James Buchanan et l’anarchisme

On apprend beaucoup en lisant Buchanan, mais on ne trouvera pas dans son œuvre de bonne raison de rejeter l’anarchisme libertaire.

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James Buchanan et l’anarchisme

Publié le 18 août 2020
- A +

Par David Gordon.
Un article du Mises Institute

L’économiste James Buchanan, qui a fondé avec Gordon Tullock l’École du Choix Public, partage avec Murray Rothbard une caractéristique rare parmi ses collègues économistes.

Comme Rothbard il s’intéresse à la philosophie politique. Il n’est pas d’accord avec l’anarchisme de Rothbard. Je vous propose de discuter un de ses arguments sur ce sujet.

Buchanan fait reposer son point de vue sur une conception particulière de l’éthique et cela le mène sur une fausse piste.

Selon Rothbard, chacun est propriétaire de lui-même et peut acquérir des biens par appropriation lockéenne. S’ils le souhaitent, les individus peuvent rémunérer des agences de protection, mais il est injuste qu’un État s’arroge le monopole de la défense et de ces services de protection en taxant la population pour les financer.

Pourquoi Buchanan rejette-t-il cette position ? Selon lui, le problème de fond réside dans le fait que personne ne s’accorderait sur les limites des droits. Selon lui un monde rothbardien serait chaotique.

Dans « Un point de vue contractuel sur l’anarchie » (Nomos, vol. 19, l’Anarchisme [1978]) il écrit :

 » J’ai mentionné précédemment que le premier principe de valeur de l’individualisme est l’égalité morale des hommes en tant qu’hommes, qu’aucun ne compte plus qu’un autre…

L’anarchiste libertaire accepte ce cadre, mais dans une application beaucoup plus restreinte que d’autres qui s’inscrivent aussi dans le groupe des individualistes.

L’anarchiste libertaire applique la norme de l’égalité morale en affirmant que chaque homme a autant le droit qu’un autre de faire respecter les limites naturelles de ses droits, indépendamment du fait que, d’une personne à l’autre, ces limites peuvent varier considérablement.

À supposer que de telles limites naturelles existent, le contractant peut également utiliser les unités individuelles définies par ces limites comme point de départ des arrangements contractuels complexes qui se dégagent finalement dans les structures politiques observées ou conceptuellement observées. « 

Buchanan n’écrit pas dans un style facile à comprendre, c’est pourquoi je voudrais faire une pause pour expliquer son commentaire (vous pourriez objecter que je n’écris pas dans un style facile à comprendre non plus).

Buchanan écrit que les libertariens postulent que chacun dispose des mêmes droits, mais ils sont prêts à accepter de fortes inégalités de patrimoine et de revenu. Les contractuels comme Buchanan peuvent être d’accord avec ce point de départ libertarien, à condition qu’existent des moyens objectifs d’établir des limites à ces droits.

Et c’est exactement ce qu’il conteste. De son point de vue il n’existe pas de limites objectives des droits. Il écrit :

 » Quelle est l’ultime épreuve pour vérifier l’existence de limites naturelles ? Cela doit résider dans les attitudes observées chez les individus eux-mêmes…

Lorsque nous rejetons les revendications extrêmes des anarchistes individualistes, nous ne devrions pas négliger un fait important, à savoir qu’une grande partie de l’interaction sociale se produit sans règles formalisées.

Pour une grande partie des interactions sociales c’est l’anarchie qui prévaut et cela fonctionne…

Pourtant, dans un contexte plus large, les faits semblent indiquer que les individus ne sont pas mutuellement et simultanément d’accord sur les limites qui séparent leurs droits respectifs. « 

Buchanan pense que les gens ne s’accorderaient pas sur les limites des droits. C’est pour cette que raison que nous avons besoin d’un État fixant ces limites.

Il s’appuie dans ce débat sur une conception douteuse de la théorie morale. Rothbard pense qu’il existe un code légal libertaire objectivement correct qui définit les droits de chacun.

