Démission d’Evo Morales, ancien président bolivien : une surprise pour qui ?

Evo Morales by Alain Bachellier(CC BY-NC-ND 2.0) — Alain Bachellier, CC-BY

Une meilleure connaissance du pays aurait permis de mieux comprendre les raisons de la chute d’Evo Morales. Analyse.

Par Daniel Dory.
Un article de Conflits

La démission d’Evo Morales de la présidence bolivienne le 10 novembre 2019 et sa fuite au Mexique, ont surpris bon nombre d’observateurs superficiels et de « bolivianistes » improvisés, par la rapidité relative des faits consécutifs à une mobilisation populaire d’une vingtaine de jours. Une meilleure connaissance du pays aurait permis de mieux comprendre les raisons de cette chute.

Au-delà du déroulement factuel des évènements qui se sont produits depuis le jour des élections présidentielles et législatives du 20 octobre 2019, entachées de fraudes massives et spectaculaires au profit du MAS (Movimiento al Socialismo, le parti d’Evo Morales), un fait riche en enseignements est passé presque inaperçu. Il s’agit de l’incapacité absolue de la part des autorités du régime et des dirigeants du MAS de comprendre la nature du processus qui allait déboucher à leur éviction du pouvoir.

Ayant commencé par ridiculiser le mouvement de protestation (face à la fraude électorale, mais aussi de rejet de la corruption généralisée et du caractère de plus en plus répressif d’un régime déterminé à se perpétuer par tous les moyens), en évoquant les « bouts de ficelle et les pneus » utilisés par ses opposants pour bloquer les rues au cours des grèves civiques (« pititas y llantas », ce qui donnera à ce mouvement le nom de « revolución de las pititas », ou révolution des bouts de ficelle), Morales et son entourage émettront tout au long de la séquence des messages d’une consternante simplicité et stupidité. En effet, trois axes discursifs reviennent avec une constance remarquable dans le compte Twitter d’Evo Morales Ayma (géré par une équipe issue de la gauchosphère internationale) :

  1. L’axe victimaire : « racisme » et « discrimination » envers les « indigènes ».
  2. L’axe institutionnel : « coup d’État » (avec implicitement : démocratie = fraude).
  3. L’axe conceptuel : opposition = raciste = fasciste = coup d’État militaire (même sans militaires).

L’impression qui se dégage de ces messages, et d’autres déclarations de fonctionnaires du régime et de ses sympathisants locaux et internationaux, est bien celle d’une totale incompréhension des évènements en cours, faute de concepts autres que les insultes pavloviennes habituelles de la gauchosphère (raciste, fasciste, « golpista »…) et, surtout, faute d’un cadre théorique apte à intégrer le réel dans une analyse un tant soit peu élaborée.

Et le réel, durant ces journées décisives, se manifeste à la fois par le délitement des alliances qui ont articulé le bloc du pouvoir du MAS ; les transformations des repères identitaires au sein d’une population très majoritairement métisse et largement dépolitisée (ce qui explique en partie l’adoption de codes religieux pour exprimer les espérances et revendications des citoyens mobilisés) ; et le jeu complexe des forces régionales, où l’Orient intervient de manière de plus en plus impactante hors de la seule sphère économique.

La construction du discours indigéniste

Pour comprendre ces différents enjeux, il est utile de se pencher, même très brièvement, sur l’évolution et l’état actuel des études boliviennes, en Bolivie même et, peut-être principalement, à l’étranger. Et ici un témoignage personnel peut aussi aider à saisir ce dont il s’agit.

Tout d’abord il faut rappeler que jusqu’aux années 1990, la « communauté » des bolivianistes véritablement spécialisés était composée de moins d’une centaine de chercheurs qui, malgré les cloisonnements disciplinaires (historiens, sociologues, géographes et ethnologues, surtout), entretenaient des relations personnelles directes ou indirectes (par la lecture croisée des productions respectives).

Au tournant des années 2000 (« guerre de l’eau à Cochabamba ») on assiste à une multiplication des mémoires et thèses universitaires et quelques nouveaux arrivants commencèrent à produire des travaux articulant principalement deux thèmes : l’indigénisme racialiste et l’anti-néolibéralisme.

Disposant de bons moyens de diffusion et de relais puissants, cette tendance venue d’Europe et des États-Unis confortera les penchants racialistes d’une anthropologie comme celle pratiquée par l’influent jésuite catalan Xavier Albó et son équipe au moins depuis le début des années 1990 (Cinquième centenaire de la Conquista espagnole).

Ces travaux accompagneront et donneront l’horizon « scientifique » au genre très particulier d’ethnopolitique que le MAS (fondé réellement en 1995) va promouvoir, en bénéficiant aussi des travaux d’Alvaro Garcia Linera (futur vice-président) en matière de sociologie marxisante adaptée à l’indigénisme ambiant et importé.

Ce mélange idéologique, en partie élaboré pour disposer d’un discours qui soit à la fois compatible avec les canons du politiquement correct mondialiste, et apte à camoufler les intérêts très prosaïques des cocaleros en rapport avec le narcotrafic, va progressivement devenir hégémonique au sein des études boliviennes (parfois mâtiné de féminisme et de diverses revendications minoritaristes en matière sexuelle, en fonction des bailleurs de fonds étrangers disponibles).

Mais reposant sur des présupposés égalitaristes et progressistes abstraits et normatifs non critiqués, la capacité de ce dispositif théorique à analyser effectivement les réalités de la société bolivienne s’est avérée fort mince, voire carrément contreproductif, comme la suite des évènements l’a spectaculairement démontré.

