La censure est-elle un droit comme les autres ?

Photo by Joseph Ngabo on Unsplash - https://unsplash.com/photos/54yf1Zp66Z4 — Joseph Ngabo ,

Au nom du bien, la liberté et la vérité devraient-elles être dévoyées ? Un comportement totalitaire se surprend souvent à invoquer des principes qu’il abhorre.

Par Louise Alméras.

Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a refusé de signaler des propos jugés polémiques de Donald Trump, soulevant des critiques de la part de ses employés.

À l’inverse, son concurrent Twitter s’est empressé de contrôler la divulgation du message posté sur son réseau : « Quand les pillages démarrent, les tirs commencent ». Il était en effet impossible de partager le tweet, ni même de le « liker ».

Voici le scénario qui a tout déclenché, tel qu’il est présenté aujourd’hui. C’était un peu avant 20 heures, à l’heure où l’homme contemporain se presse d’aller chez lui ou de vaquer à son loisir. L’heure aussi où le monde de la nuit pointe son nez, où le jour n’éclaire plus assez bien, ni les yeux, ni l’avenir. Celle encore où les flics ont pas mal de boulot ou l’impression d’en avoir plus, parce qu’il est tard.

Ce soir du 25 mai 2020, George Floyd est mort. Il aurait été assassiné. Derek Chauvin l’a éliminé après neuf minutes à compresser son cou. Serait-ce parce qu’il est Noir que George Floyd a subi cet affront de mourir sans raison et sans même obtenir de justice ? À Minneapolis, un homme de la police aurait largement dérapé, cédé à la violence. L’Amérique, alors, a décidé de brûler.

Depuis le lendemain du drame, des dizaines de milliers de manifestants descendent chaque jour dans la rue, dans plusieurs villes. Ils scandent le mot de ralliement pour combattre le racisme : « Black Lives Matter ». Certains sont pacifistes, d’autres beaucoup moins.

À Minneapolis, des magasins ont même été pillés ; les manifestations ont parfois tourné à l’émeute. Au point que le gouverneur a décrété l’état d’urgence.

Le pape François, qui a suivi les débordements depuis le Vatican, a déploré ces réactions excessives, sans doute des deux côtés :

La violence des dernières nuits est autodestructrice, on ne gagne rien à la violence, et on y perd tant de choses.

Mike Tyson, le célèbre champion poids lourd, s’est de son côté fendu d’un tweet (non censuré) le 28 mai, à propos des émeutes de Minneapolis :

Si les Blancs faisaient des émeutes à chaque fois qu’un Noir tue l’un d’entre eux, on n’aurait jamais la paix.

Mark Zuckerberg jugé pour avoir voulu relâcher la censure

À la suite des dégâts causés par la violence de la riposte du peuple américain, Donald Trump a tweeté : « Quand les pillages démarrent, les tirs commencent ». Ce message a été signalé par Twitter pour « apologie de la violence ».

Ce à quoi Mark Zuckerberg a refusé de céder, au nom de la liberté d’expression et de l’intérêt du public de s’informer. Dans un post sur son profil, il admet condamner à titre « personnel » la « rhétorique clivante et incendiaire » du président, sans vouloir supprimer les messages.

Son directeur du design pour le News Feed (fil d’actualité), Ryan Freitas, a alors déclaré dans un tweet du 31 mai :

Mark a tort et je vais m’efforcer de le faire changer d’avis en faisant beaucoup de bruit.

Un propos similaire a été posté par un autre employé de Facebook, assurant qu’il n’était pas seul chez Facebook à penser que le mot de Trump incite à la violence et devrait être censuré.

Cette différence de politique entre les deux concurrents ne concerne que les personnalités et candidats politiques, que Facebook allège de sa censure habituelle. En effet, n’avons-nous pas le droit de savoir ce que pense le chef de l’un des États les plus importants au monde ?