Le fait que ce code soit correct ne dépend pas du fait que les gens l’approuvent. S’ils ne le reconnaissent pas, ils le devraient. Le code ne tranche pas toutes les questions litigieuses mais si on accepte ce que dit Rothbard, l’argument de Buchanan en faveur d’un État tombe.

L’argument de Buchanan en faveur d’un État dépend de l’existence de désaccords substantiels au sujet des droits, que les individus ne parviendraient pas à résoudre en régime d’anarchie ; il n’a pas démontré qu’il y aurait un tel niveau de désaccord si le système de Rothbard était en vigueur.

Nous arrivons maintenant au cœur du débat entre Buchanan et Rothbard et c’est là que je pense que Buchanan a une vision faussée de la théorie morale.

Dans ce qui est pour lui une expression passionnée il dit à propos de ceux qui prétendent juger à la place des autres ce qui est en dans leur intérêt :

« Si Dieu existait vraiment comme entité surhumaine on pourrait admettre une autre source d’autorité.

Mais sans cela, la seule autorité concevable doit être un individu particulier ou un groupe d’individus, un homme qui se prétend Dieu ou un groupe qui revendique des qualités divines.

Ceux qui agissent ainsi et ont de telles revendications se comportent de manière immorale au sens fondamental ; ils nient l’autonomie morale des autres membres de leur espèce et les relèguent à un statut moral bien peu différent de celui des animaux. »

Il est clair qu’il étendrait cette condamnation pour recouvrir la prétention de connaître la vérité morale à propos de ce que les gens devraient faire indépendamment de leur consentement.

En d’autres termes, si vous affirmez qu’il existe un code légal objectif qui devrait prévaloir, peu importe si les gens sont d’accord, vous prétendez de manière immorale que vous êtes meilleur que les autres.

Mais en quoi prétendez-vous être meilleur que les autres au même titre que, disons, un économiste théorisant sur l’analyse de l’administration prétend être objectivement meilleur que ses confrères en désaccord avec sa théorie ?

Buchanan répondrait que cette réaction passe à côté du sujet. Il existe des normes objectives en science, mais la morale n’est pas une science. Il n’y a rien au-delà des jugements de valeur des individus.

Mais c’est une vision de la morale qui a besoin d’être étayée par des arguments. On ne peut pas se contenter de l’admettre. Cela ne prouve pas que Rothbard a raison, mais pour réfuter son point de vue il faudrait examiner ses raisons de défendre sa vision des droits libertaires et de leurs limites. Il ne suffit pas d’affirmer que prétendre connaître la vérité morale c’est prétendre avoir des pouvoirs divins.

Il y a encore un problème avec le point de vue de Buchanan. Étant donné la véhémence avec laquelle il affirme la valeur de l’autonomie individuelle, il semblerait qu’il considère cela comme étant plus qu’une préférence personnelle. Prétend-t-il avoir des pouvoirs divins ou être moralement supérieur à ceux qui interprètent l’autonomie autrement que lui ou qui nient carrément sa valeur ? (Rothbard serait dans le premier groupe).  Buchanan semblerait s’exonérer du comportement dont il accuse les autres.

On apprend beaucoup en lisant Buchanan, mais on ne trouvera pas dans son œuvre de bonne raison de rejeter l’anarchisme libertaire.

Traduction par Contrepoints de Buchanan and Anarchism

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  • En effet, c’est pas clair…
    Perso, quand je lis : « l’interaction sociale se produit sans règles formalisées. Pour une grande partie des interactions sociales c’est l’anarchie qui prévaut et cela fonctionne… », je suis peu convaincu.
    Les interactions sociales sont codifiées, intégrées dans nos comportements comme autant de règles informelles à l’opposé même de l’anarchie.
    Quand je rentre dans un magasin, on me dit bonjour, je dis bonjour. Waaahh, c’est une convention sociale, non ? Une des premières et plus basiques. Aucune anarchie, bien au contraire.
    Entendez-vous souvent un collègue, un passager du bus, ou un vendeur en magasin péter un bon coup avec levage de jambe et un aaaah de soulagement ? Non. Ce sont des règles informelles mais réelles, pas d’anarchie car pas d’improvisation. Je sais avant d’entrer dans le magasin comment me comporter pour que l’interaction se passe bien. Donc je peux décrire la règle informelle que je vais suivre, le comportement que je vais adopter ET je sais quel comportement je vais avoir en face de moi, car il n’est pas anarchique.

