Disposons-nous du libre-arbitre ?

Sam Harris, Author By: Christopher Michel - CC BY 2.0

Si nous ne disposons pas de libre-arbitre et ne pouvons pas choisir d’agir autrement, sommes-nous responsables des conséquences de nos actes ?

Par Le Minarchiste.

Le libre-arbitre est le sentiment d’agir délibérément, d’être pleinement responsable de ses actions et de ses choix. C’est la capacité d’avoir pu agir différemment. Le libre-arbitre implique que toutes vos décisions sont prises consciemment.

Le libre-arbitre est au centre de l’organisation des sociétés occidentales. Nous prenons pour acquis que les gens méritent leur succès et sont responsables de leurs échecs. Nous considérons que ceux coupables de crimes sont de mauvaises personnes, ayant délibérément mal agi et devant être par conséquent punies.

Mais si nous ne disposons pas du libre-arbitre et que nous n’aurions pas pu agir autrement, sommes-nous responsables des conséquences de nos actions ? Le neuroscientifique Sam Harris remet tout cela en question dans ce court essai.

Libre-arbitre et conscience

J’avais déjà évoqué la conscience dans cet article, où je mentionnais ceci :

« Nos perceptions sensorielles ne sont rien d’autres que des courants électriques qui parcourent nos nerfs jusqu’à notre cerveau, qui lui les utilise pour construire une version adaptée de la réalité qu’il diffuse à notre conscience. Notre conscience n’est en fait qu’un spectateur confortablement assis au cinéma, qui croit tout ce que lui présente le projecteur qu’est son cerveau. »

Nous ne sommes conscients que d’une petite fraction de toute l’information que notre cerveau traite à chaque moment. Mais l’activité inconsciente de notre cerveau ne se limite pas à interpréter l’information provenant des cinq sens, à construire notre mémoire et gérer notre respiration.

En fait, la théorie postulant que nous n’avons pas de libre-arbitre implique que l’ensemble de nos actions, de nos choix et de nos décisions provient de notre inconscient et que ceux-ci sont donc complètement hors de notre contrôle. Nous n’agissons pas librement, nous sommes plutôt les esclaves de notre cerveau qui nous donne l’illusion d’être à l’origine de nos actions.

Les preuves neuroscientifiques

L’intention de faire une chose plutôt qu’une autre ne prend pas son origine dans la conscience. Cette intention apparaît plutôt dans la conscience après avoir été déterminée par notre inconscient ; et nous avons ensuite l’impression d’avoir pris cette décision nous-mêmes, mais ce n’est qu’une illusion.

Quelques instants avant d’être conscients des actions que nous entreprendrons, notre cerveau a déjà déterminé inconsciemment ce que seront ces actions. Nous sommes ensuite conscients de cette décision et croyons y avoir participé activement, alors que ce n’est pas le cas.

De nombreuses expériences scientifiques ont prouvé que notre cerveau décide de tout avant même que nous le sachions, si bien que cela est maintenant le consensus scientifique en neurosciences (voir cette vidéo pour les sources).

Nous ne savons pas ce que nous avons l’intention de faire avant que l’intention elle-même ne surgisse dans notre conscience et nous n’avons aucune idée de l’origine de ces intentions. Nous ne sommes pas plus conscients de l’origine de nos désirs et intentions que de la quantité de globules rouges ou d’enzymes digestives produites par notre corps dans la dernière minute.

Nous ne contrôlons pas notre esprit car sa part consciente est à la merci de celle inconsciente. Nous pouvons faire ce que nous voulons faire, mais nous ne pouvons pas décider de ce que nous voulons faire.

Toute action humaine découle d’un désir

Les humains commettent des actions pour deux raisons :

  • parce qu’ils y sont forcés, ce qui implique qu’ils n’ont pas la liberté de ne pas les commettre ;
  • parce qu’ils le veulent, ce qui implique que l’action est motivée par un désir.

Dans le premier cas, l’action est exécutée car nous ne désirons pas subir les conséquences d’un défaut d’obéissance ; donc au final toutes les actions découlent d’un désir.

Lorsque j’ai le choix entre de la crème glacée à la vanille et de la crème glacée au chocolat, je choisis toujours le chocolat parce que c’est ce que je préfère. Pourquoi ? Cela est impossible à déterminer et je ne peux rien y faire. C’est simplement ma préférence. Et si un jour je décide de prendre celle à la vanille pour changer, cela est attribuable à mon désir pour lequel je n’ai aucune justification.

Si je décide de faire de la gymnastique même si je déteste cela, c’est parce que je souhaite rester en bonne santé, préserver mon apparence et/ou m’améliorer dans les sports. Pourquoi est-ce que je désire ces choses alors que d’autres s’en moquent et ne font pas de gym ? Aucune idée. Cette préférence découle de ma génétique et de mon environnement depuis ma naissance, deux choses qui ne sont pas sous mon contrôle. Donc mon choix d’aller à la salle de sport (ou tout autre choix) ne découle pas de mon libre-arbitre.

Au bout du compte, toutes les actions que nous commettons librement sont motivées par nos désirs, sur lesquels nous n’avons aucun contrôle car ils proviennent de notre inconscient. Je peux faire ce que je veux, mais je ne peux pas décider de ce que je veux.

