James Buchanan et l’anarchisme

Bansky in Boston Overview of the NO LOITRIN piece by Chris Devers — Chris Devers, CC-BY

On apprend beaucoup en lisant Buchanan, mais on ne trouvera pas dans son œuvre de bonne raison de rejeter l’anarchisme libertaire.

Par David Gordon.
Un article du Mises Institute

L’économiste James Buchanan, qui a fondé avec Gordon Tullock l’École du Choix Public, partage avec Murray Rothbard une caractéristique rare parmi ses collègues économistes.

Comme Rothbard il s’intéresse à la philosophie politique. Il n’est pas d’accord avec l’anarchisme de Rothbard. Je vous propose de discuter un de ses arguments sur ce sujet.

Buchanan fait reposer son point de vue sur une conception particulière de l’éthique et cela le mène sur une fausse piste.

Selon Rothbard, chacun est propriétaire de lui-même et peut acquérir des biens par appropriation lockéenne. S’ils le souhaitent, les individus peuvent rémunérer des agences de protection, mais il est injuste qu’un État s’arroge le monopole de la défense et de ces services de protection en taxant la population pour les financer.

Pourquoi Buchanan rejette-t-il cette position ? Selon lui, le problème de fond réside dans le fait que personne ne s’accorderait sur les limites des droits. Selon lui un monde rothbardien serait chaotique.

Dans « Un point de vue contractuel sur l’anarchie » (Nomos, vol. 19, l’Anarchisme [1978]) il écrit :

 » J’ai mentionné précédemment que le premier principe de valeur de l’individualisme est l’égalité morale des hommes en tant qu’hommes, qu’aucun ne compte plus qu’un autre…

L’anarchiste libertaire accepte ce cadre, mais dans une application beaucoup plus restreinte que d’autres qui s’inscrivent aussi dans le groupe des individualistes.

L’anarchiste libertaire applique la norme de l’égalité morale en affirmant que chaque homme a autant le droit qu’un autre de faire respecter les limites naturelles de ses droits, indépendamment du fait que, d’une personne à l’autre, ces limites peuvent varier considérablement.

À supposer que de telles limites naturelles existent, le contractant peut également utiliser les unités individuelles définies par ces limites comme point de départ des arrangements contractuels complexes qui se dégagent finalement dans les structures politiques observées ou conceptuellement observées. « 

Buchanan n’écrit pas dans un style facile à comprendre, c’est pourquoi je voudrais faire une pause pour expliquer son commentaire (vous pourriez objecter que je n’écris pas dans un style facile à comprendre non plus).

Buchanan écrit que les libertariens postulent que chacun dispose des mêmes droits, mais ils sont prêts à accepter de fortes inégalités de patrimoine et de revenu. Les contractuels comme Buchanan peuvent être d’accord avec ce point de départ libertarien, à condition qu’existent des moyens objectifs d’établir des limites à ces droits.

Et c’est exactement ce qu’il conteste. De son point de vue il n’existe pas de limites objectives des droits. Il écrit :

 » Quelle est l’ultime épreuve pour vérifier l’existence de limites naturelles ? Cela doit résider dans les attitudes observées chez les individus eux-mêmes…

Lorsque nous rejetons les revendications extrêmes des anarchistes individualistes, nous ne devrions pas négliger un fait important, à savoir qu’une grande partie de l’interaction sociale se produit sans règles formalisées.

Pour une grande partie des interactions sociales c’est l’anarchie qui prévaut et cela fonctionne…

Pourtant, dans un contexte plus large, les faits semblent indiquer que les individus ne sont pas mutuellement et simultanément d’accord sur les limites qui séparent leurs droits respectifs. « 

Buchanan pense que les gens ne s’accorderaient pas sur les limites des droits. C’est pour cette que raison que nous avons besoin d’un État fixant ces limites.

Il s’appuie dans ce débat sur une conception douteuse de la théorie morale. Rothbard pense qu’il existe un code légal libertaire objectivement correct qui définit les droits de chacun.

Le fait que ce code soit correct ne dépend pas du fait que les gens l’approuvent. S’ils ne le reconnaissent pas, ils le devraient. Le code ne tranche pas toutes les questions litigieuses mais si on accepte ce que dit Rothbard, l’argument de Buchanan en faveur d’un État tombe.

L’argument de Buchanan en faveur d’un État dépend de l’existence de désaccords substantiels au sujet des droits, que les individus ne parviendraient pas à résoudre en régime d’anarchie ; il n’a pas démontré qu’il y aurait un tel niveau de désaccord si le système de Rothbard était en vigueur.

Nous arrivons maintenant au cœur du débat entre Buchanan et Rothbard et c’est là que je pense que Buchanan a une vision faussée de la théorie morale.

Dans ce qui est pour lui une expression passionnée il dit à propos de ceux qui prétendent juger à la place des autres ce qui est en dans leur intérêt :

« Si Dieu existait vraiment comme entité surhumaine on pourrait admettre une autre source d’autorité.

Mais sans cela, la seule autorité concevable doit être un individu particulier ou un groupe d’individus, un homme qui se prétend Dieu ou un groupe qui revendique des qualités divines.

Ceux qui agissent ainsi et ont de telles revendications se comportent de manière immorale au sens fondamental ; ils nient l’autonomie morale des autres membres de leur espèce et les relèguent à un statut moral bien peu différent de celui des animaux. »

Il est clair qu’il étendrait cette condamnation pour recouvrir la prétention de connaître la vérité morale à propos de ce que les gens devraient faire indépendamment de leur consentement.

En d’autres termes, si vous affirmez qu’il existe un code légal objectif qui devrait prévaloir, peu importe si les gens sont d’accord, vous prétendez de manière immorale que vous êtes meilleur que les autres.

Mais en quoi prétendez-vous être meilleur que les autres au même titre que, disons, un économiste théorisant sur l’analyse de l’administration prétend être objectivement meilleur que ses confrères en désaccord avec sa théorie ?

Buchanan répondrait que cette réaction passe à côté du sujet. Il existe des normes objectives en science, mais la morale n’est pas une science. Il n’y a rien au-delà des jugements de valeur des individus.

Mais c’est une vision de la morale qui a besoin d’être étayée par des arguments. On ne peut pas se contenter de l’admettre. Cela ne prouve pas que Rothbard a raison, mais pour réfuter son point de vue il faudrait examiner ses raisons de défendre sa vision des droits libertaires et de leurs limites. Il ne suffit pas d’affirmer que prétendre connaître la vérité morale c’est prétendre avoir des pouvoirs divins.

Il y a encore un problème avec le point de vue de Buchanan. Étant donné la véhémence avec laquelle il affirme la valeur de l’autonomie individuelle, il semblerait qu’il considère cela comme étant plus qu’une préférence personnelle. Prétend-t-il avoir des pouvoirs divins ou être moralement supérieur à ceux qui interprètent l’autonomie autrement que lui ou qui nient carrément sa valeur ? (Rothbard serait dans le premier groupe).  Buchanan semblerait s’exonérer du comportement dont il accuse les autres.

On apprend beaucoup en lisant Buchanan, mais on ne trouvera pas dans son œuvre de bonne raison de rejeter l’anarchisme libertaire.

Traduction par Contrepoints de Buchanan and Anarchism

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