    • L’anarchie ça n’est pas l’absence de règles, c’est l’absence de règles imposé par une autorité. Il n’y a pas de loi imposant aux individus de dire bonjour quand il rencontre quelqu’un, c’est une une règle informel que les gens s’imposent à eux même, c’est typiquement anarchique.

      • Il faut définir « autorité » alors. Quand le « groupe », la société, la bienséance, la politesse, impose de dire bonjour, au risque d’être mal vu, mal servi, ostracisé, rejeté, c’est une règle auquel l’individu choisit de se conformer sous peine de sanction.
        L’anarchie me semble quand même une belle blague conceptuelle très élastique.

    • Il y a des fois où je pense que votre incapacité à comprendre le libéralisme vient non pas d’une mauvaise foi (dont je vous accuse pourtant souvent), mais d’une lecture superficielle mêmée à une imprécision de votre utilisation du vocabulaire. J’explique:
      Vous critiquez la phrase suivante:
      « l’interaction sociale se produit SANS REGLES FORMAISEES. » avec la phrase suivante:
      « Les interactions sociales sont codifiées, intégrées dans nos comportements comme autant de REGLES INFORMELLES à l’opposé même de l’anarchie. »
      L’absence de règles formalisées et la présence de règles informelles ne sont pas des concepts opposés, bien au contraire. Ces deux concepts seraient même plutôt cohérents l’un avec l’autre. C’est toute la différence entre l’ORDRE SPONTANE (l’ordre et les règles qui emergent de l’anarchie sans que la coercition n’y soit pour quelque chose) et l’ORDRE CONSTRUIT (l’ordre théorisé, réfléchi, et surtout IMPOSE par les sbires de l’Etat).
      Vous confondez anarchie et chaos licencieux. L’anarchie c’est l’absence de coercition étatique. Ca ne veut pas dire qu’il y a absence de consensus collectif sur certaines règles… Ce n’est clairement PAS en opposition avec ce que vous dites.
      L’anarchie n’est pas « l’improvisation » comme vous dites. C’est une fois de plus l’absence d’institution coercitive pour imposer ces règles. Rien à voir avec ce que vous décrivez dans votre objection. Vous exprimez un désaccord avec l’auteur alors qu’on dirait que vous ajoutez de l’eau à son moulin.

      Définition d’anarchie selon wiki:
      « L’anarchie est une société sans système de pouvoir tel que le gouvernement autoritaire, l’économie d’exploitation ou la religion dominante. C’est la situation d’un milieu social où il n’existe pas de rapports de pouvoir, de chefs, d’autorité centrale ; une société où chaque personne, groupe, communauté ou milieu est autonome dans ses relations internes et externes. Il existe toujours une organisation, un ordre, un pouvoir politique ou même plusieurs, mais pas de domination unique ayant un caractère coercitif. »

      Vous comprenez bien que cette absence de règles formelle n’est pas incompatible avec des règles informelles? Non?

    • @ Cactus
      Vous vous dites peu convaincu par l’affirmation que « l’interaction sociale se produit sans règles formalisées ».
      Et tout de suite après vous nous donnez vous-même un exemple concret étayant cette affirmation.