Les implications pour la justice criminelle

La Cour Suprême des États-Unis a déclaré que le libre-arbitre est une « fondation universelle et persistante de notre système de justice, différente d’une vision déterministe du comportement humain qui est incohérente relativement aux préceptes de notre système de justice criminelle. »

On constate donc que dans la plupart des pays, l’organisation judiciaire est à contre-sens de ce que dit la science.

Imaginez une personne a priori normale développant une tumeur au cerveau dans une région affectant son empathie et le contrôle de ses impulsions, et qui en vient à agir tel un psychopathe, et commet des meurtres. Cette personne a eu la malchance d’avoir cette tumeur et la majorité considérera qu’elle n’est pas pleinement responsable de ses crimes. Mais est-elle moins responsable de ses actes qu’une personne naissant avec le cerveau d’un psychopathe et qui commet les mêmes crimes ?

Voici les mots de Sam Harris à cet égard :

« Je ne peux pas prendre le crédit pour le fait que je n’aie pas le cerveau d’un psychopathe. Si j’avais vraiment été dans les souliers d’un tueur, c’est-à-dire si j’avais les mêmes gênes que lui ainsi que son expérience de vie, donc un cerveau identique, j’aurais agi exactement comme il l’a fait. »

Les humains ne sont pas responsables de leurs gènes, ni de la façon dont ils ont été élevés, et pourtant ce sont ces facteurs qui déterminent la personnalité. Un meurtrier ne l’est pas par choix, tout comme un homosexuel n’a pas choisi son orientation sexuelle. Le meurtrier ne fait qu’exécuter les actes dictés par les réactions chimiques survenant dans son cerveau, lesquelles sont complètement hors de son contrôle et pour lesquelles il ne peut pas être tenu responsable.

C’est pourquoi le système de justice doit avoir comme objectif premier de réduire le danger auquel la société est exposée, plutôt que chercher la vengeance contre les criminels. Le but n’est pas de les punir car leurs comportements criminels ne sont pas sous leur contrôle, mais plutôt de réduire le risque qu’ils représentent pour le reste de la société. Cela est difficile à accepter pour le commun des mortels car l’humain a une tendance naturelle à chercher le coupable d’une action lui ayant porté préjudice et ensuite exiger que cette action soit punie.

Absence de libre-arbitre et implications politiques

L’absence de libre-arbitre a des implications majeures en politique. Dans mon article sur le rôle de la chance dans le succès résumant un livre de Robert Frank, voici ce que j’écrivais :

« On pourrait attribuer le succès à trois facteurs : les capacités et talents, l’effort et l’acharnement au travail, la chance. Le premier facteur est évidemment inné, donc entièrement le fruit du hasard. Au niveau du second facteur, Frank prétend que la capacité et l’inclinaison à travailler dur sont des caractéristiques innées. Autrement dit, pour être intelligent et énergique, il est important d’être né de parents qui le sont. Il n’y a donc pas de mérite à cela. Quant au troisième facteur (la chance), il n’est pas non plus attribuable au mérite de l’individu. Conséquemment, selon Frank, le succès n’est pas mérité, il est plutôt le fruit du hasard, tant au niveau de gènes hérités par les parents que des aléas de la vie. »

Est-ce qu’une personne peut prendre le crédit pour ne pas être paresseuse ? Non, la paresse est une condition neurologique innée. Donc de ce point de vue, le concept de méritocratie est fortement affaibli et une certaine redistribution peut être justifiée (ou du moins l’existence d’un certain filet social).

Cependant, cela ne justifie pas que les inégalités de revenu doivent être éliminées, ni même réduites significativement. Les humains ne contrôlent peut-être pas leurs actions, mais ils réagissent néanmoins à leur environnement.

Dans un environnement qui récompense le succès en offrant un statut social supérieur et un confort monétaire plus attrayant, les individus disposant d’aptitudes supérieures, incluant l’ardeur au travail, seront davantage enclins à exprimer leur potentiel en contribuant plus positivement à la société. Dans un environnement plus égalitaire, ces mêmes individus ne produiront pas autant de richesse pour la société, même si cela est tout à fait hors de leur contrôle.

Conclusion

Cette hypothèse voulant que l’humain ne dispose pas du libre-arbitre a un impact démesuré sur notre vision des concepts de fierté, de mérite et de culpabilité. Son acceptation plus globale pourrait avoir des impacts majeurs sur l’organisation des sociétés.

Il ne faut pas confondre le déterminisme du comportement humain et le fatalisme. Le fatalisme implique qu’absolument tout est prédéterminé et que rien n’est inévitable, ce qui est faux. Le déterminisme ne fait qu’affirmer que la réaction de la conscience humaine à des éléments externes est prédéterminée.

Vers la fin du livre, Harris explique qu’il a faim au moment d’écrire ces lignes, mais qu’il a décidé de ne pas manger pour terminer d’écrire le livre. Il éprouve le désir de manger, mais choisit de ne pas le satisfaire.

Certains diraient qu’il exerce alors son libre-arbitre pour résister à son désir, mais en fait il ne fait que succomber à son désir inconscient de terminer le livre, lequel est simplement plus fort que celui d’assouvir sa faim, une chose sur laquelle Harris n’a aucun contrôle conscient.

Sam Harris, Free Will, S & S International, 2012.

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