« J’accuse » : il n’y a rien au-dessus de la vérité et de la justice

Capture d'écran de la bande-annonce du film J'accuse-Youtube

Rien ne peut dépasser les impératifs de vérité et de justice : voilà ce que nous raconte le film de Polanski « J’accuse ».

Par Nathalie MP.

Une question qu’on me pose depuis quelque temps : Vous avez vu “J’accuse” ? Vous savez, ce film de l’horrible Polanski sur l’affaire Dreyfus… Il paraît qu’en fait il est excellent.

Alors oui, j’ai vu J’accuse.

Un film à voir, non seulement parce qu’il est parfait du point de vue de sa réalisation méticuleuse et de la performance de son acteur principal Jean Dujardin, mais surtout parce que c’est un film sur la vérité et la justice comme valeurs absolues qui dépassent tout, la préservation des institutions comme les petits attachements identitaires des hommes.

Pour ce qui est de « l’horrible » Polanski, je suis d’avis que tout homme qui a porté atteinte à une personne ou à ses biens doit répondre de ses actes. Le judiciaire est là pour ça, laissons la justice faire son œuvre s’il y a lieu avant de lancer anathèmes et menaces de boycott.

Quant au film, je pense que l’affaire Dreyfus n’en est que la trame de fond, je dirais même le décor – historique, certes, mais seulement le décor. En réalité, tout tourne autour du lieutenant-colonel Picquart (1854-1914), tout tourne autour de la fabuleuse capacité qu’il a eu à mettre de côté ses réserves, ses antipathies – son antisémitisme tranquille et virulent, disons-le carrément – pour aller chercher au-delà de lui-même les valeurs intemporelles de justice et de vérité.

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Le film s’ouvre en janvier 1895 sur la grande scène de la dégradation du capitaine Dreyfus dans la cour de l’École militaire (voir bande-annonce en fin d’article). Celui-ci vient d’être condamné à perpétuité pour trahison et il sera prochainement envoyé en réclusion sur l’île du Diable.

Intense soulagement au ministère de la Guerre et chez ces messieurs de l’état-major : l’affaire Dreyfus est terminée et l’armée française est sauve ! Le Juif a été proprement mis hors d’état de nuire et la « juiverie internationale », malgré toutes ses roueries, n’a rien pu faire pour lui. Dans les salons dorés de la République, on trinque, on rit, on se congratule en prenant des airs entendus, et le commandant Picquart n’est pas le dernier à participer à la fête.

Il se trouve qu’il connaît bien le capitaine Dreyfus car il l’a eu comme élève à l’École de guerre. Il ne l’aime pas, il n’aime pas les Juifs, il n’aime pas ce qu’ils représentent – whatever that may be – mais il se targue de ne pas laisser entrer ces considérations dans le jugement académique qu’il porte sur lui en tant que professeur. On découvre un Picquart froid, sans affect, strictement rationnel et très sûr de lui.

Tiendra-t-il la distance ?

Peu après, coïncidence, Picquart est nommé chef du service de renseignement militaire avec le grade de lieutenant-colonel. Il s’agit justement du bureau qui a établi la culpabilité de Dreyfus grâce au fameux bordereau, document récupéré en mille morceaux dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne grâce aux bons offices d’une femme de ménage cornaquée par le commandant Henry, numéro deux du service.

La routine de l’analyse des poubelles de l’ambassade d’Allemagne se poursuit. Picquart lui-même tombe sur un document connu désormais sous le nom de « petit bleu » : un télégramme rédigé par l’attaché militaire allemand et adressé à un certain Esterhazy, officier français en poste à Rouen. Le télégramme n’a jamais été envoyé à son destinataire (puisqu’il a fini dans la corbeille à papier) mais il atteste des activités de renseignement d’Esterhazy en faveur de l’Allemagne.

Jusque-là, rien à voir avec Dreyfus.

Picquart informe le ministre de la Guerre de cette nouvelle fuite et apprend alors qu’Esterhazy n’est pas un inconnu pour l’administration militaire : par deux fois il a sollicité par lettre sa mutation à Paris. Il récupère les lettres en question, rentre à son bureau et se rend compte de l’extraordinaire similitude graphologique entre ces lettres et… le « bordereau ». Similitude qui lui est confirmée par le même spécialiste qui avait attribué le bordereau à Dreyfus.

Et nous revoilà dans l’affaire Dreyfus.