      Par ailleurs, le mot « anarchie » n’est pas à utiliser ici dans le sens défini par le Larousse (dans lequel il faudrait plutôt rechercher « anarchisme ») : https://fr.wikipedia.org/wiki/Anarchie#Anarchistes_face_%C3%A0_l%E2%80%99anarchie-anomie

  • Texte intéressant qui soulève la question de la charge de la preuve: Qui doit démontrer que son système moral est le meilleur? Celui qui défend une autorité qui fixe les limites des droits? Ou celui refuse d’admettre la légitimité de cette autorité? J’ai pour ma part toujours eu l’impression que démontrer la pertinence de l’anarchisme libertaire revient à tenter de démontrer la non existence de dieu. Or il est impossible (en tout cas difficile) de démontrer une non existence, en l’occurrence celle de la légitimité d’une autorité.
    En cela tous les étatismes reposent à mon sens sur un sophisme: celui du besoin non démontré des individus d’avoir une autorité au dessus d’eux. Et le niveau de mépris que cela implique envers son prochain est vertigineux.

  • Pardon mais cet article au demeurant peu clair me semble donner un argument assez puissant contre Rothbard justement. L’argument concernant les limites des droits sur lesquels les individus s’accorderaient sans Etat pour les défendre.

    Le fait de dire qu’il existe « un code libertaire objectivement correct » pour pallier ce manque d’Etat est au mieux un argument très faible, au pire magique.
    1. C’est quoi objectivement correct ?
    2. Est-il démontré qu’un code puisse être objectivement correct, et qui plus est de façon durable ? Existe-t-il un code correct unique ou bien y en a-t-il une infinité qui peuvent cohabiter selon le lieu, l’époque, la culture… ?
    3. Comment ce code est-il mis à jour et défendu ? Par qui ?
    4. Si les individus n’ont pas besoin de l’approuver, en quoi n’est-il pas tyrannique ?
    5. S’il n’est pas tyrannique, peut-on par conséquent s’en affranchir à tout moment sans subir de coercition ? Auquel cas ce code n’est-il pas instantanément caduque et/ou menacé dans son existence ? On se retrouve donc à nouveau avec l’objection de Buchanan, toujours non résolue par Rothbard. S’il existe des défenseurs anarcap je suis preneur !

    • Vos questions sont les mêmes que les miennes :-). Avoir des règles sans a minima de moyen de pression pour faire respecter ses règles équivaut à ne pas avoir de règles.

    • Il se peut qu’un des commentaires de l’article original puisse constituer une réponse à vos questions :

      « Buchanan tombe ici dans une version de ce que Bernard Williams appelait le relativisme vulgaire. Cette version du relativisme (c’est en fait du nihilisme) se présente ainsi :

      1. Il n’existe pas de normes universelles objectives en matière d’éthique ou de justice.
      2. (Puisqu’il n’y a pas de normes éthiques universelles objectives), alors personne ne devrait jamais imposer ses propres croyances aux autres. Une telle imposition serait elle-même injuste.

      Bien entendu, ces deux déclarations sont logiquement contradictoires.
      Si la première déclaration est vraie, alors la seconde doit être fausse.
      Si la deuxième déclaration est vraie et qu’il existe des normes universelles ( affirmer qu’il serait immoral ou injuste d’imposer ses croyances aux autres est présenté comme une norme universelle qui a vraisemblablement un fondement objectif et n’est pas seulement une préférence pour l’absence de jugement), alors la première déclaration doit être fausse. »

      • Merci pour votre réponse, c’est un point intéressant. Mais il me reste un problème majeur.
        Comme pour tous les anarchismes, je crois comprendre que Rothbard suppose nécessairement que la tyrannie n’a pas sa place (après chaque anarchisme a sa définition de la tyrannie mais c’est un autre débat), et donc on est bien en présence du postulat qu’il existe au moins un principe immuable. Très bien.

        Mais il me semble d’une part que ce principe immuable est autophage, car si on impose aux autres de ne pas imposer aux autres, on trahit le principe. Ça ressemble à du coupage de cheveux en quatre mais concrètement ça signifie qu’il faut donc des institutions à vocation universelle pour faire respecter ce principe, donc publiques. Par exemple si on prend a contrario un tribunal privé pour dire le droit, si je ne reconnais pas sa légitimité (en vertu qu’il existe un principe immuable de non-tyrannie), ce tribunal n’a rien à m’imposer. Ou alors il devient de fait une institution publique. Sinon on en revient à de l’anarchie au sens vulgaire du terme, avec des luttes armées pour le pouvoir, et le système me semble alors très instable.

