Un économiste libéral suisse oublié, Antoine-Elisée Cherbuliez

Après avoir été quasiment taxé de socialiste à son époque, Antoine-Elisée Cherbuliez a été considéré comme l’un des économistes libéraux les plus importants. Retour sur quelques éléments de réflexion traités par l’économiste suisse oublié.

Par Francis Richard.

Il n’a laissé aucun disciple qui aurait pu développer et mettre en œuvre quelques-unes de ses préconisations, écrit Paul-Jacques Lehmann. Ce qui est explique pourquoi Antoine-Elisée Cherbuliez est Un économiste libéral suisse oublié.

Après avoir été quasiment taxé de socialiste à son époque, il a été considéré comme l’un des économistes libéraux les plus importants. C’est sans doute dû à l’évolution de sa pensée parallèle à celle de sa vie.

Voici, en tout cas, quelques éléments de réflexion traités par l’économiste suisse, et exposés dans ce livre de réhabilitation.

Le droit de propriété

Initialement Cherbuliez est hostile au droit de propriété, qui n’est pas naturelle mais l’ouvrage des lois. Puis il se rend compte que les progrès de la société ne peuvent avoir lieu « qu’à une condition, que la propriété soit efficacement et complètement garantie. »

Sans la propriété, il n’y aurait pas de civilisation. Sans elle, il n’y aurait pas de développement économique : « Limiter la propriété des riches, c’est les empêcher d’aider les pauvres. »

Propriété et liberté sont complémentaires : à partir du moment où la propriété est garantie, les efforts sont récompensés « par une somme certaine et proportionnelle de liberté et d’élévation. »

Les inégalités

N’est-ce pas source d’inégalités sociales ? « Supprimez l’inégalité des conditions, et la société, frappée d’une soudaine léthargie, consommera dans l’inaction les produits de son activité antérieure, et la civilisation, ce brillant résultat du travail humain combiné avec l’accumulation de richesses, ne tardera guère à disparaître… »

Logiquement il est pour l’héritage : « L’hérédité, en permettant à chaque famille d’ajouter aux fruits de son propre travail et de ses propres épargnes ceux du travail et de l’épargne des générations antérieures, a rendu les riches plus riches qu’ils ne l’auraient été à son défaut, sans toutefois rendre les pauvres plus pauvres, si ce n’est en imagination et par contraste.

La science économique

La science économique a pour objet la richesse : « Les phénomènes par lesquels se manifestent la production, la distribution de cette richesse sont ceux qu’observe l’économiste. »

Mais elle n’a pas pour but d’accroître la richesse d’un pays : « Elle a pour mission d’étudier tous les phénomènes économiques, pourvu qu’on ne les étudie qu’en vue de la connaissance et non pour formuler des préceptes quelconques. »

Le salaire minimum

La fixation d’un salaire minimum par les pouvoirs publics est inefficace : « Même si l’État le voulait, il ne pourrait pas imposer aux entreprises de garantir le juste prix du travail des ouvriers. »

Cette fixation est dangereuse : « Elle aurait pour résultat inévitable, si le minimum fixé était supérieur au salaire normal, une augmentation de l’offre et une diminution de la demande de travail, par conséquent la suppression de tout salaire, c’est-à-dire de tout moyen d’existence, pour un certain nombre de travailleurs.

Le droit au travail

Qui peut assurer ce droit à sinon l’État : « Puisque la loi ne peut forcer les capitalistes à employer tous les travailleurs qui se présentent, il faut que l’État se charge de fournir du travail à ceux qui en manquent. »

Comment peut-il le faire puisqu’il ne crée pas de capitaux ? « Il ne peut donc que disposer de ceux qui existent déjà, et il ne saurait s’attribuer la disposition d’une partie quelconque de ces capitaux sans l’ôter à quelqu’un, sans priver les capitalistes d’une partie des moyens qu’ils avaient d’employer du travail et de le salarier… »

Phase ultime du processus : les ouvriers qui ne pourront plus être employés par ces derniers voudront obtenir ce que « la loi promet à tous » et l’État « sera conduit inéluctablement à s’attribuer tous les capitaux disponibles de la société… »

Conséquences : « La production ira décroissant de jour en jour et les capitaux existants se détruiront peu à peu, sans être renouvelés et le paupérisme ne fera que s’accroître… »

Le protectionnisme

Qu’est-ce le protectionnisme sinon le refus de la concurrence et de la liberté qui vont de pair : « Le monopole et la réglementation de l’industrie ont pour inévitable conséquence la routine, c’est-à-dire une production stationnaire, qui ne suit pas et ne cherche pas à suivre les variations continuelles de la demande, et qui, au lieu de viser la plus grande somme possible de satisfactions avec la moindre somme possible d’efforts, s’applique uniquement à exploiter les besoins croissants de la société, pour lui faire payer de manière de plus en plus onéreuse une somme invariable de satisfactions, correspondant à une somme invariable d’efforts… »

La charité légale

Cela n’est pas de la charité : « La charité légale, par conséquent forcée, n’est pas une vertu, c’est un impôt. Or, un sacrifice, imposé aux uns en faveur des autres par la contrainte, perd évidemment tout caractère de charité. »

Les propos de Cherbuliez sont prémonitoires : « L’assistance légale n’a pas de limite et peut dépouiller la moitié de la population au profit de l’autre moitié. »

La charité légale devient un droit : « L’assistance perd tout caractère d’incertitude. Les classes pauvres s’habituent à y compter, s’abandonnent de plus en plus à l’imprévoyance, à la paresse… »

Le rôle de l’État

L’État ne doit pas se substituer aux entrepreneurs : « Le rôle de l’entrepreneur ne convient pas à l’État car il ne connaît pas les besoins du marché. »

Il y a deux exceptions, selon lui :

  • lorsqu’il y a des productions dangereuses ou des tentatives de fraude
  • lorsque le monopole d’État « offre le moyen le plus certain, le plus direct, le plus simple et le plus efficace, de couper court à tous les inconvénients et les abus qui sont inhérents aux monopoles privés, même si les services rendus par un monopole sont toujours antiéconomiques. »

Conclusion

Les éléments de réflexion ci-dessus, traités par Antoine-Elisée Cherbuliez, sont quelques-uns parmi de nombreux autres que Paul-Jacques Lehmann développe dans son livre. Ils permettent déjà d’en apprécier l’actualité. Le lecteur intéressé par les questions économiques le lira donc avec profit.

Antoine-Elisée Cherbuliez – Un économiste libéral suisse oublié, Paul-Jacques Lehmann, 228 pages, Slatkine

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