Bolivie : le deux poids, deux mesures du Castrochavisme

Evo Morales By: Sebastian Baryli - CC BY 2.0

La gauche radicale prétend que ce qui s’est passé en Bolivie est un coup d’État orchestré par la « droite réactionnaire » avec l’aide des États-Unis. En réalité, c’est Evo Morales qui l’a perpétré par la fraude et la manipulation.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Commençons, cher lecteur, par faire de la politique fiction. Imaginons un pays de l’Amérique latine dont le gouvernement – situé plutôt près du centre de l’échiquier politique – ne montre guère, ou plutôt ne montre pas du tout, de sympathie pour le bloc des régimes castrochavistes, de la gauche radicale, auto dénommés « révolutionnaires ».

Donnons au président de ce pays le nom de Pablo Cuevas, et plaçons le début de son mandat en 2005. Disons, enfin, qu’à cette époque-là, la Constitution interdisait au président en place de briguer de suite un second mandat ; autrement dit, il lui fallait laisser passer un mandat présidentiel avant de pouvoir se présenter à nouveau aux élections.

Le but de cette interdiction était de barrer la route à toute tentative de se perpétuer au pouvoir (ce qu’on dénomme « continuisme » en Amérique latine), comme on l’avait, hélas, si souvent vu dans cette région à l’époque des dictatures militaires de droite.

Or, il s’avère que, une fois au pouvoir, et se servant d’un Congrès contrôlé par son parti, Pablo Cuevas parvient à faire supprimer cette clause constitutionnelle. Le voilà donc en mesure de briguer un deuxième mandat sans interruption.

La manœuvre engendre les critiques de la presse indépendante et de l’opposition, y compris les mouvements de la gauche radicale, castrochaviste, de ce pays ainsi que de l’Amérique latine en général. Mais Pablo Cuevas tient bon et parvient à se faire élire à nouveau.

Un stratagème invraisemblable

Sans se satisfaire de deux mandats successifs, Pablo recourt à un stratagème invraisemblable dans le but de pouvoir se présenter une troisième fois sans interruption : il change le nom de son pays. Puis, prétendant que par cette simple modification il s’agit d’un pays qu’il n’a jamais gouverné, il invoque, quel culot ! le droit de présenter sa candidature lors des prochaines élections présidentielles.

Devant une si grotesque manœuvre, la gauche révolutionnaire – qui ne porte pas ce président dans son cœur – s’érige en porte-étendard de la démocratie et crie haro aux desseins continuistes de Pablo. Rien ne vaut : Pablo Cuevas tient bon, se présente aux élections et garde le pouvoir.

Toujours est-il que l’ambition de Pablo ne s’arrête pas là. Il veut davantage encore. Et pour cela, il organise en 2016 un référendum par lequel ses concitoyens sont invités à lui octroyer le droit de se présenter pour une quatrième fois.

Or, surprise ! le plébiscite lui est défavorable. Le « non » à une nouvelle réélection obtient la majorité des voix. Ce faisant, le peuple fait clairement comprendre qu’il veut de nouveaux dirigeants, qu’il en a assez de Pablo.

Mais ce président désavoué par ses concitoyens n’a que faire du verdict populaire. Ainsi, le Tribunal Suprême de Justice – contrôlé par lui et son parti – allègue que se présenter aux élections présidentielles représente un droit humain inaliénable ; et par voie de conséquence, ajoute le Tribunal, on ne peut pas empêcher Pablo Cuevas de briguer un nouveau mandat.

Mais, pourquoi, alors, avoir organisé un référendum dont le résultat, s’il se révélait défavorable à Pablo (comme il le fut) allait être rejeté au nom d’un principe on ne peut plus aberrant ?

Un quatrième mandat

C’est ainsi que Pablo Cuevas parvient à se présenter pour un quatrième mandat. Or, une fois de plus, tout semblait indiquer qu’il avait perdu son pari : avec 83,8 % de votes comptabilisés, Cuevas n’atteint pas le 50 % requis pour éviter d’aller à un second tour. Aussi devait-il se préparer à confronter le candidat arrivé en deuxième place, lequel – pour être désormais soutenu par les autres candidats de l’opposition qui n’avaient pas réussi à passer le premier tour – avait toutes les chances de l’emporter.

Néanmoins, le brillant Pablo a la solution du problème : il fait suspendre le comptage des voix, en même temps qu’il prend le rôle du Conseil National Électoral et se proclame lui-même vainqueur. Puis, 48 heures plus tard, ledit Conseil, contrôlé, rappelons-le, par le président Cuevas, reprend le comptage des voix et, surprise ! déclare que ce dernier a gagné la présidence dès le premier tour.

Agissant de la sorte, le CNE passe outre et contredit l’évaluation menée par Ethical Hacking, firme commissionnée par le même CNE pour mener l’audit des élections et qui venait de qualifier de « nul et non avenu » le processus électoral en raison des innombrables modifications et altérations dont le comptage et la validation des bulletins avaient fait objet.