        D’autre part, quand bien même le principe de non-tyrannie ne s’autodétruirait pas, comment fait-on concrètement pour le traduire dans ses moindres ramifications ? Il existe bien des points où nous libéraux sommes en désaccord : la propriété intellectuelle, la peine de mort, l’avortement, même la définition du consentement…

        • Paradoxe intéressant qui me fait penser à « il est interdit d’interdire ».
          Ou toute loi qui défend la liberté est coercitive/liberticide car loi.
          Concernant l’universalité : je me pose la question de l »univers » justement :
          – moi, européen blanc et beau gosse, est-il à considérer comme faisant partie du même « univers » qu’un membre de la tribu sur l’île isolée (je sais plus laquelle où ils ont tué un gars à l’arc l’année passée).
          – Si non, ça laisse la porte ouverte à toutes le relativisme et on permet/accepte que la tyrannie soit « valide » dans une autre société.
          – Si oui, la définition d’être humain/humanité est un principe universel (Je ne renie bien évidemment pas le caractère humain de cette tribu) et ma main à couper que l’anarchie est à l’exact opposé de ce qui peut se passer sur cette île où l’individu dépend entièrement du groupe et l’individualisme est synonyme de mort.

          • Il faut des bien institutions (tribunaux, agence de protection, …), mais pourquoi faudrait-il une vocation universelle, qui n’existe pas dans les institutions publiques actuelles ?

            Voici un passage du livre « Vers une société sans Etat », de David Friedman :
            « Dans une société anarchiste de ce genre, qui ferait les lois ? Sur quoi s’appuierait l’arbitre privé pour décider quels actes sont à considérer comme criminels, et quelles sanctions il faut infliger ?
            La réponse est la suivante :
            Les règles de droit seraient produites sur le marché libre contre de l’argent, de la même façon que l’on produit aujourd’hui des livres ou des soutiens- gorge. Il y aurait concurrence entre différents producteurs de droit, tout comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.
            Dans une telle société, il pourrait y avoir de nombreux tribunaux, voire de nombreux systèmes judiciaires. Deux par deux, les agences de protection se mettent d’accord au préalable sur le tribunal qu’elles utiliseront en cas de conflit. C’est ainsi que les règles de droit utilisées pour statuer sur un cas particulier sont déterminées implicitement par un accord préalable entre les agences de protection des clients concernés. En principe, on pourrait avoir recours à un tribunal différent et à un code de lois différent pour chaque couple d’agences de protection. Dans la pratique, nombre d’agences trouveraient probablement commode d’accorder leur clientèle aux mêmes tribunaux, et nombre de tribunaux pourraient constater qu’il est commode d’adopter des règles de droit identiques, ou quasi identiques, afin de simplifier les choses à leurs clients.
            Avant de qualifier de chaotique et d’injuste une société dans laquelle différentes personnes sont couvertes par des lois différentes, il faut se rappeler que, aux Etats-Unis, la loi qui vous juge dépend du pays, de l’état et même de la ville où vous vous trouvez. Aux termes des dispositions que je viens de décrire, elle dépend plutôt de votre agence de protection et de l’agence de la personne que vous avez accusée d’avoir commis une infraction, ou bien qui vous accuse d’en avoir commis une. »

            • Et si je n’ai pas contractualisé avec une agence de protection ? Par exemple je fais partie d’un village qui assure sa propre protection et qui ne contractualise d’habitude jamais avec l’extérieur, et qui résout en interne ses propres litiges. Sauf que j’enfreins le droit de propriété d’un tiers extérieur au village (je rentre sur sa propriété par erreur parce qu’il n’y avait rien d’indiqué par exemple). Comment résout-on ce litige si on ne trouve pas d’accord amiable ? S’il n’y a pas d’institution « universelle » pour arbitrer ? Et comment une telle institution pourrait alors prétendre être privée ?

