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Hayek sur l’État et l’évolution sociale

Publié le 10 août 2019
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Par Marius-Joseph Marchetti.

« Hayek sur l’État et l’évolution sociale » est une traduction qui nous est fournie par Stéphane Geyres et Daivy Merlijs. Pour rappel, cette traduction est en réalité le chapitre 20 de The Great Fiction de Hans-Hermann Hoppe, et qui n’a malheureusement été que partiellement traduit en français. L’intérêt de ce chapitre est de montrer que Friedrich Hayek, même s’il épouse la majorité des enseignements de l’école autrichienne, reste aussi éloigné des libertariens extrêmes que de son mentor Ludwig von Mises, libéral classique, tout d’abord par sa théorie de l’évolution sociale, et par sa philosophie politique. Il est donc susceptible de porter à confusion sur l’ensemble de l’œuvre libérale, notamment le lecteur désireux de la connaître. 

Dès le début, Hoppe rappelle quelques faits simples. La vision de Hayek ne diffère pas radicalement de celle d’un social-démocrate quant au rôle du marché. Ce fait, qui le pousse à adopter des positions, non seulement éloignées d’un libertarien anarcho-capitaliste, mais également d’un vieux libéral classique, s’explique en grande partie par sa définition absurde de la coercition.

Hayek : libéral ou social-démocrate ?

Est-il exagéré de dire de Hayek qu’il se rapproche sur certains points d’un social-démocrate ? A priori, non, selon Hoppe. Friedrich Hayek est effectivement pour un État remplissant les missions régaliennes, mais pas seulement :

« Dans une société avancée, l’État se doit d’utiliser son pouvoir de levée de fonds par voie fiscale pour fournir un certain nombre de services, qui, pour diverses raisons, ne peuvent pas être fournis, ou ne peuvent pas être fournis de manière adéquate, par le marché1. »

Pour Hayek toujours, le volume des activités étatiques importe peu, à l’inverse de leur caractère. La conscription et la taxation (quel que soit le niveau) perdent leur côté coercitif. La monnaie se doit d’être gérée par une Banque centrale (sauf dans Denationalization of Money, où Hayek propose une mise en concurrence des monnaies étatiques). Il ne s’oppose également pas nécessairement aux politiques de zonage, à la construction de logements sociaux, de routes publiques, d’assurance chômage et autres gérés par l’État2.

L’explication de cette défense de l’interventionnisme trouve sa source, selon Hans-Hermann Hoppe, dans la définition que Hayek donne de la liberté et de la coercition. Hayek définit, à juste titre, la liberté comme l’absence de coercition. Les choses se corsent par la suite, car il définit la coercition, non pas comme « l’initiation ou la menace de violence physique envers une autre personne ou ses propriétés légitimement acquises via appropriation originelle, production ou échange3 mais comme « un contrôle de l’environnement ou des circonstances d’une personne par une autre afin que, pour éviter un plus grand mal, elle soit forcée d’agir non pas selon son propre plan cohérent, mais au service des fins d’un autre4. »

Or cette définition entraîne une contradiction : que, d’un côté, l’initiation de la violence est un acte coercitif ; et de l’autre, que la taxation et la conscription ne sont pas des actes coercitifs car ils sont anticipables et donc ne peuvent pas perturber les plans des individus. Il y a également contradiction car, même dans le cas où un individu n’aurait pas initié de violence envers autrui, on peut cependant avoir fait usage de la coercition en refusant notre aide à un pair, ou en refusant de fournir un service que ce dernier attendait de notre part. De cette confusion naît la justification chez Hayek d’un certain interventionnisme de la part de l’État. 

