Avec ou sans chômage partiel : les cas européen et américain

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La hausse du taux de chômage observée est-elle moins forte que celle qui était attendue ?

Par Karl Eychenne.

Les PIB américain et euro devraient connaitre une trajectoire assez similaire en ce début d’année : une chute terrible de près de – 15 % (non annualisé), dont près de – 10 % pour le seul second trimestre. Or pour produire moins, il faut travailler moins. Et pour travailler moins, il y a deux façons de faire selon votre école de pensée :

  • soit vous réduisez le nombre de personnes employées : solution américaine ;
  • soit vous gardez tout le monde, mais réduisez le nombre d’heures travaillées : solution euro.

Le cas américain : réduire le nombre d’employés

On s’attend à ce que la forte contraction de l’activité se traduise par une hausse significative du taux de chômage, ce qui semble être le cas : on est passé de 3,5 % à près de 13,3 % pour mai (14,7 % en avril), et un pic à 16 % anticipé prochainement.

Or, souvenons-nous de la publication du tout premier indicateur avancé de l’emploi qui témoignait alors des premiers effets de la crise : cet indicateur avait laissé bouche bée bon nombre d’économistes ; il s’agissait des inscriptions hebdomadaires au chômage qui firent exploser tous les standards, anticipant une remontée possible du taux de chômage à 30 % !

On en est bien loin, même si beaucoup de réserves sont adressées concernant la représentativité des chiffres publiés. Autre fait polluant la lecture : la baisse significative du taux de participation de 72 % à 69 %, une baisse qui a mécaniquement freiné la hausse du taux de chômage. Des personnes ont estimé qu’il n’était même pas la peine de s’inscrire sur le marché de l’emploi durant cette période.

Alors qu’en est-il vraiment ? La hausse du taux de chômage observée est-elle moins forte que celle qui était attendue ? Ou bien doit-elle être considérée comme une mauvaise surprise ?

Il existe une loi très simple et très efficace bien connue des économistes, c’est la loi d’Okun. Cette loi est facile à interpréter puisqu’elle propose que « lorsque l’économie va mal, alors l’emploi va mal ». Remarquons que cela fonctionne aussi dans l’autre sens : « lorsque l’emploi va mal, l’économie va mal ».

Il y a d’abord la version pratique de la loi d’Okun qui permet de répondre à la principale question que l’on se pose : si le PIB chute de près de – 15 % comme attendu, de combien est supposé monter le taux de chômage ? Réponse : + 5 %. Or, ce chiffre se situe bien en dessous de la hausse du taux de chômage qui semble se réaliser : + 12,5 %. Cela signifie-t-il que le pire est à venir ? Les économistes qui ont mis les mains dans le cambouis nous préviennent alors que la relation entre l’emploi et la croissance n’est pas stable dans le temps.

Considérons alors la période plus récente des 15 dernières années marquée par un cycle d’expansion d’une durée sans précédent, qu’obtient-on alors ? Les résultats sont plus troublants encore : le taux de chômage ne serait même pas supposé bouger si le PIB chutait de – 15 % ! On en vient à se demander alors si ce n’est pas la chute du PIB qui est trop faible : en raisonnant à l’envers on obtient que le PIB devrait chuter de – 50 % pour être compatible avec un taux de chômage à 16 %…

Il y a ensuite une version puriste de loi d’Okun qui propose que lorsque le PIB chute sous un niveau potentiel, alors le taux de chômage doit monter au-delà d’un niveau naturel (NAIRU). Problème : ni le PIB potentiel, ni le chômage naturel ne sont observables. C’est quand même bien dommage puisque sans eux on ne peut pas dire grand-chose. Mais ce n’est pas la première fois que les économistes travaillent avec des variables qui n’existent pas. D’ailleurs, la science en général recourt parfois à ce type de pirouette afin que leurs modèles puissent « sauver les phénomènes ».

Admettons donc que les valeurs de PIB potentiel et de chômage naturel que nous communiquent la recherche académique et les grandes institutions soient proches de la vérité. On obtient alors que la chute du PIB américain sous son niveau potentiel justifierait un taux de chômage de près de 16,5 %, ce qui est effectivement très proche du pic attendu à 16 % ! L’écart du PIB par rapport au PIB potentiel serait en fait de – 12 %, justifiant un excès de chômage de + 12 % par rapport à un chômage naturel de 4,5 %.

