Pourquoi l’Amazonie flambe-t-elle ?

Il faut relativiser la contribution des incendies dans la problématique « carbone » au niveau amazonien, afin de proposer des politiques de respect de l’environnement et des populations qui y vivent et en vivent.

Par Christophe de Brouwer.

L’Amazonie flambe ? Oui, elle flambe au mois d’août, encore un peu plus au mois de septembre, puis de moins en moins au fur et à mesure que l’été de l’hémisphère sud se déroule.

La première cause de ces flambées sont des brûlis volontaires afin de gagner du terrain pour la culture et l’élevage. La cendre fertilise. Ce sont des pratiques millénaires, qui étaient largement employées chez nous, il n’y a pas si longtemps (je m’en souviens fort bien), mais dont l’impact en santé publique n’est pas négligeable, également dans un pays qui s’industrialise (Brazilian Journal of Medical and Biological Research, 2019). Lorsque les sols sont épuisés, ils sont rendus à la forêt amazonienne qui est dynamique.

Ces flambées sont aggravées par la sécheresse apportée par le phénomène El Niño. Il se fait que cette année 2019 est une année de ce type, bien que modeste, alors que les années 2015, 2010, 2005, 1998 restent dans les mémoires. Et de fait, l’ampleur des incendies est plus importante par rapport aux années ‘normales’, mais peut-être moins que durant les sécheresses intenses constatées durant les années de grand basculement de température océanique (Southern Oscillation – ENSO), nous verrons.

Il s’agit d’un cycle normal, naturel, accentué par des pratiques ancestrales, qui concerne l’ensemble du territoire amazonien, lequel couvre plusieurs pays.

Image satellite EOSDIS – 24 août 2005 avec ses nombreux départs de feu dans les provinces Para et Mato Grosso.

Qu’en est-il des données scientifiques ? Il faudra évidemment attendre la fin de l’été amazonien pour faire le bilan, soit mai 2020. Le Global Fire Emissions Database (GFED) propose des données actualisées en permanence, tirées de l’observation satellitaire, validées et utilisées aujourd’hui dans des travaux publiés par les plus grands journaux scientifiques traitant de l’environnement, même si, comme les autres méthodes, elle n’est pas exempte de critique.

Ses chercheurs principaux sont d’ailleurs financièrement supportés par des universités comme celles du Maryland ou d’Amsterdam, ou par la NASA. Par exemple, je ne peux que conseiller la lecture de l’article paru dans PloS one, en 2013 (Relationships between Human Population Density and Burned Area at Continental and Global Scales), qui montre une corrélation assez forte entre la densité des populations et les incendies, dans une relation directe pour les feux de forêt et une relation inverse pour les feux de culture, étude qui utilise la base de donnée sus-mentionnée. Ceci explique la forme en arc que l’on observe dans la disposition des incendies amazoniens, épargnant systématiquement son centre.

Quels enseignements pouvons-nous tirer ?

Les incendies récurrents de l’Amazonie ne sont, pour ce début d’été amazonien, ni les plus intenses que cette région a connus, ni les plus importants de ceux actuellement observés dans l’hémisphère sud. Ils sont comparables aux incendies du nord de l’Australie et bien moins importants que les brûlis africains.

Quant à leur importance in situ, ce début de la « saison des incendies » commence fort si l’on prend les 7 dernières années, mais pas si l’on prend les 22 dernières années. Les choses sont à relativiser, avec de fortes différences régionales : la province brésilienne « Amazonas » qui jouxte le Venezuela, la Colombie et le Pérou (donc au nord-ouest) ‘brûle’ comme en 2005. La province « Para » (centre et nord) est également préoccupante par son intensité, mais pas en regard des autres années. Quant à la province du Mato Grosso (centre et sud), autre province de taille comparable aux deux précédentes, la situation est nettement moins préoccupante. Si l’on prend la Bolivie et la région de Santa-Cruz, on voit une situation comparable à 2010 qui fut l’année où les incendies furent les plus importants sans connaître cependant l’ampleur d’autres régions.