              Effectivement j’aurais dû définir universel, que je ne n’entends pas forcément par ubi et orbi, mais plutôt comme supérieur au lien du contrat dans la hiérarchie du droit, et qui ne requerrait pas le consentement des individus, comme semble le suggérer Rothbard.

              • Un village qui assurerait sa propre protection en se contentant de résoudre en interne ses propres litiges, serait jugée comme une mauvaise agence de protection, qui vous obligerait dans le cas cité à vous soumettre à l’agence de protection de votre adversaire … mais ça peut fonctionner tant que vous restez dans votre village.

              • … de la même manière que le droit de votre pays ne vous protège pas contre les conséquences de vos agissements dans un autre pays.
                Mais on revient à la définition d’universel que vous ne désirez pas, votre exemple n’est peut-être idéal.

                • Justement l’exemple sert à montrer que sans institution au-dessus du contrat, le logiciel anarcap ne marche pas et on doit faire appel à la force : « qui vous obligerait dans le cas cité à vous soumettre à l’agence de protection de votre adversaire ». Alors que je n’ai jamais consenti à me retrouver face à cette juridiction, puisqu’il n’y a pas de contrat qui m’y lie.

                  Si l’adversaire est dans son bon droit du point de vue du principe de non-agression ou du droit naturel par exemple, on pourrait dire pourquoi pas (et encore, comme je disais il y a 1000 ramifications non clairement établies dans ces corpus). Maintenant si l’adversaire utilise une agence de protection de type mafieux qui a envie de me coller un procès truqué et de me condamner très lourdement alors que n’ai jamais reconnu sa légitimité, où sont les garde-fous ?

                  Pour le dire autrement, dans le cas classique anarcap j’ai contractualisé avec quelqu’un de louche, c’était à mes risques et périls, j’ai consenti et j’en paye les conséquences en bon individu responsable. OK. La mise en concurrence des agences et mon consentement libre et éclairé sont les garde-fous (sous certaines hypothèses quand même mais admettons). Mais dans mon exemple initial, je n’ai jamais rien signé avec qui que ce soit et on m’impose une juridiction que je n’ai jamais approuvée qui va pouvoir m’infliger des sanctions abusives. Ni la concurrence, ni le consentement ne jouent leur rôle de garde-fou. Sans institution au-dessus du droit des contrats, c’est donc la porte ouverte à toutes les prédations et à l’anarchie violente et instable. Avec une telle institution en revanche, on peut éviter cet écueil, mais on sort de l’anarcho-capitalisme.

                  • Cet exemple montre surtout que tous les problèmes que vous évoquez (usage de la force, non consentement, comportement mafieux, etc, …) sont d’autant plus faciles à imaginer qu’ils correspondent à notre observation dans nos sociétés administrées.
                    Pourquoi une agence privée (que l’on peut choisir) serait à priori suspectée d’être mafieuse, alors qu’un état (imposé par la force et monopolistique) serait à priori lavé de tout soupçon ? Heureusement vous écartez ensuite de vous-même cette erreur d’appréciation avec la concurrence en guise de garde-fous.
                    Pour revenir à votre exemple initial, si vous n’avez rien signé … vous serez donc comme un hors-la-loi au sens initial de l’expression, vous n’aurez donc pas de protection de votre propriété privée, et en vertu du principe de non-agression (un principe universel de Rothbard ?) vous serez soumis à la protection de vos adversaires (avec ses aléas) s’il vous prend l’idée de violer leur propriété.

                    • L’observation des société humaines jusqu’à présent me laisse dire que le comportement opportuniste ne disparaîtra pas magiquement. Vous pouvez me dire que l’anarchisme fera émerger un homme nouveau (!) mais là on est dans la croyance à mon humble avis.
                      Je cherche à tester le modèle, donc pour ce faire je cherche à caractériser au moins un exemple où il ne fonctionne pas. Évidemment que les États sont des mafias en puissance (et de fait), raison pour laquelle je plaide pour un état minimal avec d’autres types de garde-fous, mais c’est un autre débat.

