Les robots remplaceront-ils les humains ?

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Pour Antonio Casilli, il n’y aura pas de grand remplacement des humains par les robots. Un autre processus serait en cours : la « tâcheronnisation ».

Par Farid Gueham.
Un article de Trop libre

Depuis quelques années, l’espace académico-médiatique est saturé par une série de publications dont l’effet anxiogène est contrebalancé par l’espoir fou que l’humanité pourrait enfin se débarrasser du travail. Depuis la publication d’une désormais célèbre note du Massachussetts Institute of Technology (MIT) en 2011, « Race against the machine » […] c’est cette prophétie qui se voudrait auto-réalisatrice et, disons-le tout net, cette fable que le travail d’Antonio Casilli bat en brèche : au terme de cette plongée dans les coulisses de l’automation, dans les cuisines mondiales des fermes du clic, impossible de croire encore en la disparition du travail.

Pour Antonio Casilli, il n’y aura pas de grand remplacement des humains par les robots.

Un autre processus serait en cours, contribuant à changer radicalement la nature du travail, la « tâcheronnisation » : « aujourd’hui, des tâches précises nécessitent un découpage encore plus minutieux, car il s’agit de demander à des travailleurs-usagers non présents de réaliser à la chaîne et le plus rapidement possible des sous-segments d’activités », questionnant au passage le sens et l’intérêt de la valeur travail.

Les machines sont-elles des hommes qui calculent ? 

Au milieu du siècle passé, le mathématicien anglais Alan Turing mena un intense programme de recherche qui commença en 1936 avec la conférence « On computable numbers », livrée à la London Mathematical Society et culmina douze ans plus tard avec « Computing machinery and intelligence. »

Dans le premier de ces textes, Turing avançait le postulat qui allait constituer la base des recherches sur l’intelligence artificielle, à savoir qu’il n’existe a priori aucune raison de ne pas appliquer les mêmes critères aux humains et aux machines, quand il s’agit de déterminer si celles-ci peuvent penser, percevoir ou même désirer. 

Pour Antonio Casilli, les hommes seraient donc des machines comme les autres. L’idée de Turing rejoint cette hypothèse : les machines seraient en somme des « hommes qui calculent ».

De quoi une plateforme numérique et-elle le nom ? 

La confusion sémantique qui règne autour du digital labor brouille la compréhension de son essor. Des formules à la mode, telles qu’ « innovation disruptive » ou « ubérisation », concurrencent d’autres termes appliqués au numérique comme « transition », « révolution », ou « transformation ».

Antonio Casilli distingue les plateformes d’annonceurs (comme Google), qui marchandent l’information fournie par les utilisateurs, des plateformes industrielles (comme Siemens), qui connectent les processus manufacturiers ou encore les plateformes de produits, (à l’instar de Spotify), qui commercialisent l’accès aux biens et aux ressources.

Un système de captation de la valeur produite par les usagers

Contrairement aux structures productives qui les précédaient, les plateformes privilégient la captation sur la production de la valeur. Ce n’est pas par hasard si, depuis vingt ans, les plus importantes réussites dans le secteur du numérique reposent sur l’exploitation des contributions, des comportements d’entraide et surtout des données des utilisateurs.

Antonio Casilli décrit l’émergence d’un nouveau modèle d’affaires, moins envisagé sous l’angle de l’appropriation des ressources, que comme l’extraction d’une valeur produite par le travail des usagers.

La structure en réseau permet aux plateformes de s’approprier le fruit de l’activité de plusieurs acteurs lors de chaque transaction. Une plateforme peut également transformer la contribution d’un usager de plusieurs façons concomitantes.

La captation peut s’opérer sous forme d’incitation à réaliser des tâches pour assurer le fonctionnement de la plateforme – c’est le cas de l’instigation à produire des contenus. Mais cette participation peut aussi servir à créer des métadonnées qui seront monétisées. Ou encore […] à générer, par les comportements mêmes des usagers, des ressources qui seront utilisées par des systèmes d’automation.

Les usagers sont encouragés à une contribution active, bien au-delà du service d’hospitalité, pour une activité de logement, afin de recevoir une compensation.

Les hébergeurs et les locataires d’Airbnb doivent produire du contenu, de la photographie des logis, de l’évaluation, des commentaires et des récits de séjours.

Les trois types de digital labor : à la demande, microtravail et travail social en réseau.

Le travail numérique à la demande requiert un niveau de qualification modéré et il est circonscrit à des contextes géographiques précis (une ville, une région, un département). Ce type d’activité est compensé, avec des formes de contractualisation allant de la sous-traitance à la rémunération horaire, jusqu’au paiement à la pièce.

Comme le rappelle l’auteur, le travail à la demande connaît une explosion en chiffre d’affaires et une croissance inédite de ses effectifs.

Le travail à la demande suscite par ailleurs de nombreux débats, sur son inscription dans un cadre juridique, sur l’intégration fragile qu’il offre dans le monde du travail etc.

Les principales critiques émises à son encontre ciblent l’exploitation et la précarisation qui y sont liées. Le microtravail désigne la délégation de tâches fractionnées aux usagers de portails comme Amazon Mechanical Turk ou Clickworker.

Les travailleurs y sont recrutés en contingents importants, on parle parfois de « travail des foules » (crowdwork) exécutant des activités standardisées et faiblement qualifiées.

Une nouvelle génération de  « microtâcherons » voit le jour.

Le travail en réseau se base sur la participation des usagers de réseaux comme Facebook ou Instagram. Les tâches assimilées à du loisir, de la créativité , de la sociabilité, du partage de contenus, au sein de communautés d’« amis » permettent d’inverser « les parts respectives du plaisir et de la pénibilité, de l’autonomie et de la subordination, du choix et de la contrainte ». 

Le travail n’en devient que plus discret.

Ramener le digital labor dans le giron de la subordination protégée. 

Afin de lutter contre l’exploitation sans bornes d’une main-d’œuvre au statut atypique, la première approche s’efforce de transposer aux travailleurs digitaux les droits et protections dont ont historiquement bénéficié les salariés.

En conclusion de son ouvrage, Antonio Casilli rappelle que s’il existe de réelles différences entre l’emploi formel et les activités des plateformes, des points communs demeurent.

À commencer par la contractualisation et la surveillance. La mise en évidence d’un rapport de dépendance entre usagers, prestataires de service, les microtravailleurs d’une part et plateformes d’autre part, permet d’envisager la requalification des contrats.

La portée du bouleversement juridique et économique de cette requalification serait majeure :

cette stratégie consiste ainsi à revendiquer la relation de sujétion imposée par les plateformes malgré leurs dénégations pour exiger des conditions de travail et de rémunération équitables.

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