Qwant dans la fonction publique : l’idéologie plus importante que l’efficacité ?

Ordinateur portable Travail (public domain)

Dans quelle mesure l’autonomie nationale est-elle plus importante que la qualité des services proposés ?

Par Théophile Gacogne.

Le moteur de recherche Made In France Qwant a fait couler beaucoup d’encre depuis son lancement, mais malheureusement majoritairement pour des points qui laissent à désirer.  Et pourtant, on a appris en début d’année que tous les membres de la fonction publique verraient Qwant installé en tant que moteur de recherche par défaut sur leurs outils de travail, qu’il s’agisse de leurs ordinateurs ou de leurs smartphones.

Cette décision semble en partie motivée par un désir de s’écarter de l’hégémonie de Google, mais est-ce fait au détriment de résultats pertinents ? Et dans quelle mesure l’autonomie nationale est-elle plus importante que la qualité des services proposés ?

Qwant : rapide état des lieux

Qwant est donc un moteur de recherche aux origines françaises qui a été présenté au monde début 2013 sous la forme d’une version Bêta, puis quelques mois plus tard sous sa forme définitive.

Depuis ses débuts, un des points principaux censé démarquer Qwant des autres moteurs de recherche dont le sur-puissant Google est le fait que le petit français assure ne pas collecter de données personnelles sur les utilisateurs et ainsi proposer une réelle protection de la vie privée.

Pas de traçage des internautes, pas de vente de données à qui que ce soit et un aspect de neutralité dans la présentation des résultats des recherches. Des promesses qui sur le papier font envie et qui ouvriraient les portes d’un tout nouveau monde moins basé sur la publicité et les décisions du fameux cercle Google/Amazon/Facebook/Apple/Microsoft.

Reste à savoir si un petit acteur récent a les capacités de s’attaquer au marché du mastodonte Google et de ses équipes. C’est en tout cas ce que semblent penser une partie du gouvernement.

Des rapports de longue date avec la fonction publique

La fonction publique étudie depuis longtemps les possibilités de collaborer avec Qwant et de s’écarter des solutions proposées par les GAFAM. Début 2016 déjà, Axelle Lemaire alors secrétaire d’État chargée du numérique avait annoncé que tous les fonctionnaires avaient été encouragés à tester Qwant en remplacement de Google, qui possédait à l’époque 90% de parts de marché dans l’hexagone. Les tests avaient été principalement poussés au ministère de l’économie et des finances, et le but était déjà d’assurer une plus grande protection des données personnelles et de la vie privée des utilisateurs.

4 ans plus tard, en ce début d’année 2020, on apprend donc que Qwant deviendrait d’ici le mois d’avril le moteur de recherche par défauts de tout le matériel informatique de l’administration du pays. On insiste bien sur le fait que l’utilisation de Qwant ne sera pas obligatoire et que les fonctionnaires seront toujours libres d’utiliser le ou les moteurs de recherches qu’ils désirent.

Cependant le fait de proposer Qwant va clairement inciter une grande partie d’entre eux à rester sur cette option. Cela aura comme effet d’augmenter les parts de marché de l’acteur français qui peinent à se développer. En mars 2020, Qwant représenterait environ 0.8% des parts de marché en France, contre plus de 92% pour Google. Il y a quelques années, Qwant avait déclaré vouloir atteindre les 5% à 8% de part de marché en 2019. On en est loin.

Cette décision dans l’administration avait déjà été évoquée avant l’été 2019, mais elle a mis longtemps à se concrétiser, notamment en raison des tests qui ont été mis en place pour déterminer si Qwant respectait bel et bien ses promesses. C’est la Dinum, la Direction Interministérielle du Numérique, en collaboration avec la Cnil et l’Anssi, tous deux en charge de différents aspects de la sécurité informatique et de la protection de la vie privée sur le web, qui étaient en charge de ses tests, qui semblent s’être avérés concluants.

Qwant respecterait donc bien la vie privée, mais qu’en est-il de la qualité du service proposé ?