                      Donc, je prends une agence mafieuse car son existence me semble tout à fait possible sous l’anarcho-capitalisme (possible, pas forcément nécessaire). Par exemple il pourrait s’agir d’une agence prédatrice, qui se contente de cibler les communautés isolées et hors système, telles que mon village. Une forme de racket/protection typiquement mafieuse pourrait se mettre en place. Certes, je peux aller voir d’autres agences et payer pour ma protection. Mais allons plus loin et imaginons que s’installe une collusion des plus grosses agences, afin d’entraver la concurrence et d’empêcher l’émergence de nouvelles agences. La concurrence est morte, la force est entre les mains d’un oligopole, le consentement est vicié. Ça ressemblerait furieusement à du féodalisme non ? Et là on est en terrain connu côté comportements humains tout de même.

                      C’est pour ça que je cherchais des poux dans le « code libertaire objectivement correct » de Rothbard. S’il s’impose sans consentement (et de fait ça semble être le cas), on arrive très vite dans un schéma on ne peut plus coercitif, où il faut payer pour sa protection, et où rien ne garantit ontologiquement le maintien d’une concurrence saine chez ceux qui protègent.

                    • J’avais bien compris votre démarche, et ai voulu jouer le même jeu que vous mais avec la position inverse, ce qui n’est pas forcément plus facile pour moi … si l’exercice continue à vous intéresser, je vous conseille vivement la lecture du bouquin de Friedman, qui a le mérite d’envisager beaucoup d’aspects très concrets et variés, d’objections, etc … Google « Vers une société sans Etat » devrait vous aider à le trouver sans trop de difficultés.

                    • En tout cas merci de vous être prêté au jeu c’était un bon exercice !

            • C’est difficilement concevable dans la pratique je trouve.
              Avant chaque transaction, chaque achat, chaque démarche, je devrais m’informer de l’agence de l’autre personne et voir quel accord existe entre la sienne et la mienne ?
              Par exemple pour la garantie sur mon achat ? le fait que mon payement est sécurisé ? Ou pour louer un studio, je pourrais me retrouver face à 10, 20 relations particulières du fait de la multiplication des agences ?
              Et il est difficile de n’avoir que deux parties : les effets sur autrui sont très fréquents : pollution, construction d’un mur de 40 mètres, banque, etc.
              Je crains une épouvantable usine à gaz qui se réduirait naturellement à quelques acteurs dominants le marché, offrant peu d’alternatives, et avec plein de passe-droits aux gens les plus fortunés, bien évidemment.
              Votre exemple aux USA n’est pas tout à fait correct je trouve car la loi s’applique au lieu où vous vous trouvez, indépendamment de votre « agence de protection personnelle ».

              • Effectivement, de mon côté j’essaie de challenger la théorie, mais le passage à la pratique est encore une autre paire de manche

              • @ Cactus
                J’aurais tendance à vous faire une réponse du même ordre que celles que j’ai données pour Brice de Glace :
                Vous énumérez les uns après les autres tous les malheurs liés au système actuel, mais vous ne seriez prêt à étudier l’éventualité d’un changement de système qu’à la condition expresse d’avoir la garantie que tous disparaissent totalement et définitivement.

          • C’était une réponse à Bris de glace …

        • Le principe c’est de ne contraindre les gens à ne pas contraindre. C’est à dire que la force « public » n’intervient si et seulement si il y a tentative de contrainte sur autrui. Il ne s’agit pas de tyrannie car à aucun moment on applique cette force sur une base réglementaire, il s’agit juste de lutter contre toute les forme d’oppressions. Dans un monde idéal l’état pourrait très bien s’en charger (à la base c’est même sa vocation première) mais dans les fait àa ne marche jamais car l’état défend toujours ses intérêts avant tout et ceux ci ne correspondent quasiment jamais avec ceux des individus.

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