Cyberharcèlement : bien plus qu’un mal virtuel

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Deux journalistes s’interrogent sur la portée d’un fléau qui, loin d’être un phénomène isolé, semble être une caisse de résonance des nouvelles violences en société.

Par Farid Gueham.
Un  article de Trop Libre

« Dans notre quotidien, les réseaux sociaux sont devenus incontournables. Formidables outils d’échanges, ils sont aussi le support de dérives souvent douloureuses, parfois dramatiques. Le cyberharcèlement, qui s’est récemment imposé au cœur de l’actualité, nous concerne toutes et tous. Mais parce que ce qui se passe sur Internet est le reflet de la société dans laquelle nous vivons, femmes et minorités apparaissent davantage ciblées par les insultes, menaces et invectives répétées en ligne ».

Emmanuelle Friedmann et Anaïs Condomines, journalistes spécialistes du droit des femmes, portent un regard croisé, étayé de témoignages et ancré dans la réalité des situations observées, dans le but d’incarner un cyberharcèlement, considéré à tort comme un mal virtuel. Au-delà du constat, les deux journalistes s’interrogent sur la portée d’un fléau qui, loin d’être un phénomène isolé, semble être une caisse de résonance, l’écho d’une société qui « dans son ensemble […] pourrait avoir besoin d’un reset complet en matière de violences et de rejet des minorités ».

Médiatisation du cyberharcèlement

Point de départ de l’ouvrage d’Emmanuelle Friedmann et Anaïs Condomines, le harcèlement d’une journaliste française, porté en justice. « En France, c’est la première fois qu’un procès pour cyberharcèlement est à ce point médiatisé. Alors journaliste sur Arte et chroniqueuse pour une antenne nationale, Nadia Daam bénéficie d’un nom qui résonne dans le milieu des médias ».

Ce qui deviendrait par la suite l’affaire Nadia Daam braquerait les projecteurs vers un cyberharcèlement jusqu’alors tourné en dérision. Car l’objet de cet ouvrage n’est pas la violence devenue ordinaire des trolls sur internet. Une frontière doit être clairement délimitée entre l’internaute qui donne son avis de manière virulente, à des fins idéologiques ou pour pourrir un débat, et celui qui exprime des menaces, des insultes ciblées, passibles de poursuites judiciaires.

En janvier 2019, un sondage Opinion Way réalisé pour 20 Minutes, montre que 53 % des 18-30 ans ont déjà subi au moins une forme de cyberviolence. Parmi eux, 11 % disent avoir été victimes de cyberharcèlement. Un autre sondage réalisé par l’institut Ifop pour France Info montre que cette proportion grimpe à 22 % chez les jeunes, soit un peu plus d’une personne sur cinq. Pour les auteurs, ces chiffres inquiétants ont toutefois un mérite, « celui de montrer que le cyberharcèlement, au sein d’une population active sur Internet, n’a rien d’une chimère ou d’une légende urbaine ».

La réaction des pouvoirs publics

Dès 2014, une circulaire est adressée aux responsables d’établissements ainsi qu’aux académies rappelant, qu’un « harcèlement sur Internet entre élèves est de nature à justifier une sanction disciplinaire », ajoutant par ailleurs qu’une « faute peut reposer sur des faits commis hors de l’établissement scolaire ». 

Parallèlement à la diffusion de cette circulaire, une évaluation nationale du harcèlement est lancée. Dans chaque académie et dans tous les départements, des référents sont nommés afin d’accompagner et de conseiller les établissements en matière de harcèlement. Revers d’une politique de sensibilisation efficace, le nombre de signalement augmente, « parfois même de façon un peu excessive, les parents sont plus attentifs, les enfants sont plus informés ». Et si les situations de harcèlement sont nombreuses au collège, leur nombre diminue au lycée, où les élèves font preuve de plus de maturité et d’empathie.

Les journalistes, cibles privilégiées

« Dans un rapport en date de juillet 2018, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) répertorie de nombreux cas de journalistes harcelés en ligne, à travers 32 pays. Ses auteurs y voient ‘l’une des pires menaces contre la liberté de la presse’ ainsi qu’une nouvelle forme de ‘guerre de l’information’, visant, ni plus ni moins, à faire taire les journalistes ».

Emmanuelle Friedmann et Anaïs Condomines évoquent la situation de Samuel Laurent, journaliste au quotidien Le Monde et responsable du service de fact checking du site « Les Décodeurs ». Le journaliste, harcelé à plusieurs reprises a été contraint de quitter le réseau. Il explique que « les fact checkeurs sont des cibles toutes désignées […]Les gens nous apprécient tant qu’on ne touche pas à leur domaine de prédilection ou à leur parti politique ».

Face à la multitude de sujets sensibles, la réponse par la violence est aujourd’hui rentrée dans la norme.

Du côté de la justice : l’impunité toujours au programme ?

« L’article 222-33-2-2 du Code pénal indique que  »le fait de harceler une personne par des propos ou comportements répétés […] est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende lorsque ces faits ont causé une incapacité totale de travail » … »

Pour des faits commis en ligne, la peine encourue est doublée. Ces sanctions sont toutefois rarement mises en œuvre dans les faits et les condamnations restent marginales. En 2016, les services de la Chancellerie relèvent sept condamnations de fait de « harcèlement d’une personne au moyen d’un service de communication au public en ligne », huit condamnations en 2017, ainsi que neuf peines pour des faits de harcèlement aggravé prononcées la même année.

Les géants du Web dans tout ça ?

« Il y a l’insulte et puis la trace de l’insulte. Celle qui reste en ligne et qui salit, pendant longtemps. Le cyberharcèlement a cela de particulier qu’il est rendu possible par l’intermédiaire de plateformes numériques – Twitter, Facebook, YouTube ou encore Instagram ».

Les géants du web ont une part de responsabilité en tant qu’hébergeurs. Ils publient, stockent et mémorisent nos données, nos posts, nos vidéos, mais aussi les insultes et les menaces à l’égard des internautes. À ce titre, une mission de régulateur leur incombe. Cependant, et malgré les signalements répétés, l’impunité reste la règle et la modération de la part des plateformes n’est pas à la hauteur.

Une responsabilité sociale

« La lutte contre le cyberharcèlement demande, pour être efficace, de creuser beaucoup plus loin et de remonter aux racines de la haine ».

Selon Emmanuelle Friedmann et Anaïs Condomines, l’éducation aux réseaux sociaux, la pédagogie ainsi que la lutte contre toutes les discriminations sont des points fondamentaux sur lesquels les pouvoirs publics doivent se positionner. Parallèlement, la sphère médiatique, par les relais dont elle dispose et la responsabilité qui lui incombe, à également un rôle d’aiguillon vis à vis des géants du Web. « C’est là, sans doute, que se trouve le plus grand chantier ». 

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