Notre prospérité s’est-elle bâtie sur le pillage des colonies ?

Slavery in chains By: Gustavo La Rotta Amaya - CC BY 2.0

L’histoire économique montre que les pays développés ne doivent pas leur prospérité à la colonisation mais que celle-ci a été un jeu à somme négative que récusaient les partisans du libéralisme économique.

Par Pierre Robert.

Cette question cruciale est à nouveau au cœur du débat public avec pour beaucoup la conviction que la colonisation a été un facteur décisif de l’enrichissement de l’Occident qui de ce fait doit réparation aux peuples anciennement colonisés.

Un mythe dénoncé par l’histoire économique

Pour y voir plus clair il n’est pas inutile de se référer aux travaux des historiens de l’économie et en particulier à ceux de Paul Bairoch, qui font autorité. Dans Mythes et Paradoxes de l’Histoire Économique (1994), il établit clairement que les pays développés sont parvenus à un très haut niveau d’industrialisation grâce aux matières premières locales.

Ce n’est qu’à partir de 1955 que la dépendance de l’Occident à l’égard du tiers-monde pour les ressources minérales et énergétiques devint une réalité. Les matières premières du tiers monde n’ont donc pas été indispensables à l’industrialisation occidentale.

De son étude, il ressort aussi que le colonialisme n’a eu qu’un faible impact au premier stade de la révolution industrielle. En Angleterre il n’a pas contribué de manière significative au décollage de son économie lorsqu’il se produit au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

Des paradoxes

Quant aux débouchés coloniaux, ils n’ont pas joué un rôle décisif dans le développement des industries occidentales. Bairoch relève même un paradoxe : les puissances coloniales comme la France ou la Grande-Bretagne ont connu une croissance plus faible que les autres pays développés. Entre colonialisme, industrialisation et croissance économique la corrélation est plutôt négative.

Mais si l’Occident n’y a pas beaucoup gagné, cela ne signifie pas que le tiers monde n’y ait pas beaucoup perdu. Les économistes libéraux y étaient d’ailleurs fondamentalement hostiles. Sur ce sujet on peut relire avec profit les passages qu’Adam Smith lui consacre dans La richesse des Nations. Dans les projets de conquêtes coloniales ils ne voyaient que des entreprises politiques néfastes menées sous la pression de groupes d’intérêt fermés hostiles à la libre concurrence et à l’économie de marché.

D’énormes dégâts

Si d’un côté les gains furent peu importants, de l’autre les coûts n’en furent pas moins considérables. Comme l’écrit Bairoch :

« Il ne fait aucun doute que l’origine de nombreuses caractéristiques structurelles négatives du processus du sous-développement économique remontent à la colonisation européenne ».

Il relève d’abord que si les exportations n’étaient pas vitales pour les industries occidentales, elles n’en ont pas moins abouti à la désindustrialisation du sous-continent indien qui, du fait de la colonisation, avait complètement perdu la maitrise de sa politique douanière. À la fin du XIXe siècle on estime que 75 % de la consommation textile de l’Inde étaient importés. Le pourcentage s’élève à 95 % pour la métallurgie.

On doit aussi souligner l’effet négatif de l’essor des cultures d’exportations vers les pays occidentaux. Les meilleures terres leur furent souvent réservées par la force, les cultures de subsistance étant reléguées sur des terres moins fertiles. Dans un système colonial opaque et verrouillé de nombreuses plantations appartenaient à des Européens qui avaient recours au travail forcé.

L’opposition résolue des libéraux

Nous sommes aux antipodes des idées libérales condamnant l’introduction dans les colonies de « moyens violents d’exploitation, au premier rang desquels il faut placer l’esclavage » pour reprendre les termes de Jean-Baptiste Say (Traité d’Économie Politique, 1803, Économica, p. 402).

Organisée par des négociants sans scrupules et cautionnée par des États qui cherchaient à étendre leur influence et leurs capacités militaires, la traite transatlantique a été dénoncée sans relâche par les économistes libéraux mais relancée par le très dirigiste Napoléon.

Ce qui est ici en cause ce n’est donc pas le libéralisme mais le dirigisme borné de gouvernements manipulés par des groupes de pression fondamentalement hostiles à la concurrence et à la liberté.

L’histoire économique montre donc clairement que les pays développés ne doivent pas leur prospérité à la colonisation mais que celle-ci a été un dramatique jeu à somme négative que récusaient les partisans du libéralisme économique.

 

Pierre Robert est l’auteur de Fâché comme un Français avec l’économie, Éditions Larousse (2019).

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