Des résultats qui laisseraient à désirer…

Le moteur de recherche à beau respecter ses promesses en termes de protection des données, il semblerait que toute une partie des résultats des recherches effectuées sur l’outil ne soient pas du tout au niveau.

A l’été 2019, des tests avaient été mis en place par des journalistes et spécialistes du secteur en France. Ces tests avaient montré que les résultats des recherches dataient parfois de 2017 et avaient donc 2 ans de retard… Les équipes de Qwant avaient répondu en expliquant qu’il s’agissait d’un problème de cache, et que leurs robots scrawlers fonctionnaient bel et bien. Pourtant, ces mêmes journalistes ont réitéré leurs tests pendant le premier trimestre 2020 et ont observé que les résultats dataient tous de 2019.

Ces résultats ont été constatés notamment concernant des recherches sur des programmes télévisés du jour et d’autres points d’actualité. Cela prouve un dysfonctionnement assez clair d’au moins une partie du service du moteur de recherche. Mais alors, peut-on vraiment justifier et cautionner l’utilisation d’un outil dysfonctionnel par les services administratifs du pays au profit de la protection des données et du désir de s’émanciper des acteurs américains ?

Des parties positives…grâce à Microsoft ?

Il convient de nuancer ces résultats qui se basent sur une certaine partie des recherches et des résultats seulement. De nombreux utilisateurs se disent entièrement satisfaits des résultats du moteur de recherche pour leur utilisation au quotidien, avec des exceptions pour certains domaines d’actualité ou de secteurs spécialisés.

Nous avons en effet remarqué quelques améliorations de manière générale sur l’efficacité de Qwant. Cependant, il convient également de rappeler qu’au milieu de l’année 2019, seul environ 40% des recherches sur Qwant étaient traitées par les algorithmes et robots de la firme française, et que les 60% restant étaient eux basés sur des résultats du Bing, le moteur de recherche de… Microsoft, qui vient apporter le M aux GAFAM. Cette répartition devait monter à 50% à la fin de l’année 2019, mais nous n’avons pas encore les informations concernant cette vérification.

Attention, tous les résultats pertinents provenant de Qwant ne viennent pas systématiquement du moteur de Microsoft, mais on peut tout de même se poser la question de la cohérence d’une décision qui met en avant un moteur de recherche en particulier pour se sortir du contrôle d’un acteur tout puissant du numérique, alors que le nouveau moteur choisi utilise les ressources d’un autre géant américain. Cela a d’ailleurs été régulièrement reproché à Qwant.

Une décision prise un peu tôt ?

Qwant semble donc en phase de transition, notamment avec des changements récents dans la direction, avec un futur qui s’orienterait on l’espère vers du mieux. On peut également noter le fait que d’autres acteurs importants comme le CNES, le Centre National d’Études Spatiales qui travaille en ce moment sur les futures lancement des fusées Ariane, aient également choisi Qwant comme moteur de recherche par défaut pour ses collaborateurs, et que des entreprises comme Huawei aient signé des partenariats avec le moteur français. Des points qui restent rassurant pour le futur de la firme.

La question qui se pose alors concerne le timing de cette décision pour l’administration française, qui on le rappelle devrait entrer en vigueur en avril 2020. Aurait-il fallu attendre que le moteur français qui respecte la vie privée soit prêt à proposer des résultats de qualité avant d’en faire un outil par défaut pour un service si important que celui de l’administration d’un pays comme la France ? Ou au contraire, est-ce que le fait de prendre cette décision maintenant aurait une influence assez positive sur Qwant pour lui permettre de se développer plus vite et d’améliorer son service pour pouvoir se permettre d’oser aller chatouiller Google sur son terrain et de proposer d’ici peu une réelle alternative non-américaine aux géants d’outre-atlantique?

En tous cas, le fait de baser des décisions de cette ampleur sur une idéologie rejetant la toute-puissance des GAFAM et promouvant l’indépendance nationale au détriment de la qualité des services proposés aux fonctionnaires soulève bien des débats. Qu’adviendra-t-il de nos services publiques si cette logique s’étend à d’autres secteurs ?

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.