La Blockchain pour sortir la Tunisie de l’économie de rente ?

Le défi pour la Tunisie, c’est de passer d’une économie de rente corrompue, à une économie moderne et compétitive. C’est possible grâce à la blockchain.

Mariem Brahim et Karim Maxime Salah1.

D’après l’Institut national de la statistique (INS), le taux de chômage était en Tunisie de 15,3 % au deuxième trimestre 2019.
Près de 43 % des 628 000 sans emploi sont des diplômés et le taux de chômage est plus important chez les femmes que chez les hommes : 22,8 % contre 12,3 %.

Parallèlement, l’économie informelle représente près de 30 % de l’activité. Contrebande, emplois non déclarés et fraude fiscale sont les manifestations d’un mal qui rend l’économie formelle de plus en plus vulnérable.

L’économie de rente : le mal de la Tunisie

C’est une évidence : la Tunisie souffre d’un manque de compétitivité. Selon le classement du Forum économique mondial (WEF) 2019-2020, elle occupe le 87ème rang sur 141 pays.

Jouent contre elle les déséquilibres macro-économiques, notamment en ce qui concerne la dynamique de la dette. Les problèmes socio-économiques, le sentiment de marginalisation encore alimenté par le déficit d’inclusion économique, le niveau élevé du chômage chez les jeunes et les disparités régionales sont autant de handicaps pour une possible relance.

Mais ce qui est le plus à l’origine de cette stagnation, c’est le poids d’un système de rentes et de privilèges.

L’économie de rente est une économie basée sur l’exploitation de privilèges, faveurs ou opportunités d’affaires à l’abri de toute concurrence. Ces positions monopolistiques s’opposent à toute compétitivité.

Fruit de la corruption, ce système entraîne inefficacité et distorsions.

Selon le Baromètre mondial de la corruption (GCB) réalisé par Transparency International, 67 % des Tunisiens estiment que la corruption a augmenté au cours des 12 derniers mois et 64 % d’entre eux pensent que le gouvernement n’agit guère contre ce fléau.

D’où le profond désespoir qui frappe la jeunesse tunisienne.

S’ensuit une véritable « fuite de cerveaux » qui voit des centaines de diplômés, des cadres de haut niveau, des travailleurs qualifiés quitter le pays pour tenter leur chance ailleurs.

L’économie de rente et le secteur bancaire

Contrairement à ce qu’on pense, l’économie de rente ne concerne pas seulement le secteur pétrolier.

Les concessions automobiles sont par exemple contrôlées par un nombre restreint de familles détentrices de l’exclusivité de commercialisation des plus grandes marques automobiles.

Le secteur bancaire se résume à un oligopole rentier constitué d’un grand nombre de banques (26 contre 27 banques physiques en France) et d’un fort niveau de concurrence en apparence.

Reste que les frais bancaires sont très élevés et peu en rapport avec le niveau de services offerts aux clients.

Si, en tant que premier actionnaire dans ce secteur, le principal organisateur de ce cartel est bien l’État, des groupes familiaux actionnaires sont très présents dans plusieurs de ces banques. Ils s’en servent comme une réserve de liquidités privée, solvabilité et rentabilité de leurs activités obligent. Les banques qu’ils possèdent leur accordent en effet des prêts sans être trop regardantes sur les garanties. Ils peuvent alors se diversifier en investissant dans de nouveaux secteurs dont les employés ont à souffrir de faibles salaires.

Faute de concurrence, l’innovation n’entre pas dans leurs priorités, d’où un manque de valeur ajoutée et une faible rétention de la main-d’œuvre hautement qualifiée.
Faute de spécialisation, leur internationalisation trouve ses limites.

Or, l’État emprunte aux banques commerciales qui se refinancent auprès de la BCT -Banque centrale de Tunisie-, avec pour conséquence une sorte de légalisation de cette corruption.

Que faire alors, sinon s’emparer de technologies révolutionnaires, à l’image de la blockchain accolée au phénomène des crypto-monnaies ?
La Tunisie ne gagnerait-elle pas à accueillir et à aider les entrepreneurs de cette technologie, ne serait-ce que pour tenter de lutter contre la situation « monopolistique » du pays ?

Pourquoi les jeunes ne pourraient-ils pas créer des monnaies convertibles pour résoudre leurs défis à l’échelle internationale ?

La blockchain pour résoudre ces défis

Notons d’abord que les institutions tunisiennes sont devenues un moteur dans l’utilisation de cette nouvelle technologie qu’est la blockchain.

Depuis 2017, la BCT cherche ainsi des solutions innovantes de decashing afin d’enrayer la culture des transactions en liquide qui nuisent au développement bancaire et favorisent les échanges illégaux.

Et c’est bien à Tunis que s’est déroulé, au mois de mai 2018, le premier sommet africain de la blockchain et le plus grand hackathon africain sur la blockchain.

Co-organisé par la BCT, cet événement a réuni les gouverneurs des 54 banques centrales africaines qui ont réfléchi sur les opportunités qu’offre cette nouvelle technologie.

De fait, les coûts sont réduits, les délais sont raccourcis et les transactions financières simplifiées.

De son côté, enfin, la Poste tunisienne travaille sur un projet de portefeuille virtuel permettant d’envoyer et de recevoir de l’argent, de payer des factures, etc. Ce service se fonde sur la DLT (Distributed Ledger Technology ou « technologie de registre distribué »), c’est-à-dire une chaîne de blocs pour une utilisation institutionnelle avec un modèle de gouvernance centralisée.

