Biélorussie et Union européenne : le soft power dans un monde de brutes

March of the national flag by Marco Fieber (CC BY-NC-ND 2.0) — Marco Fieber , CC-BY

Chacun dans l’Union sait bien que la Biélorussie fait partie, qu’elle le veuille ou non, d’une zone historique soviétique qui reste stratégique pour la Russie de Poutine.

Par Michel Faure.

Pauvre Josep Borrell, socialiste espagnol historique, membre du premier gouvernement démocratique présidé par Felipe González en 1982, Catalan fidèle à l’Espagne, ancien président du Parlement européen, nommé le 1er décembre 2019 vice-président de la Commission européenne et haut représentant de l’Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité.

Or, la diplomatie européenne, qu’il est censé représenter, inspirer et diriger, n’existe pas. Elle reste l’affaire des États membres.

Borrell en fait l’amère expérience avec les négociations récentes des ministres des Affaires étrangères européens concernant la nature et les modalités de sanctions éventuelles contre la Biélorussie, après l’élection présidentielle du 9 août dernier menée sans contrôles ni garanties.

La Biélorussie et les intérêts divergents

Le satrape local Alexandre Loukachenko, qui tient son pays d’une main de fer depuis 26 ans, s’est arrogé la victoire après cette élection indigne. Elle a provoqué d’immenses manifestations à travers le pays, contrées par une répression féroce qui a causé la mort d’au moins trois personnes, la disparition d’une opposante célèbre, Maria Kolesnikova, et la fuite en Lituanie de celle à qui Loukachenco a volé la victoire le 9 août, Svetlana Tikhaovskaïa.

Dans ce contexte, Borrell avait proposé que l’Union européenne impose des sanctions contre une quarantaine de personnes jugées responsables de cette répression, y compris Loukachenko. On aurait pu penser que ces mesures feraient l’objet d’un consensus, mais en Europe rien n’est simple, surtout quand il s’agit d’adopter de telles décisions à l’unanimité.

Chypre accepte que l’on sanctionne la Biélorussie en posant une condition : que l’on sanctionne aussi la Turquie qui occupe une moitié de son territoire et effectue des forages gaziers dans les eaux de sa zone économique. Mais l’Allemagne ne veut pas sanctionner la Turquie, environ 5 % de sa population étant de nationalité ou d’origine turque. Chypre n’est pas le seul pays « rebelle » dans cette négociation.

La Suède et la Finlande ne veulent pas non plus de sanction, mais une médiation de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) qui serait présidée par la Suède. Bref, pas d’action immédiate, seule une déclaration commune annoncée jeudi 24 septembre, jugeant illégitime l’élection de Loukachenko. Juste des mots, donc, qui ne traumatiseront probablement pas le dictateur de Minsk.

Conseil, Parlement et Commission agissent avec des différences

Cet épisode est le dernier révélateur en date des deux raisons fondamentales de la fragilité diplomatique de l’Union européenne. La première est que le Conseil, qui rassemble les chefs d’État et de gouvernement, a pour priorité la défense de l’intérêt national de chacun, alors que le Parlement et la Commission sont plus enclins à agir comme si l’Europe était déjà un vaste territoire fédéralisé.

Ce tiraillement interne entre le local et le fédéral est aussi vieux que l’idée européenne, et la seule issue de secours – la fin de la règle de l’unanimité en faveur d’une majorité qualifiée – se trouve fermée pour une raison simple : c’est le Conseil qui doit en décider … à l’unanimité.

Fragilité géopolitique

La deuxième fragilité est géopolitique. Chacun dans l’Union sait bien que la Biélorussie fait partie, qu’elle le veuille ou non, d’une zone historique soviétique qui reste stratégique pour la Russie de Poutine, comme l’Ukraine, d’ailleurs, voire encore aujourd’hui les pays Baltes. Et la guerre n’étant pas une option pour l’Europe, envahir la Crimée ne constitue pas un problème.

Le même raisonnement vaut pour la Turquie. La division de Chypre qui perdure depuis 1974 montre bien l’impuissance de l’Europe face aux agitations et provocations d’Erdogan.

Sans un minimum de menace, la diplomatie n’arrive jamais à se faire entendre. Or l’Union européenne, et c’est tout à son honneur, se présente comme une puissance pacifique. Sa grande, magnifique et seule victoire est d’avoir consolidé la paix au sein du vieux continent.

Mais à ses marges, des forces puissantes et déterminées, mues par des humiliations anciennes (la chute de l’URSS, l’effondrement de l’empire ottoman), ne craignent pas l’Europe, paradis du soft power, parce que la menace et l’agressivité ne sont pas dans sa nature.

C’est pour cela qu’on l’aime. C’est aussi pour cela qu’elle est fragile.

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