Les lunettes marxistes regardent encore le monde

L’analyse de l’État du monde, aujourd’hui, passe encore par le prisme des lunettes du marxisme.

Par Jean-Baptiste Noé.

La méconnaissance de la culture et de l’histoire d’un pays conduit à de graves impasses d’analyse. On ne peut comprendre l’action politique d’aujourd’hui et les réactions de certains peuples si on méconnaît leur histoire, leur passé, leur littérature. L’affaire hongroise l’a révélé une nouvelle fois. Impossible de comprendre la politique du gouvernement actuel si on oublie que ce pays a été sous le joug communiste pendant près de cinquante ans et qu’il aspire donc aujourd’hui à la liberté et à l’indépendance.

En 1956, quand les troupes du pacte de Varsovie ont débarqué à Budapest, peu de monde en Europe a protesté contre cette agression. Chaudement repliés derrière le rideau de fer, protégés par l’OTAN, les Européens ont laissé faire et n’ont guère réagi. La répression à Budapest est aujourd’hui estimée à 25 000 morts, à quoi s’ajoutent près de 200 000 Hongrois partis en exil. Imre Nagy, le chef hongrois qui avait tenté de desserrer l’étau soviétique, fut laissé au pouvoir en 1956, puis arrêté en 1958 et exécuté. La répression fut d’une telle sévérité que les habitants en furent groggy et ne tentèrent plus aucune opposition avant 1989, soit trente ans. Il a fallu attendre la génération suivante pour que des jeunes qui n’avaient pas connu la répression de 1956-1958 osent se soulever contre le communisme.

L’Europe qui n’avait pas bougé alors prend aujourd’hui des sanctions contre la Hongrie parce que le Parlement de Strasbourg a estimé que le gouvernement Orban (réélu triomphalement pour un troisième mandat soit dit au passage) menait une politique trop indépendante. On peut comprendre qu’après avoir tant lutté contre l’URSS, les Hongrois n’aient pas envie de brader leur souveraineté à un autre conglomérat de pays. On peut comprendre aussi leur ressentiment face à ceux qui, ne les ayant pas aidés hier, leur disent aujourd’hui comment ils doivent gérer leur pays.

La question hongroise d’aujourd’hui est révélatrice d’une pensée marxiste qui imprègne encore les esprits. Si le marxisme, dans sa version stalinienne, a été vaincu, il demeure dans des versions trotskystes et maoïstes qui continuent d’imposer leur grille de lecture aux événements géopolitique.

La haine de la Russie ou la victoire de Trotski

La haine actuelle à l’égard de la Russie se comprend par ce prisme. La psychose qui entoure l’action de Vladimir Poutine dans la presse et la politique a quelque chose de maladif. Il est très difficile d’avoir une analyse raisonnée sur ce pays, sur la politique effectivement menée par Poutine depuis 2000, sur les améliorations du pays et sur les failles qui perdurent. Alors que pendant toute la guerre froide la gauche a été pro-russe et béate face à l’URSS, elle est aujourd’hui dans une opposition systématique qui relève plus de la psychose mentale que d’une analyse sereine. Cette position s’explique en partie par la permanence de la lecture marxiste.

Les chefs bolcheviks qui ont mené la révolution en Russie ne sont pas russes. Trotski est issu d’une famille juive d’Ukraine, Lénine vient de Simbirsk, une ville bâtie en 1648 dans les confins de l’Empire russe pour assurer la défense des frontières face aux nomades, et Staline est géorgien. Khrouchtchev et Brejnev ne sont pas russes eux aussi, mais Ukrainiens également. Quant à Gorbatchev, il vient de Stavropol, une région située au nord du Caucase. Lui en revanche est russe, mais d’une Russie très périphérique. Eltsine vient de l’Oural (Sverdlovsk), là aussi une région très périphérique de la Russie. Seul Vladimir Poutine vient du cœur de la Russie, puisqu’il est originaire de Saint-Pétersbourg. Ces différentes origines expliquent beaucoup la politique de ces différents chefs d’État. Les chefs soviétiques qui ont dirigé la Russie n’étaient pas russes, soit au sens où ils appartenaient à un autre peuple, soit au sens où ils étaient issus d’une zone si périphérique et éloignée de la Russie utile et culturelle, qu’ils n’avaient pas grand-chose en commun avec la culture russe.