Par la suite, Hoppe aborde la deuxième thèse fondamentale des travaux de Hayek : celle sur l’évolution sociale qui repose sur son « antirationalisme systématique ». Comme Hoppe le rappelle, l’antirationalisme de Hayek repose sur son rejet de toute éthique cognitive et une forme d’organicisme opérant le changement via une « sélection de groupes culturels. » De plus, les positions antirationalistes de Hayek sont paradoxales, car tout en faisant preuve d’un relativisme éthique et soutenant que des normes universelles morales ne peuvent être établies, il cite un passage de John Locke on ne peut plus rationaliste : 

« ‘Là où il n’y a de propriété, il n’y a de justice’ est une proposition aussi certaine qu’une démonstration chez Euclide : du fait de l’idée que la propriété est le droit à toute action, et que l’idée à laquelle le nom d’injustice est donné est l’invasion ou la violation de ce droit. Il est évident que ces idées étant ainsi établies, avec ces termes attachés, je peux savoir si cette proposition est vraie aussi sûrement que celle posant qu’un triangle a trois angles égaux à deux angles droits. » Selon Hoppe, les thèses sur la transmission culturelle sont tout aussi absurdes. L’imitation n’est pas le fait d’un processus de propagation inconscient, mais d’un intérêt bien établi et discerné : 

« Le libéralisme […] considère toute coopération sociale comme un effet de l’utilité rationnellement reconnue. »  — Ludwig von Mises, Socialism, Indianapolis, Ind.: Liberty Fund, 1981, p. 418

Selon Hoppe, les propositions de Hayek sont contradictoires. On ne peut pas à la fois claironner que nos actions ont des conséquences involontaires et les identifier peu après, car dans ce cas elles pourraient effectivement être prévisibles. Si, effectivement, pour reprendre l’exemple de Hoppe, un individu qui échange de la monnaie pour la première fois ne voit que son intérêt personnel (et ne voit pas qu’il contribue in fine au développement du commerce mondial), cette situation ne dure pas indéfiniment. Il finira par se rendre compte des bénéfices mutuels qui en découlent, et les principes de justice impersonnelle et de progrès économique qui suivent seront universellement admis. Même dans le cas d’une « dislocation complète de la répartition du travail (guerre) ou de la monnaie (hyperinflation), les gens s’en souviendront. Ensuite, ils n’ont pas à attendre inconsciemment la suite de l’évolution sociale, leur propre extinction. Au contraire, ils sont capables de reconnaître la dislocation en tant que telle et savent (et ont toujours su) comment méthodiquement recommencer5. » Hayek nie, en somme, l’importance des idées et des idéologies dans l’évolution sociale, alors que paradoxalement il se dit influencé par le philosophe David Hume6.

Ensuite, continue Hans-Hermann Hoppe, pour que la théorie de sélection culturelle des groupes de Hayek fonctionne, il faut partir d’une situation où les groupes sont séparés (c’est le point de départ de Hayek). Une pratique est imitée au sein des groupes, mais ne se propage pas aux autres groupes. On se retrouve face à une situation inextricable : si une pratique est imitée universellement, et donc, qu’il n’y avait qu’un seul groupe, la sélection serait impossible (car elle sous-entend qu’il faille un concurrent pour exister). Il n’y aurait plus de progrès possible. Or la thèse hayekienne ne peut être appliquée au monde présent, car

« Le monde actuel se caractérise par le fait que les pratiques d’appropriation initiale et de propriété, de production de biens d’équipement, d’échange et de calcul monétaire sont universellement diffusées (il n’existe aucun groupe dans lequel ces pratiques sont totalement inconnues et inexistantes) et que toute l’humanité est connectée à travers un réseau d’échanges bilatéraux. À cet égard, l’humanité est un groupe unique7