Indigné, le peuple descend dans la rue pour protester contre les manigances du gouvernement. L’organisation syndicale la plus importante du pays (la Central ouvrière nationale), jusqu’alors alliée de Pablo Cuevas et de son parti, dénonce elle aussi la fraude électorale. La gauche révolutionnaire se joint aux manifestations – lesquelles sont tellement massives que la police se met à soutenir les manifestants tandis que les militaires refusent de tirer sur la population.

C’est dans ces circonstances que le chef des forces armées, homme de confiance du président Cuevas mais en même temps soucieux de ne pas avoir du sang sur les mains, lui suggère de s’écarter du pouvoir.

Aussi, avec des manifestations de plus en plus nourries, sans le soutien des forces armées, et craignant pour son sort, Pablo Cuevas décide de démissionner et de fuir vers un pays dirigé par un gouvernant ami.

Un récit pas totalement imaginaire

Le récit que vous, cher lecteur, venez de lire n’est pas entièrement imaginaire. En fait, il décrit ce qui a eu lieu tout récemment dans un pays concret de l’Amérique latine, avec des personnages en chair et en os. Il s’agit de la Bolivie, et notre imaginaire Pablo Cuevas n’est autre que le très réel Evo Morales.

La seule différence entre la réalité et notre fictif récit, différence qui est de taille, réside dans le fait que, dans la réalité, la gauche castrochaviste – non seulement en Bolivie mais dans l’Amérique latine toute entière – ne se prononce pas contre les manigances et les tricheries d’Evo Morales, ni contre ses violations des dispositions constitutionnelles, ni contre son rejet du résultat du référendum de 2016, ni moins encore contre sa tentative de fraude électorale en octobre dernier.

Non, cette gauche-là, si prête à crier haro sur les desseins continuistes de n’importe quel chef d’État du continent pour peu qu’il n’appartienne pas au bloc « bolivarien » (c’est-à-dire castrochaviste), cette gauche-là, je répète, a justifié et soutenu tous et chacun des artifices employés par leur idole bolivienne pour s’accrocher au pouvoir en dépit de la volonté du peuple bolivien.

Aujourd’hui, la gauche radicale prétend que ce qui s’est passé en Bolivie est un coup d’État orchestré par la « droite réactionnaire » avec l’aide de « l’empire » (lisez : les États-Unis). Or, en réalité, le coup d’État fut ce qu’Evo Morales avait perpétré, d’abord bafouant le résultat du fameux référendum de 2016, ensuite, manipulant frauduleusement le comptage des voix lors des élections présidentielles d’octobre dernier.

Les gauchos castrochavistes brandissent également l’expédient du racisme, affirmant que ce fut pour être indigène que Morales fut combattu et chassé du pouvoir. Ils oublient ainsi – ou taisent délibérément – que les présidents de la Chambre des députés et du Sénat de la Bolivie, Monica Eva Copa et Sergio Choque, tous deux indigènes eux aussi, et qui plus est membres du parti d’Evo Morales (le MAS), ont pris leurs distances par rapport au continuisme de Morales et plaident ouvertement pour un renouvellement du leadership.

En faveur de la rénovation du MAS s’est aussi prononcé Juan Cala, un haut dirigeant de ce parti, qui déclara récemment : « Beaucoup d’entre nous avions été mis à l’écart par le cercle rapproché d’Evo, il nous était impossible de parvenir jusqu’à lui. Nous ne pouvions pas parler à la presse, un petit nombre dictait ce que devait être la ligne du parti. Maintenant, ce groupe a pris le chemin de l’exil ; nous sommes restés et c’est notre tour de renouveler la politique ».

En fait, des fractures commencent à éclater au grand jour au sein du MAS et des organisations syndicales qui avaient soutenu Evo Morales jusqu’à il y a peu. De telles fractures sont en effet devenues manifestes à l’égard de la décision de Morales d’organiser en Argentine (où il a obtenu l’asile politique) une réunion de son parti dans le but de choisir son candidat pour les élections organisées par l’actuel gouvernement par intérim, lesquelles auront lieu le 3 mai prochain.

Plusieurs dirigeants ont refusé de prendre part à cette réunion, invoquant que les « choses se décident chez nous, en Bolivie ». Parmi les contestataires se trouvent Eva Copa et plusieurs organisations de paysans qui avaient jusqu’alors soutenu Evo Morales.

Mais la gauche radicale latino-américaine n’a que faire des fractures au sein du MAS ni moins encore du ras-le-bol du peuple bolivien à l’égard du continuisme d’Evo Morales. La capacité de discernement ne fait pas partie de l’apanage de cette gauche, éblouie et leurrée comme elle est par ses certitudes idéologiques.

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