On a donc ici un cas, parmi d’autres, en interdisant des thèmes de recherche, en reformatant le vocabulaire, en réécrivant l’histoire et, surtout, en produisant un corpus de textes auto-référents (on ne cite jamais, en effet, les chercheurs dissidents, forcément « racistes », « néolibéraux », etc.), une gauche hégémonique finit par entretenir un onanisme mental décorrélé des faits qui, eux, n’en continuent pas moins d’exister.

Dès lors, suivant un mécanisme bien connu, l’adoption opportune de lois contre le « racisme », le « sexisme », les « discours de haine » etc. aurait permis de déplacer le débat sur le plan judiciaire et mettre en œuvre une censure et une répression d’autant plus efficace qu’elle a toutes les apparences de la légalité.

Cette dérive, inscrite dans la logique du projet du MAS ne s’est toutefois pas concrétisée pleinement en Bolivie (comme en France, par exemple), sans doute faute de temps et aussi probablement par l’incapacité du régime à intimider ou réduire au silence l’écrasante majorité des journalistes et, dans une moindre mesure, des chercheurs souvent basés à l’étranger.

Il est possible, dans les limites de ce texte, de signaler au moins trois domaines où cette vulgate indigéno-marxistoide a eu les effets les plus pervers, au point d’interdire à ceux qui la propagent de comprendre la nature de la réaction populaire qui mit un terme (provisoire ?) à leur domination.

Des études qui oublient l’Orient et une partie de la Bolivie

Tout d’abord, l’ethnopolitique en vigueur s’appuie sur une racialisation « indigéniste » des identités politiques, en décalage croissant avec la réalité fluide des catégories ethniques (réelles) telles qu’elles se trouvent effectivement mises en œuvre dans les pratiques sociales d’une société largement métisse, où les syncrétismes de toute sorte sont à la base de l’univers culturel.

Or ces particularités et continuités dans les facteurs d’identification ethno-raciales constitueront une sorte d’angle mort des études anthropologiques militantes bolivianistes au cours des trois dernières décennies, au profit d’une polarisation victimaire entre les « gentils » indigènes et les « méchants » Blancs et métis (au nom de l’antiracisme, bien évidement…).

En outre, cette construction idéologique trouvera ses principaux référents dans des données souvent hâtivement recueillies issues de l’aire andine (Aymara principalement, car le cas Quechua étant plus complexe et difficile à manipuler fut largement délaissé), et ce au détriment de la prise en compte de l’ensemble du système ethnique bolivien.

Ensuite, et en relation directe avec ce qui précède, l’image stéréotypée de la Bolivie comme « pays andin », renforcée par les mises en scène politico-folkloriques du MAS, aboutira à négliger l’étude de l’Orient bolivien, qui constitue pourtant la majorité du territoire et rassemble une part croissante de la population avec le département de Santa Cruz comme pôle régional et national de développement.

Il en résultera une relative ignorance des travaux portant sur l’Orient produits localement, surtout à Santa Cruz, dont les acquis ne seront pratiquement jamais intégrés, ni connus et/ou cités, par les chercheurs bolivianistes andins ou étrangers, sauf de notables exceptions.

Dès lors l’Orient sera traité sur un mode principalement polémique, en regard du projet andino-centré du MAS et des catégories « universelles » du conformisme de la gauche académiquement obligatoire, dont la capacité analytique s’avèrera finalement fort modeste pour saisir le rôle de cette région dans les dynamiques politiques émergeantes.

« L’oubli » de la violence du régime

Enfin, alors que la dérive répressive et la corruption généralisée du régime de Morales se donnent à voir clairement au moins depuis 2011, très peu de chercheurs prendront pour objet ces aspects de la réalité bolivienne. Ce silence persistant ne faisant d’ailleurs que prendre le relais de la censure dont fit l’objet dans la revue Hérodote un de nos articles signalant, au tout début du régime, quelques-uns de ses traits les plus inquiétants.

Et ce généralement en ayant recours au « bouclier racial » protégeant Evo Morales, (présenté comme « le premier président indigène » alors qu’il ne parle aucune langue amérindienne et porte un nom banalement espagnol) de toute critique, nécessairement « raciste ».

Or, en occultant la corruption massive du régime, dont certains aspects auront pourtant des conséquences catastrophiques sur l’environnement (fait qui ne préoccupe guère les « écologistes » autoproclamés), c’est tout le mécanisme de construction du bloc du pouvoir masiste qui devient incompréhensible.

Et lorsque ce système d’articulation d’alliances fondé sur la prébende et l’intimidation commencera à se lézarder, ce dont la défaite au référendum sur la réélection d’Evo Morales de 21 février 2016 est une indication précoce, le régime ne disposera pas d’outils intellectuels ni des connaissances de base permettant d’appréhender les complexités de la situation bolivienne en transformation rapide.

Cet aveuglement auto-généré explique sans doute aussi en partie le choix du MAS de procéder à une fraude gigantesque, au lendemain des élections du 20 octobre 2019, lorsque les résultats permettent d’envisager la défaite au cours d’un second tour décisif. Intoxiqué par sa propre propagande déguisée en « science sociale » et par les productions auto-référentielles de la gauchosphère internationale, le régime est incapable de comprendre non seulement qu’il ne peut plus compter avec le consentement d’une partie décisive de la population, mais surtout qu’il ne peut plus recourir aux détenteurs légitimes de la violence étatique (police d’abord, armée ensuite) pour se maintenir par la force.

Et alors la divine surprise a lieu : oui, il est possible d’abattre ce genre de régimes ineptes et nocifs, idéologiquement aveuglés par les discours de l’ignorance complice et l’alignement de slogans aux effets pavloviens intimidants… avec des bouts de ficelle. Sans doute ne sont-ils pas des armes redoutables en soi, mais ils ont au moins l’avantage décisif d’être… réels.

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