Trump cible Hong Kong pour frapper la Chine

Donald Trump by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0) — Gage Skidmore, CC-BY

Donald Trump a annoncé un décret mettant fin au statut commercial préférentiel de Hong Kong et une loi ouvrant la voie à des sanctions contre la Chine.

Par Yves Montenay.

Pékin impose à Hong Kong une loi menaçante pour la liberté de ses habitants. L’Angleterre l’Australie et surtout les États-Unis protestent et prennent des mesures de représailles. La Chine répond qu’il s’agit d’une affaire intérieure qui ne regarde personne.

Mais Hong Kong est-il chinois ?

Une création britannique, une population particulière

Une anecdote d’abord : nous sommes dans les années 1920, le père de Lucien Bodard est consul de France à Yunan Fou, chef-lieu d’une province que certains Français rêvent de rattacher au Vietnam et y construisent pour cela un chemin de fer vers leur colonie.

La ville est gouvernée par un « seigneur de la guerre », le maréchal Tang Jiyao. L’écrivain rapporte qu’à l’annonce d’une manifestation d’étudiants, il les encercle de ses mitrailleuses et leur demande de creuser leur tombe avant de les abattre.

Plus tard, le seigneur de la guerre sent qu’il va mourir et on s’apprête déjà à tuer ses concubines qui ne doivent pas survivre au maître. Il fait venir le consul de France et lui dit : « tu es le seul dans cette ville qui puisse comprendre mon message. Mes enfants font des études en Grande-Bretagne, voici le numéro de mon compte à la Banque de l’Indochine de Hong Kong, je te charge de le leur transmettre ».

Bref, on peut massacrer les étudiants et avoir besoin de Hong Kong. Est-ce à rapprocher des hésitations de la Chine en 2019 à reprendre en main Hong Kong, de peur, disait-on, de faire baisser la valeur de l’immobilier qui appartiendrait aux plus hauts responsables politiques de Pékin.

En 1841, les Britanniques s’installent sur quelques rochers, plus tard agrandis par une presqu’île voisine. La population vient de la côte et parle donc cantonais (et non mandarin). Elle devient largement chrétienne et adopte l’anglais comme deuxième langue. Les Britanniques installent « la civilisation occidentale », par pudeur on dit aujourd’hui « leurs usages » : liberté d’entreprendre, liberté d’expression, administration et justice indépendantes et non corrompues. C’est le début de l’essor économique, en tant que porte de la Chine sans les risques du pays.

En 1949, Mao prend le contrôle de la Chine. L’élite économique perd ses entreprises de Shanghai, qui était jusque-là une ville internationale de fait et la métropole économique. Cette élite se réfugie à Hong Kong (alors de passage, je vérifie dans les statistiques officielles que la langue de Shanghai est devenue la deuxième après le cantonais). Dopé par cette immigration qualifiée et débarrassée de la concurrence de Shanghai, Hong Kong prospère. La Chine y gagne également, puisque cela lui donne une porte ouverte sur l’Occident et ses produits.

« Un pays, deux systèmes »

En 1997, sous la pression de Pékin, est signé l’accord anglo-chinois « un pays, deux systèmes » qui rattache Hong Kong à la Chine mais garantit son système politico-économique jusqu’en 2047.

Intellectuellement, tout ce qui était « colonial » était alors devenu indéfendable, et seule la population locale se demande pourquoi des libéraux chrétiens pour qui la langue chinoise est étrangère doivent-ils être citoyens d’un pays communiste et athée. Interrogation partagée par les Tibétains bouddhistes et les Ouïgours musulmans, qui ont eux aussi une langue et une culture totalement différente.

Une Chine de plus en plus allergique

Si économiquement tout se passe bien pour Hong Kong, la Chine est de plus en plus agacée par le comportement de sa population qui pousse la provocation jusqu’à célébrer chaque année l’anniversaire de la répression de Tian’anmen et à élire des députés d’opposition à l’assemblée locale.

Rappelons que la majorité des membres en sont nommés et non élus, et que beaucoup de notables de Hong Kong sont soumis à Pékin qui peut bloquer à tout moment leur activité en Chine. Mais la minorité élue, largement démocrate et soutenue par une presse libre, irrite de plus en plus.

Parallèlement la Chine adopte le « communisme à la sauce chinoise » avec une large libéralisation économique, dont les contacts avec l’étranger. Shanghai redevient une métropole pouvant éventuellement concurrencer Hong Kong, mais reste encore handicapée par la non convertibilité de la monnaie chinoise, alors que celle de Hong Kong est rattachée au dollar américain.

Après une longue hésitation, Pékin tranche en 2020 le nœud gordien en votant « la loi sur la sécurité nationale » s’appliquant à Hong Kong. Cette loi donne le pouvoir à la police et à la justice de réprimer des idées très vaguement définies, et donc pratiquement tout ce qui déplairait à Pékin.

Les opposants comprennent que la police et la justice ne seront plus celle Hong Kong, et craignent des « disparitions » précédées de torture. En quelques jours la peur s’est abattue sur la ville.

Hong Kong dans le duel Chine-États-Unis

Par ailleurs le contexte est celui du duel planétaire entre la Chine et les États-Unis. Ces derniers saisissent l’occasion au nom de leur vocation à défendre la démocratie et les libertés, ce qui leur donne un avantage moral… du moins devant l’électorat américain, ce qui est important avant la présidentielle de 2020.

Donald Trump a donc annoncé un décret mettant fin au statut commercial préférentiel de Hong Kong et une loi ouvrant la voie à des sanctions contre la Chine. « Hong Kong va désormais être traité de la même manière que la Chine (argument qui me parait logique) : pas de privilèges spéciaux, pas de traitement économique spécial et pas d’exportation de technologies sensibles ». Un point clé dont je ne vois pas de trace pour l’instant est le sort du dollar de Hong Kong qui devrait disparaître si cette logique est totalement appliquée.

De son côté, en tant qu’ancienne puissance coloniale et signataire du traité de 1997 la Grande-Bretagne prévoit de faciliter l’installation des Hongkongais chez elle, et il est probable que l’Australie et le Canada feront de même.

Hong Kong ou la Chine : qui sera puni ?

L’opinion mondiale est troublée, craignant que les sanctions défavorisent la population de Hong Kong plutôt que la Chine. Je ne suis pas tout à fait cet avis, car tout ce qui nuit à Hong Kong nuit à la Chine.

Si pour des raisons d’orgueil national il n’est pas question que la Chine recule sur les principes, des arrangements discrets sont toujours possibles. Mais globalement tout cela va dans le sens de l’approfondissement de la divergence entre la Chine et le reste du monde. Or concrètement et par conviction personnelle, je pense que la pagaille démocratique occidentale sera à long terme plus créative que l’autocratie chinoise.

Je sais que beaucoup d’Occidentaux sont d’opinion inverse et admirent l’autorité et l’efficacité avec laquelle la Chine fait face à ses problèmes. Encore faut-il que les problèmes soient bien posés et solutions bien choisies, ce qui serait miraculeux faute de débat.

Le choix actuel d’investissements à outrance dans des infrastructures largement inutiles, et les complications qui apparaissent dans la réalisation concrète des « routes de la soie » montrent qu’un pouvoir autoritaire peut aussi être faillible.

Par ailleurs, il est probable que de nombreux Chinois sont soucieux de ce qu’est devenue l’image de leur pays à l’étranger et de la gêne que cela va apporter à leurs affaires, à leurs voyages, à leurs études… bref ils craignent de retrouver « le vase clos » de naguère. Cela mènera-t-il à des soubresauts politiques internes ?

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