4, et la conséquence principale en a été une augmentation de l’offre proposée par ces compagnies, couplée à une importante baisse des prix.

Devinez qui est le responsable d’une plus grande concentration de l’économie. Le marché ? Les patrons avides de profits ? Eh non c’est l’État. Plus l’État régule, plus les coûts d’établissement et de fonctionnement deviennent prohibitifs pour les petites entreprises.

La barre est fixée plus haut pour être profitable, et seules les grosses entreprises peuvent s’offrir des départements « légalité et conformité » pléthoriques, ce qui décourage beaucoup d’entrepreneurs. Ajoutons à cela l’impact de l’État actionnaire comme en France et on a le maximum pour décourager l’initiative individuelle.

L’entreprise est-elle une personne ?

Finalement Cowen revient à son postulat de départ pour définir le paradigme actuel des entreprises. Trop de personnification peut se retourner contre elles car nous avons tendance à les juger selon des critères moraux humains.

Il prend l’exemple de MetLife, la compagnie d’assurance américaine qui a utilisé Snoopy comme emblème pour se rapprocher de ses clients durant des décennies, et qui l’a finalement récemment abandonné : aujourd’hui les entreprises sont perçues comme plus abordables, elles répondent directement aux clients sur Twitter ou Facebook, et utilisent des valeurs telles que la fidélité, la loyauté comme arguments marketing.

Pourtant, les programmes de fidélité chers aux consommateurs ne sont ni plus ni moins que des distorsions de la concurrence et un moyen pour les entreprises de créer une clientèle captive qui acceptera de payer plus cher pour leurs services.

Quiconque est membre d’un programme de fidélité d’une compagnie aérienne comprendra de quoi je parle. Il est impossible de réserver un vol aux dates qui vous conviennent, et si vous insistez pour utiliser vos miles avant qu’elles expirent, vous finissez par payer plus cher que chez une autre compagnie…

Les marques jouent de cette personnification en créant des produits générant un attachement chez le client. Quand les utilisateurs d’Alexa ou d’autres produits similaires développeront-ils une relation personnelle avec leur assistant robotique, comme l’on encourage les personnes âgées à parler à leur robot assistant pour éviter la solitude…

On en revient probablement toujours à Milton Friedman : « la responsabilité première d’une entreprise est d’augmenter ses profits ». De cette manière, nous pouvons mesurer la réussite d’une entreprise en termes objectifs, et nous échappons aux pièges de la personnification, un piège qui encourage actuellement les entreprises à adhérer à tous les codes politiques, moraux et environnementaux pour être aimées par l’opinion, et en oublier parfois leur mission première…

Tyler Cowen, Big business. A love letter to an american anti-hero, Picador USA, 2020, 272 pages.

 

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.