Il faut par ailleurs comprendre que l’été est long et que le profil des incendies peut varier et montrer des visages différents, les débuts de saison peuvent être intenses et ensuite cela se calme ou l’inverse : l’année 2015 fut celle d’un El Niño d’une ampleur exceptionnelle, provoquant une sécheresse importante dans le bassin amazonien. Pourtant, le niveau d’incendies avait été assez modéré en août et septembre 2015, mais s’était prolongé à des niveaux relativement soutenus durant les mois d’été du début de l’année 2016.

Le cumul de l’ensemble 2015-2016 en fait finalement une des années les plus dommageables, au même titre que la sécheresse et les incendies de 1997-1998 qui ravagèrent les marges de l’Amazonie. L’El Niño de cette période fut important. Pourtant, ce sont les années 1987-1988 qui doivent retenir notre attention. Ces années-là avaient connu un El Niño exceptionnel qui provoqua une diminution importante de la biomasse contenue dans la forêt amazonienne, laquelle s’était ensuite régénéré rapidement ; cependant son niveau d’étiage n’a toujours pas été atteint jusqu’à aujourd’hui, malgré l’érosion lente de la forêt amazonienne (Nature, 2015), voir figure.

Et les 92 signataires de la lettre scientifique d’ajouter que « Le déclin observé du puits ‘carbone’ Amazonie diffère nettement de l’augmentation récente de l’absorption de carbone terrestre à l’échelle mondiale » : lettre publiée dans Nature en 2015 (déjà citée dans le paragraphe précédent) avec références pour cette dernière affirmation. Donc aucune inquiétude s’agissant du contexte mondial ou local ! (texte original : « The observed decline of the Amazon sink diverges markedly from the recent increase in terrestrial carbon uptake at the global scale »).

La conclusion est dès lors que le court terme actuel ne se différencie pas par rapport aux autres années, El Niño ou non. Ceci conforte la constatation socio-politique que l’action actuelle du gouvernement brésilien, en place depuis quelques mois seulement, ne se démarque pas de celle de ses prédécesseurs lors de période de creux économiques.

De façon classique, on constate à chaque fois une exploitation accrue des 25 % environ du bassin amazonien brésilien qui se trouve dans le domaine privé (on peut le regretter, mais c’est ainsi et ce n’est pas dû à la politique actuelle) pour ses richesses primaires, qu’elles soient agricole ou minière, au bénéfice, c’est vrai, des multinationales agro-alimentaires, minières et de grands éleveurs, mais aussi, à travers eux ou directement, des dizaines de millions d’habitants qui se trouvent en difficulté à cause de telles circonstances, et cela sans influence sur l’importance des feux de forêt.

Cette donnée est également utile à comprendre car les émissions de carbone dans l’air sont d’abord liées à la déforestation, bien plus qu’aux incendies dans cette partie du monde. Ce n’est que lors d’épisodes de sécheresse importante (El Niño), que le cumul des incendies, plus fréquents et plus étendus, peut causer des émissions de carbone dans l’air à des niveaux semblables à la déforestation lente de l’Amazonie durant les périodes correspondantes (Nature Communications, 2018).

Il faut donc relativiser la contribution des incendies dans la problématique « carbone » au niveau amazonien, afin de proposer des politiques de respect de l’environnement et des populations qui y vivent et en vivent, politiques qui devraient lier beaucoup mieux déforestation et pratique des brûlis, lesquels se répondent partiellement. N’oublions pas que la dynamique amazonienne est très forte et les capacités de régénération, puissantes, à preuve l’épisode 1987-88 et ses suites immédiates.

En d’autres termes, des politiques d’exploitation de l’Amazonie au profit de l’économie du pays et des populations à travers des actions de déforestation contrôlée et compensée, en évitant progressivement les brûlis et leurs conséquences (des incendies de forêt), pratiques dangereuses pour la santé publique, apparaissent comme tout à fait possible et soutenable sur le plan socio-économique et environnemental, malgré les épisodes récurrents d’El Niño.

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