Cette deuxième lecture de la loi d’Okun, plus théorique, est donc plus cohérente avec les faits observés : la chute du PIB de près de – 15 % serait alors cohérente avec un pic du chômage à 16 %.

Le cas euro : réduire le nombre d’heures travaillées par employé

En zone euro, on s’attend à ce qu’une contraction de l’activité de près de – 15 % sur le premier semestre se traduise par une hausse limitée du taux de chômage. En effet, au sein des pays membres représentant le volume d’emploi le plus important (Allemagne, France, Italie, Espagne), les entreprises ont été invitées à recourir au chômage partiel : garder leurs employés sous contrat, et plutôt réduire le nombre d’heures travaillées par employé.

En échange, les gouvernements proposent de financer une grande partie du manque à gagner pour les entreprises. Pour l’instant, on observe effectivement une hausse limitée du taux de chômage de 7,1 % en mars à 7,3 % en avril, pour un pic à 10 % anticipé, soit une hausse de seulement + 2,9 %. Ces chiffres contrastent avec ceux vus juste au-dessus pour les États-Unis, où pour une contraction de l’activité presque identique, le taux de chômage est attendu en hausse de + 12,5 %.

Mieux encore, on n’observe pas de baisse du taux de participation (sauf en Italie) contrairement aux États-Unis, ce qui n’a donc pas pu limiter la hausse du taux de chômage euro. Certes, on ne dispose que des chiffres d’avril, alors qu’aux États-Unis les chiffres de mai sont connus.

Mais alors, quel est le taux de chômage que la zone euro aurait dû connaitre si les entreprises n’avaient pas pu opter pour le chômage partiel ? Pour répondre à cette question, là encore la loi d’Okun utilisée pour les États-Unis nous est très utile.

Si l’on considère la loi d’Okun version pratique qui estime l’impact d’une contraction du PIB sur l’évolution du taux de chômage, on obtient que – 15 % de PIB justifierait une hausse du taux de chômage de près de + 3 %, ce qui est assez proche de ce qui a été observé. On se dit alors que finalement le recours au chômage partiel n’a pas servi à grand-chose puisque le taux de chômage a monté comme il l’aurait fait par le passé sans recours au chômage partiel.

De là, certains avancent alors que probablement l’explication vient davantage de la rigidité du marché de l’emploi euro. Toutefois, comme vu pour les États-Unis, ce type de sensibilité de l’emploi à la croissance n’est pas très stable dans le temps. Ainsi, si l’on s’attarde sur une période couvrant les deux crises récentes les plus fortes (subprimes, dette souveraine), alors on obtient un doublement de la sensibilité du taux de chômage ! Autrement dit, pour une baisse de – 15 % du PIB, le taux de chômage ne monterait pas de + 3 % mais de + 6 %.

Ce dernier résultat met mieux en évidence l’effet favorable du recours au chômage partiel.

Enfin, si l’on considère la loi d’Okun version puriste, qui estime la relation entre les écarts du PIB et du taux de chômage à leur niveau potentiel et naturel, on obtient que la chute du PIB sous son niveau potentiel aurait justifié une hausse du taux de chômage à près de 23 % ! En effet, l’écart du PIB par rapport à son niveau potentiel serait alors de – 15 %, justifiant un excès de chômage de + 15 % par rapport à un chômage naturel de près de 7,9 %. Cette deuxième lecture de la loi d’Okun met donc beaucoup mieux en évidence les vertus bénéfiques du recours au chômage partiel, puisque ce dernier propose une hausse de seulement + 3 % du taux de chômage contre + 15 % sans chômage partiel.

Conclusion

En zone euro, le recours au chômage partiel devrait donc permettre de limiter considérablement la hausse du taux de chômage : de 7,1 % à 10 % anticipé, contre 22 % sans chômage partiel. Aux États-Unis, et pour une chute quasi identique du PIB de – 15 %, le taux de chômage serait attendu en hausse de 3,5 % à 16 %.

Bien évidemment, ces seuls chiffres ne suffisent pas à trancher un débat qui date depuis bien des crises entre les deux principales écoles de pensées : l’école dite libérale qui propose de laisser faire, et l’école dite interventionniste qui propose de faire. Tout au plus, ces chiffres permettent-ils de quantifier l’abîme séparant le choix d’une école plutôt qu’une autre en cas de crise.

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