Non seulement les hauts chefs soviétiques n’étaient pas russes, mais ils avaient en plus une certaine haine à l’égard de la Russie, de sa culture et de son histoire. La Russie, c’était le tsarisme, l’orthodoxie, l’ancien régime, l’ancien monde qu’il fallait détruire et régénérer. Leur amour était pour l’Union soviétique, qui devait englober et effacer la Russie. Cela explique en partie les destructions et les attaques contre la culture russe. Ils ont fait passer le soviétisme avant la Russie, à l’inverse du Général de Gaulle qui a toujours parlé de la « Russie soviétique » et non pas de l’URSS. Cette haine de la Russie, pour ce qu’elle représente dans l’histoire de l’Europe et pour la façon dont elle se situe dans son environnement stratégique, s’est imbibée dans l’ensemble des partis communistes. Ce que défendaient Maurice Thorez ou Georges Marchais, ce n’était pas la Russie, mais l’Union soviétique. Cette détestation s’est infiltrée dans les journaux et chez les écrivaillons, elle est devenue une façon de voir la Russie et elle ressurgit dorénavant contre Vladimir Poutine qui est le premier Russe du cœur historique à diriger le pays depuis Nicolas II. Il mène donc une politique russe, en faveur de la Russie, et non plus une politique soviétique, que les marxistes avaient appris à aimer et à défendre.

La haine que les journalistes et les intellectuels avaient à l’égard de la Russie durant la période soviétique a perduré même si le soviétisme a disparu.

Mao dans les cœurs

À partir des années 1960, nos marxistes se sont entichés de Mao, qu’ils ont vénéré au plus haut point. Le portrait du dictateur ornait la cour de la Sorbonne en mai 1968 et nombreux furent les libelles à défendre la politique du Grand Timonier. Le refus de voir les morts, les échecs et les destructions perdurent encore aujourd’hui. Dans les manuels scolaires, on s’attarde longuement sur Staline, mais on ne parle pas des crimes de Mao, pourtant plus nombreux. Cet amour de Mao n’a jamais été l’objet d’un mea culpa de la part de ceux qui l’ont défendu et dont beaucoup occupent aujourd’hui des postes à la télévision et dans la presse. Il explique là aussi, en partie, la bienveillance dont fait preuve la Chine à l’égard de l’opinion.

Xi Jinping a repris sans complexe la politique de Mao et il est bien décidé à développer le nationalisme chinois pour faire de ce pays la première puissance mondiale en 2049. Certes, on s’attarde parfois sur les problèmes écologiques de Pékin et la qualité de l’air, mais sans parler de la pollution des sols et des cours d’eau. Certes, le Tibet attire encore quelques regards, mais comme chacun sait que le dalaï-lama est financé par la CIA et recueilli par l’Inde afin de planter une épine dans le pied chinois, sa parole porte désormais moins. En revanche, rien sur les limitations des libertés fondamentales, sur la surveillance accrue des populations, sur les répressions policières que subissent les minorités. Les mêmes qui brandissent les concepts de démocratie et de droits de l’Homme pour la Russie se taisent complètement au sujet de la Chine. Que ce soit conscient ou non, cette attitude est le fruit de l’imprégnation marxiste des esprits qui a toujours fait regarder la Chine avec une grande bienveillance. Même la place Tiananmen est aujourd’hui oubliée.

La bienveillance dictatoriale

Cette bienveillance dictatoriale due à l’imprégnation marxiste se manifeste dans beaucoup d’autres situations géopolitiques. Le Venezuela de Chavez et Maduro en est une caricature. Idem pour Cuba et, actuellement, pour le Nicaragua de Daniel Ortega, qui a eu la bonne idée de prendre le pouvoir grâce à un groupe marxiste, ce qui le met à l’abri des indignations occidentales. Au Brésil, c’est Lula qui a toujours été adulé, alors qu’il était corrompu et qu’il a nui à son pays. La justice a fini par le mettre en prison. Au-delà du simple schéma de la lutte des classes et de la défense des pays du tiers-monde face aux oppresseurs occidentaux, le schéma marxiste de lecture de la géopolitique a introduit une haine irrationnelle à l’égard de certains pays et une bienveillance anormale à l’égard d’autres. Cela serait anodin si cela n’avait pas des conséquences sur notre diplomatie et sur notre approche économique des équilibres mondiaux. Ces œillères marxistes que l’Europe continue de porter l’empêchent d’avancer.

Article initialement paru chez l’Institut des Libertés.

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