Un groupe, selon Hayek, a plusieurs façons de prévaloir, c’est-à-dire de devenir plus aisé qu’un autre, en ayant une croissance démographique plus élevée qu’un autre, ou battant militairement un autre groupe et en l’assimilant. La richesse, comme la démographie, ne sont pas des facteurs pouvant induire qu’une culture est meilleure qu’une autre. Le succès militaire ne représente pas plus un progrès moral (une conquête ou un meurtre, rappelle Hoppe, ne remet pas en cause la validité de règles universelles). Avant de dire qu’un groupe a été conquis par un autre, Hayek est obligé d’admettre que dans le groupe agresseur, la pratique conquérante a été sélectionnée comme une manière efficace d’acquérir des ressources et de devenir plus performante car quelqu’un a avancé l’idée qu’on peut devenir plus riche en expropriant les propriétaires et autres. Or, une fois que cette pratique aura été unanimement imitée, il s’ensuivra, comme le relève justement Hoppe, une guerre de tous contre tous. Or une culture d’expropriation implique l’existence d’une culture d’appropriation. Il n’est pas envisageable de voir apparaître une situation où il n’existerait que des expropriateurs. Une fois un territoire conquis et un butin dilapidé, les conquérants se doivent eux-mêmes, en leur sein, d’avoir une population active et productive, et donc de re-développer une certaine culture d’appropriation. 

Notre review touche à sa fin. Nous espérons avoir démontré aux lecteurs, que Hayek, s’il n’est clairement pas un libertarien (qui en aurait douté ?), est tout autant éloigné d’un libéral classique. Le champ d’action étatique est plus ample, et ses justifications plus nombreuses encore que ce que nous pourrions trouver chez un minarchiste. Nous invitons les lecteurs, intéressés par l’exposé de Hans-Hermann Hoppe, à découvrir l’ensemble de ses arguments sur les thèses de Friedrich Hayek dans « Hayek sur l’État et l’évolution sociale ».

  1. Law, Legislation, and Liberty, vol. 3, p. 41 ; « Droit, législation et liberté », p. 688. Pour rendre la comparaison possible, nous laissons aux lecteurs la possibilité de découvrir ce propos de John Maynard Keynes : « L’objet le plus important de l’État ne concerne pas les activités que des particuliers accomplissent déjà, mais des fonctions qui ne relèvent pas de la sphère des individus, des décisions prises par personne si l’État ne les prend pas. L’important pour l’État n’est pas de faire ce que les gens font déjà et de le faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais de faire ce qui ne se fait pas du tout. » (The End of Laissez Faire, vol. 9, Collected Writings, London: MacMillan, 1973, p. 291).
  2. Pour une liste non exhaustive et plus que longue de toute les interventions de l’État que Hayek juge souhaitable, voir la lettre de William Volker Fund à Mr. Kenneth S. Templeton, du 11 juin 1960 disponible à la fin de l’ouvrage Hayek sur l’État et l’évolution sociale.
  3. Hans-Hermann Hoppe.
  4. Constitution of Liberty, pp. 20–21 ; La Constitution de la liberté, p. 37.
  5. Hans-Hermann Hoppe.
  6. « Rien ne semble plus surprenant pour ceux qui considèrent les affaires humaines avec un œil philosophique, que la facilité avec laquelle la masse est gouvernée par une poignée, et la soumission implicite avec laquelle les Hommes renoncent à leurs propres sentiments et passions pour ceux de leurs dirigeants. Quand nous demanderons par quels moyens cette merveille est réalisée, nous découvrirons que, comme la Force est toujours du côté des gouvernés, les gouvernants n’ont rien d’autre pour leur soutien que l’opinion. C’est donc uniquement sur l’opinion que l’État est fondé et cette maxime s’étend aux États les plus despotiques et les plus militaires, ainsi qu’aux plus libres et aux plus populaires. Le sultan d’Égypte ou l’empereur de Rome pouvaient mener leurs sujets inoffensifs comme des bêtes sauvages, contre leurs sentiments et leurs convictions. Mais il doit au moins avoir dirigé ses groupes de mamelouk ou prétoriens, comme les hommes, via leur opinion. » (David Hume, Essays: Moral, Political and Literary, Oxford: University of Oxford Press, 1971, p. 19).
  7. Hans-Hermann Hoppe.
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  • Comme souvent, ce genre de débat relève de l’analyse théorique sur des modèles statiques, c’est à dire de l’utopie pure. On peut critiquer Hayek (ou d’autres) sur leur manque de « pureté » libertarienne – ce qui au passage traduit une conception plutôt intolérante et constructiviste du sujet – encore faudrait-il préciser comment, partant du monde actuel majoritairement socialiste ou étatique, ou social démocrate etc, on gère la transition vers le libéralisme.. Un vrai libéral ne peut se ficher de cette réalité et le pragmatisme d’Hayek peut a minima représenter ce modèle transitoire plus utile à la réflexion que l’idéologie prônant le modèle impossible.