« Ces voyous déshonorent la mémoire de George Floyd, et je ne laisserai pas cela se produire. Je viens de parler au gouverneur (du Minnesota) Tim Walz et je lui ai dit que l’armée était avec lui, quoi qu’il en soit. Une seule difficulté et nous prendrons le contrôle », s’est alors expliqué Donald Trump dans le même tweet, en soutien à la décision de Tim Walz.

Qu’un président des États-Unis n’ait pas le droit de dire ce qu’il veut librement (car il s’agit de cela derrière le contrôle de l’information) au nom d’un idéal abstrait est aussi risqué que le propos lui-même. Sans compter que la gestion de crise d’un État fédéré est soumis aux décisions d’un gouverneur, le président n’arrivant alors qu’en guise de soutien.

Quand un homme a été tué, rappelant avec lui toutes les heures sombres de l’Histoire de la lutte des races, que l’on croyait réservée au passé, même proche, que faut-il dire ou faire ? Si seulement la question se limitait à cela. Mais l’excès de paroles et de moyens de communication a fait émerger de nouveaux paramètres : la censure comme moyen de masquer le réel et de le contrôler. Une sorte de propagande à peine inversée.

Twitter et Facebook essayeraient-ils de devenir les shérifs du XXIe siècle ou les futurs prix Nobel de la Paix ? On ne devient pourtant pas meilleur en essayant de cacher la vérité…

La liberté a plusieurs visages

Donc, quand un homme a été tué lâchement, que faut-il dire ou faire ?

L’Amérique a décidé de brûler. Donald Trump, du moins son équipe de communication, de tweeter. Et Mark Zuckerberg de se trouver pris entre deux feux, celui de la révolte et celui de la vérité. Les deux ont partie liée à la liberté, et pas moins l’un que l’autre.

Or c’était sans compter les innovations numériques du XXIe siècle : tout propos incitant à la violence, blasphématoire ou injurieux, est désormais puni par la loi des réseaux sociaux. Et heureusement. Surtout quand on sait la capacité d’influence de ces réseaux.

Seulement, il semble y avoir confusion entre les règles appliquées au monde de l’Internet (et son lot de plateformes de communication), soumis aux lois des civilités et de la bienséance, et celles de la loi des États, qui leur sont propres, qu’on le veuille ou non. Or les frontières sont poreuses.

Les États-unis ont toujours eu la tradition d’intervenir en cas de conflit ou de menace, que ce soit à l’étranger ou sur leur propre territoire. Mais l’équipe de Donald Trump, à travers ses messages sur Twitter, a oublié de se prêter à ce jeu des règles des réseaux sociaux. Manque de prudence, sans doute.

Reste qu’un président a le droit de vouloir tenir son pays et que le pluralisme politique doit être respecté, que l’on soit d’accord ou non. Bien plus encore, Facebook et Twitter n’ont pas à cacher d’informations, ni à imposer aux internautes de les utiliser dans un sens ou un autre, au nom d’un parti pris nécessairement arbitraire.

« Nous avons pris ces mesures afin d’empêcher d’autres personnes de commettre des actes de violence », s’est justifié la direction de Twitter. Propos un peu exagéré puisqu’il s’agit d’un tweet concernant la riposte de la police, et possiblement de l’armée ; sauf à penser que le public se sentirait concerné par ce droit à tirer en cas de pillage. En Amérique, en plus, tout est permis.

Accordons-lui le bénéfice de cette réflexion et de ce souci de limiter la casse et la violence. Ce serait tout à son honneur. Si seulement toutes les morts suspectes pouvaient être défendues au même titre.

Au nom du bien, donc, la liberté et la vérité devraient-elles être dévoyées ? Un comportement totalitaire se surprend souvent à invoquer des principes qu’il abhorre. Ici, il s’agirait sans doute de celui du respect de la différence. Le racisme est condamné, mais la différence d’opinion n’a pas voix au chapitre.

Mais demeure un principe fondamental, celui de la liberté de pensée et d’expression. « Je déteste ce que vous dites ; je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire. » Ce mot attribué à Voltaire aurait-il mal vieilli ? Mark Zuckerberg en a en tout cas payé les frais.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.