Par ailleurs, le changement de paradigme de business model que propose la blockchain à travers son principe de décentralisation est intéressant pour palier le système de rente. Les jeunes startupeurs ont la possibilité de créer une crypto-monnaie pour leur projet innovant grâce à quelques lignes de code, suivant le standard ERC20 publié sur la blockchain Ethereum. La valeur de cette monnaie est tributaire de son utilité d’application. En d’autres termes, s’ils réussissent à créer de la valeur autour d’un membre de leur communauté, cela profite à toute la communauté.

Telle est la magie de la blockchain !

Plus besoin de prendre des commissions sur des transactions établies entre les membres d’une communauté à l’instar d’Airbnb et Uber. Plus le service proposé par la startup sera utile, plus les gens achèteront cette crypto-monnaie. Elle prendra de la valeur, les porteurs de projets faisant alors fructifier leur capital initial en crypto-monnaie. Et cela est aussi valable dans l’autre sens.

La liberté qu’offre un portefeuille numérique

Notons qu’en Tunisie le taux de bancarisation ne dépasse pas les 40 % (source : Banque mondiale) à cause des pré-requis élevés pour l’ouverture d’un compte bancaire.

Aujourd’hui, la blockchain permet en quelques clics de créer un portefeuille numérique à partir de son téléphone et garantir un échange presque instantané de valeurs avec des frais très réduits (de l’ordre de 0,02 %). Le simple fait de réduire le coût des transactions financières permet de soutenir la croissance économique et l’inclusion financière.

De plus, les monnaies maghrébines ne sont pas convertibles. Si bien que donner aux jeunes startupeurs l’autorisation de créer leur propre monnaie cryptographique sur la blockchain leur ouvrirait une grande porte vers l’internationalisation de leurs activités.

Cela résoudrait aussi le problème d’accès aux devises étrangères car les crypto-monnaies sont convertibles par défaut, nonobstant l’avantage considérable que permettent les outils financiers de la blockchain.

Malte : un exemple à suivre

Cette technologie ne pourrait-elle pas permettre à la région du Maghreb de rattraper son retard en matière d’échanges financiers et surtout garantir une meilleure inclusion de sa population demeurée en marge des circuits économiques ?

Pourquoi ne pas imaginer l’intégration économique entre les pays du Maghreb ?

La Banque mondiale a décrit la région comme la moins intégrée économiquement dans le monde, alors que les échanges entre ces pays se font en euros ou dollars.

Chaque année, le manque à gagner est de 2 % pour leur PIB. Et pourtant les voisins marocains et algériens ont interdit formellement les cryptomonnaies, quand la Tunisie ne s’est pas encore prononcée sur leur légalité.

Pourquoi ne pas s’inspirer de pays proches comme Malte qui a su profiter de cette opportunité ?

En 2018, ce petit pays a promulgué la fameuse loi VFA Act-Virtual Financial Assets Act, laquelle encourage l’implémentation de projets opérant sur fond de Blockchain et de cryptomonnaies.

Il s’est imposé comme « The Blockchain Island » (l’île de la blockchain) avec son cadre juridique favorable aux investisseurs étrangers attirés par cette nouvelle technologie.

En retour, la croissance économique décolle.

L’un des exemples phares de la réussite de cette stratégie, c’est Binance. Installée sur l’île depuis un an, elle est la première plateforme au monde d’échange de crypto-monnaies, laquelle draine 3,3 milliards de dollars au quotidien.

D’autres pays, comme la Suisse, l’Estonie ou Singapour, ont fait ce choix en profitant de leur petite taille pour attirer d’énormes capitaux et le potentiel de croissance qui s’ensuit.

La France, quant à elle, a aussi fait un grand pas avec la Loi Pacte qui légalise les ICO -Initial Coin Offering- une forme de levée de fonds participative basée sur les cryptomonnaies.

Passer d’une économie corrompue à une économie moderne et compétitive

Ne serait-il donc pas judicieux pour la Tunisie, après le succès du Startup Act, de légiférer dans ce domaine et rejoindre le club select des pays « Blockchain Friendly » ?

Cela ne créerait-il pas l’opportunité d’attirer des IDE et de libérer l’énorme potentiel de sa jeunesse frustrée ?

N’est-ce pas un vecteur d’intégration de l’économie informelle et la transparence qu’offre la Blockchain n’est-elle pas un moyen de limiter la corruption ?

On l’a compris : le défi pour la Tunisie, c’est de passer d’une économie de rente, sur-administrée, clientéliste et corrompue, à une économie moderne et compétitive.

Il s’agit donc de privilégier les innovations technologiques pour faire pièce aux situations de monopole qui étouffent les initiatives personnelles.

Grâce aux protocoles blockchain, ses futurs utilisateurs auront la possibilité, sans l’intermédiation d’une plateforme, de créer et d’animer leurs propres réseaux de transfert de valeur pour commercer et échanger des services.

C’est aussi un vœu pour l’ensemble des pays du Maghreb en proie à l’instabilité financière et aux récessions économiques.

  1. Mariem Brahim est Enseignant-chercheur à l’ESLSCA Business School Paris et Karim Maxime Salah  est entrepreneur et Eexpert en Blockchain. Co-fondateur de TURNKEY LEDGER.
Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.