    • Si on entend par constructivisme ce qui « consiste à imaginer un système ou une idée de l’esprit et vouloir l’appliquer non seulement sur les personnes et les biens, afin qu’ils se plient précisément à cette idée, mais aussi sur la réalité, de telle sorte que l’on s’imagine la contrôler, et sans en tenir compte », alors non les théories libertariennes ne sont pas plus constructivistes que toutes les autres formes de libéralisme.
      Si on entend par constructivisme « tout courant politique de droite ou de gauche qui proclame que les choix publics doivent être guidés par la volonté de construire un certain type de société », alors oui on peut dire que les théories libertariennes le sont, et comme toutes les autres formes de libéralisme.
      Mais en plus, leur intérêt consiste à pousser la doctrine libérale jusqu’au bout afin de vérifier que le résultat est cohérent et correspond à ce vers quoi l’on voudrait tendre, ce qui permet de donner de la cohérence à l’ensemble des idées libérales.
      Il n’est donc pas question ici d’utopie, ni d’intolérance, ni de transition pragmatique.

      • C’est le syndrome du « trou en un », figure golfique plutôt exceptionnelle et rare signifiant que l’objectif ultime est atteint spontanément, sans souci du chemin critique pour y arriver. Quand on prône un système quel qu’il soit sans se préoccuper de l’état présent pas plus que de la transition pour y arriver, on fait preuve d’une légèreté méthodologique majeure se jouant des contraintes, juste pour se faire plaisir dans la tête. Pour rien..

        • Oui … j’aurais du écrire :
          Il n’est pas question ici de mettre en place une utopie, etc …, il est seulement question de vérifier la cohérence d’une philosophie politique, de ses principes fondateurs jusqu’à son possible accomplissement complet.
          Certes juste pour se faire plaisir dans sa tête, mais c’est déjà pas mal.

    • ça n’est pas en justifiant tout ou partie du socialisme qu’on favorisera le libéralisme. au contraire la compromission ne mènera qu’au renforcement du socialisme comme on le vois partout.

    • En tant que libertarien, je suis assez d’accord avec vous, il y a l’utopie d’une part et le chemin d’une autre.
      Après je trouve quand même Hayek assez incohérent sur sa position vis à vis de l’état.
      Je préferre bien plus la position de Bastiat, qui quand bien même accepte la présence de l’état (et encore ca dépend des livres).

      • (Bordel c’est quand qu’on pourra enfin éditer les commentaires ici …)
        Je préferre bien plus la position de Bastiat, qui quand bien même accepte la présence de l’état (et encore ca dépend des livres), reste très pragmatique quand à ses méfaits

  • Bon sang ! vous avez mis un nez de clown sur Hayek !?
    shame on you 😉

    Honnêtement, vu le degré d’étatisation de notre société aujourd’hui, taper sur Hayek n’est pas la meilleure voie pour s’en sortir… J’aime beaucoup HHH mais son intransigeance, aussi pure soit-elle intellectuellement, ne devrait pas être utilisée pour alimenter des querelles de clocher entre libéraux.

    • Il faut reconnaître que cette couverture n’est pas du meilleur goût.
      Elle n’est d’ailleurs pas représentative du contenu du texte.

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