Sauf qu’il n’y a plus d’affaire Dreyfus mais une seule et unique affaire Esterhazy. Autrement dit, l’armée s’est complètement trompée. S’étant trompée, elle a cherché tous les moyens de masquer ses fautes pour se protéger. On découvre dans la foulée qu’elle a non seulement accusé un innocent mais qu’elle s’est crue autorisée à forger des pièces accusatrices secrètes pour obtenir à coup sûr un verdict de culpabilité et qu’elle entravera sans états d’âme toute action ultérieure qui aurait pour but d’exposer ses mensonges.

Émergent alors deux figures, deux écoles de pensée, deux formes de loyauté.

D’un côté, on a le lieutenant-colonel Picquart. Au-delà de ses réticences personnelles vis-à-vis de Dreyfus et au-delà des circonstances particulières de l’époque, il pense qu’il existe quelque chose d’intangible, quelque chose de supérieur, quelque chose qui vaut la peine qu’on prenne des risques et qui s’appelle la vérité. Pour lui, c’est même la seule façon de protéger l’institution militaire qui reste grande à ses yeux. Cette position, qu’il va avoir le courage de maintenir jusqu’au bout, lui vaudra d’abord éloignement aux quatre coins des territoires français puis emprisonnement en bonne et due forme.

Face à lui, voici le commandant Henry. Auteur des faux versés au dossier, il préfère se dire que « ce sont les chefs qui décident ». Lui, obéissant, loyal, se contente d’exécuter. Au prix d’un écrasement de sa conscience qui finira par le pousser au suicide.

Henry est en quelque sorte un précurseur d’Adolf Eichmann. Lors de son procès (1961), ce dernier avait justement basé toute sa défense sur le fait qu’en tant qu’officier du Reich, il n’avait qu’une seule chose à faire, obéir. Il s’était même réclamé de Kant pour se justifier. Dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), le philosophe déclarait en effet :

Il serait très dangereux qu’un officier à qui un ordre a été donné par son supérieur, voulût raisonner dans son service sur l’opportunité ou l’utilité de cet ordre ; il doit obéir.

Voilà qui semble régler la question. Si ce n’est qu’Eichmann a opportunément oublié la suite du texte :

Mais si l’on veut être juste, il ne peut lui être défendu, en tant que savant, de faire des remarques sur les fautes en service de guerre et de les soumettre à son public pour qu’il les juge.

Du reste, en disant dans un autre texte qu’« il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes », Kant montre qu’il reconnait parfaitement le rôle essentiel de la conscience, la nécessité du discernement et la légitimité de la désobéissance civile dès lors que des valeurs humaines absolues sont menacées.

Or c’est précisément ce que Picquart a choisi de faire, quitte à s’extraire avec force de la glaise sociale qui emprisonne trop facilement ses pairs, ses collègues, ses semblables dans leurs cadres de pensée habituels. Pas pour Dreyfus en particulier, mais pour l’idée supérieure qu’il se fait de la vérité et de la justice, idée qui doit aussi s’appliquer à Dreyfus.

Si Henry est un précurseur d’Eichmann, Picquart m’apparait comme un précurseur de Georges Bernanos, quoique dans une version nettement moins compassionnelle. Résidant à Majorque en 1936, ce dernier est le témoin quotidien de la croisade du général Franco contre le bolchévisme. Mais jour après jour, les horreurs succèdent aux abominations. Catholique, monarchiste, proche de l’Action française, Bernanos pourrait fermer les yeux. C’est ce que font les gens comme lui.

Mais lui ne peut plus. Dans un effort de totale vérité et de totale liberté, en conformité avec sa foi, mais en rupture avec toute appartenance politique et toute proximité sociale, il décide de témoigner. Ses chroniques sur les événements espagnols seront rassemblées dans Les grands cimetières sous la lune. Inutile de dire que nombre de ses amis lui ont alors tourné le dos.

Rien ne peut dépasser les impératifs de vérité et de justice – voilà ce que nous dit Bernanos, voilà ce qu’a découvert le lieutenant-colonel Picquart qui aurait pu si facilement s’en tenir tranquillement aux critères moraux de son camp et voilà ce que nous raconte le film de Polanski « J’accuse ».

 

  • Bande-annonce du film J’accuse de Roman Polanski (2019) avec Jean Dujardin dans le rôle du lieutenant-colonel Picquart :

Pour plus de détails sur l’affaire Dreyfus elle-même, on pourra visionner (sur youtube) le téléfilm réalisé par Yves Boisset en 1995.

On pourra également se reporter au chapitre que Philippe Nemo a consacré à l’affaire dans son livre Les deux Républiques françaises pour mesurer combien la gauche de l’époque s’est indûment appropriée le beau rôle (témoignages de Léon Blum à l’appui).

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